Pr Tetanye Ekoe: «Le Ministre Fame Ndongo s'est trompé»

Professeur de pédiatrie et ancien doyen de la Faculté de médecine et des sciences biomédicales de Yaoundé, il pointe les problèmes et propose des stratégies pour les régler.

pr-tetanye-ekoe-doyen-fmsb-3-1.jpg

Quel bilan faites-vous de la Faculté de médecine et de sciences biomédicales depuis sa création en 1969?

Je répondrais que le bilan du Centre universitaire des sciences de la santé (Cuss) devenu Faculté de médecine des sciences biomédicales (Fmsb) est à mon avis des plus positifs. Cette école peut s'enorgueillir d'avoir formé à ce jour, près de 2500 médecins généralistes, 500 médecins spécialistes parmi lesquels ont été recrutés plus de 95% des enseignants qualifiés de cette école et du Cameroun.

Cette école est aussi la seule institution actuellement accréditée par les instances internationales telles que la Cidmef et la World Médical Education Fédération(Wmef). Cette école a formé les 90% des médecins qui constituent le bras armé du Ministère de la Santé publique de notre pays. Tous les doyens des facultés de médecine d'Etat actuels, en fonction dans notre pays sont de brillants élèves de cette école. Il n'est pas inutile de rappeler que le Pr Rose Leke, première femme porteuse du Prix Kwame Nkrumah de la recherche en Afrique est un enseignant de cette école.

Ce bilan n'occulte pas du tout que cette école, qui va bientôt fêter ses 45 ans, est confrontée à des problèmes de maturation et d'arrimage aux contraintes nouvelles dont une des plus actuelles est d'assurer l'augmentation des effectifs et des filières d'une part et d'autre part, l'assurance qualité de la formation. Cette dernière contrainte étant d'autant plus difficile que l'Etat, c'est-à-dire le Ministre en charge de l'Enseignement supérieur, a imposé à cette école une augmentation des effectifs et du nombre de filières nouvelles (pharmacie et médecine dentaire) sans augmenter les moyens en ressources humaines ni en ressources financières. Pour moi, les hommes et les femmes qui ont contribué à ce bilan honorable sont des héros auxquels la nation devrait se montrer reconnaissante.

Quelles ont été, à votre avis, les années de gloire de «la fille aînée de la médecine camerounaise»?

Quand on regarde exclusivement la filière médicale, ces dernières 45 années sont des années héroïques pour cette école. Les performances médiocres correspondent aux années où le Ministre Fame Ndongo s'est mis à improviser, sous prétexte d'augmenter l'offre de formation, en obligeant la Fmsb d'une part à augmenter les effectifs à former (de 85 étudiants à 250 par promotion en médecine) et d'autre part d’assurer ce qu'il a appelé des tutelles académiques parfaitement fantaisistes, pour des institutions privées auxquelles il accordait des autorisations à fonctionner dans ce secteur stratégique. J'insiste beaucoup sur cette dernière donnée pour dire que vous ne pouvez pas, comme Ministre de l'Enseignement supérieur, en même temps demander aux enseignants de la Fmsb « d'aller arrondir leurs fins de mois dans les Ipes » et demander aux étudiants de ces derniers de ne pas dénoncer l'absentéisme de leurs enseignants en délinquance tolérée, et venir après coup crier au voleur en réclamant la qualité de la formation!

Pourquoi a-t-elle perdu ses lettres de noblesse?

Ce que je viens de vous dire plus haut revient à dire que je ne suis pas d'accord que le médecin formé a perdu ses lettres de noblesse! Vous ne pouvez pas demander à une école de médecine de former 250 étudiants en médecine par promotion de la même manière que l'on formait il y a 25 ans, 85 étudiants avec un ratio enseignant/apprenant favorable. A mon avis, le Ministre Fame Ndongo s'est royalement trompé sur la stratégie à mettre en œuvre pour exécuter les volontés du Chef de l'Etat en matière de formation médicale, Il s'est entêté à croire que l'on peut former des médecins performants comme on fabrique du pain en boulangerie! Il a perdu de vue que chaque étudiant à former oblige l'établissement à ajuster ses infrastructures, le nombre d'enseignant qualifié, l'équipement didactique et surtout, la nécessité d'une bonne adéquation entre les lits d'hôpitaux et le nombre d'élèves-médecins en stage. La réponse à cette question se trouve donc en partie, dans ce que je viens de vous expliquer plus haut.

Le plan de développement de la Fmsb a été approuvé par le gouvernement de la République qui a mis en œuvre un puissant programme d'investissement appelé Proactp, financé par les fonds ladm du Ppte, prévu en phases l (infrastructures nouvelles) et phase I (équipement). Vous me donnez l'occasion ici de demander officiellement au Ministre Fame Ndongo où est passée l'enveloppe devant assurer l'équipement des infrastructures ci-dessus évoquées.

Que faire pour redorer le blason de la Fmsb/Yaoundé?

L'Etat doit tout simplement poursuivre son œuvre de remise à niveau de cette école prescrite par le Chef de l'Etat. Au niveau des infrastructures, assurer le programme d'équipement prévu par le Proactp, des laboratoires, de la bibliothèque, du matériel roulant pour les stages, etc..). Donner à cette faculté un véritable Chu qui joue enfin le rôle que les pères fondateurs avaient projeté il y a 45 ans. Augmenter les capacités de recrutement et de renouvellement des effectifs d'enseignants. Conforter les revenus des enseignants afin qu'ils ne soient pas tentés «d'aller arrondir leurs fins de mois dans les Ipes» ou les cliniques privées.

Enfin, donner tous les moyens de développement aux nouvelles filières que sont la médecine dentaire et la pharmacie. Si ceci est fait en ajustant cette faculté à sa fonction première qui est de former ses propres étudiants et non à se disperser dans je ne sