Dr Prosper Nkou Mvondo: «Iya Mohammed n’est pas le problème du football camerounais»

Enseignant de droit à l’université de Ngaoundéré et candidat malheureux aux élections à la Fécafoot en 2009, le président de Ngaoundéré Fc apporte des éclairages juridiques sur le climat délétère qui règne depuis plusieurs mois à l’instance faîtière du football camerounais.

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Iya Mohammed, président de la Fédération camerounaise de football est écroué au Secrétariat d’Etat à la Défense depuis le 10 juin dernier. Est-ce un soulagement pour vous, qu’il a battu aux élections en 2009?

Iya Mohammed ne m’a pas battu aux élections en 2009. Il a réussi à s’imposer, par la fraude, comme seul candidat. Depuis cette époque-là, je dénonçais déjà ces textes incongrus et scélérats qui gouvernent notre mouvement footballistique. Après les élections, je suis allé à Zurich et à Lausanne, plaider la cause de notre football, en vain. Convaincu que la vérité finit toujours par triompher, je poursuis la bataille jusqu’aujourd’hui et je la mènerais tant que les textes que je dénonce n’auront pas changé. Le fait que Iya Mohammed soit écroué n’apporte rien, en terme de solution, au problème institutionnel de notre football. Je crierais victoire si on m’avait dit que l’article 4 du statut spécial des ligues décentralisées de la Fécafoot a été écroué dans les locaux du Sed. Je demanderais alors aux Clubs de football de se constituer partie civile dans un procès contre cet article 4 qui mérite la peine de mort.

A peine a-t-il été interpellé que des batailles entre les pros et les anti-Iya battent leur plein. Appartenez-vous un camp dans cette guerre de positionnement ?

Depuis des années, j’ai choisi mon camp: c’est celui de la légalité. Je me bats pour que les textes de la Fécafoot soient respectueux de la hiérarchie des normes juridiques. Une convention de droit privé, comme le sont les statuts de la Fécafoot, ne saurait être en contradiction avec la loi camerounaise qui s’impose à tous ; les dirigeants de la Fécafoot ne sauraient ignorer des conventions internationales qu’ils ont eux-mêmes acceptées. Présenter les choses en termes de « pro » ou « anti » Iya Mohammed, c’est accorder trop d’importance à un homme qui ne mérite pas que des regards soient tournés vers lui, puisqu’il est loin d’être un modèle sur le plan moral et intellectuel.

Vous avez récemment lu les arguments de la Fécafoot pour justifier sa volonté de ne pas exécuter (ou exécuter à temps voulu) la sentence du tribunal du Cnosc en votre faveur. Comment avez-vous réagi face à cette défiance ?

Les dirigeants de la Fécafoot ont eu le temps, à travers leurs avocats, de développer leurs arguments devant les juges. Ils se sont heurtés à des arguments plus forts ; ils ont perdu les procès. En sport, il faut savoir accepter la défaite, même si on se croyait, à tort, être plus compétitif que l’adversaire. Les décisions des juridictions sportives sont d’application immédiate ; on se soumet d’abord, et on conteste ensuite, si on le veut. La position des dirigeants de la Fécafoot relève soit de l’inculture en matière juridico-sportive, soit alors de la mauvaise foi. De toute façon, on ne demande pas à un justiciable s’il est d’accord ou non avec une décision de justice. On lui demande de l’appliquer ; il le fera alors, de gré ou de force.

Où en êtes-vous justement avec votre combat contre la Fécafoot concernant l’harmonisation du fameux article 4 de ses statuts ?

La Chambre de conciliation et d’arbitrage à rendu son verdict le 28 mars 2013. Dès le lendemain, une Assemblée générale extraordinaire de la Fécafoot devait se réunir pour modifier cet article 4, en supprimant le droit de vote aux personnes physiques, dirigeants sortants dans les ligues décentralisées. Un droit de vote qui doit en même temps être supprimé pour les représentants des autorités administratives étatiques que sont les préfets et les gouverneurs. Au lieu de se soumettre à la sentence, les dirigeants de la Fécafoot se sont précipités dans l’organisation des élections, avec des textes sanctionnées par l’autorité judiciaire sportive. Parallèlement, ils ont saisi le Tribunal arbitral du sport à Lausanne. Avant le débat au fond, la Fécafoot a demandé une suspension des effets de la décision contestée. Le Tas, dans une sentence avant-dire-droit, rendu le 27 mai 2013, leur a rappelé, en rejetant leur requête, que les décisions des juridictions sportives sont d’application immédiate, nonobstant l’exercice des voies de recours. En ce moment, le débat au fond est ouvert devant le Tas. La Fécafoot devra d’abord payer près de quinze millions de francs cfa de frais de procédure, pour que la date d’audience soit fixée.

Ces trois dernières semaines, la Fécafoot, la Fifa, le Tas et la Chambre de conciliation et d’arbitrage du Cnosc ont beaucoup fait parler d’eux au sujet des élections à l’instance faîtière du football camerounais. En tant qu’enseignant de droit, quel commentaire faites-vous de cette bataille juridique?

La Chambre de conciliation et d’arbitrage est la seule juridiction sportive reconnue, au niveau national, par les lois camerounaises. Elle est compétente pour tous les litiges sportifs. J’ai entendu dire qu’un contentieux électoral, au sein d’une fédération sportive, n’est pas un litige sportif. Je me demande alors qu’elle est la nature d’un tel litige. En tout cas, un tel litige n’est, ni commercial, ni politique, ni culturel, ni agricole. Il ne peut être que sportif, et de ce fait, relève de la compétence de la seule juridiction sportive légalement instituée.

Mais il se trouve que la Fifa s’est prononcée dans le sens de la non-reconnaissance de la compétence de la juridiction sportive camerounaise, pour connaître du contentieux électoral de la Fécafoot…

Cela m’a fait rire. D’abord parce que sur la question, la Fifa ne s’est jamais prononcée. Un regroupement de fédérations sportives, comme l’est la Fifa, prend position à travers une délibération de ses organes habilités, au rang desquels le Secrétaire général n’existe pas. Les états d’âme de ce dernier, contenu dans une correspondance adressée à son homologue de la Fécafoot, ne peuvent en aucun cas représenter une position de la Fifa. A supposer même que la Fifa ait dénoncé la compétence de la juridiction sportive camerounaise ! Une telle prise de position n’engagerait que la Fifa. En effet, lorsqu’on estime qu’une juridiction incompétente à rendu une décision, on ne remet pas en cause ladite décision à travers une correspondance, une déclaration de presse, ou une délibération. On saisit une juridiction supérieure à celle qui s’est prononcée en première instance. Dans le cas d’espèce, la Fifa, même si elle le voulait, ne peut pas contester la compétence de la Chambre de conciliation et d’arbitrage du Comité national olympique, dans la mesure où elle n’a pas qualité pour le faire, n’ayant pas été partie au procès en première instance. De quoi se mêlerait-elle donc ? La Fécafoot, elle-même, défenderesse en première instance n’a pas contesté la compétence de la Chambre de conciliation et d’arbitrage. Dans ses premières écritures devant le Tas, elle ne l’a pas fait non plus. Alors, de quoi parlons-nous dans les correspondances et dans médias?

Le 19 juin prochain, les délégués issus des 10 régions du pays vont désigner celui qui va désormais présider aux destinées de la Fécafoot. En dehors de Iya Mohammed, qui des deux autres candidats pensez-vous avoir le profil pour ce poste ?

Aucun ! Faut-il vous rappeler que tous les trois candidats déclarés ont reçu un « carton rouge », par décision du tribunal sportif camerounais ? Faut-il aussi vous dire que toutes les élections au niveau des ligues décentralisées ont été annulées ! De quelle élection parlez-vous donc ? Il n’y aura aucune élection valable le 19 juin prochain. A la Fécafoot, ils ont l’habitude de n’en faire qu’à leur tête, au mépris des lois et règlements de la République, au mépris des normes sportives, au mépris de la morale… En organisant ces élections le 19 juin 2013, ils ne seront pas à leur premier coup. Qu’ils sachent que ma requête est déjà prête : dès le 20 juin 2013, je la déposerais à la Commission de recours fédéral, qui la rejettera sûrement ; puis, je saisirais la Chambre de conciliation et d’arbitrage. A la Fécafoot, ils sont têtus dans le sens du mal ; je le suis dans le sens de l’exigence du respect de la légalité. S’il y a un qui abandonnera le premier, ce ne sera pas moi.

Pensez-vous sincèrement que si jamais Iya est condamné, le football camerounais pourra enfin sortir de l’ornière?

Iya Mohammed n’est pas le problème du football camerounais. Un seul individu ne saurait d’ailleurs l’être. La mal du football camerounais est très profond, comme d’ailleurs la plupart des problèmes de notre pays. Pour redresser le football camerounais, il faudrait avoir le courage de le penser d’abord sur le plan institutionnel, ensuite sur le plan infrastructurel. Toutes les composantes de la nation ont leur part de responsabilité dans le mal de notre mouvement sportif, pris dans sa globalité. Vous serez surpris lorsque je vous dirais qu’il faut aller chercher la source du mal de notre sport au ministère de l’éducation de base, au ministère des enseignements secondaires, au ministère de l’enseignement supérieur, dans les mairies et dans les communauté urbaines… Bref, il s’agit d’interroger la politique globale de notre nation. S’agissant du redressement de notre football, il faudrait avoir le courage de prendre des décisions qui fâchent, par exemple : suspendre les activités internationales de notre équipe nationale pendant au moins cinq ans.

Entretien avec C.T.

© C.T. | Le Messager

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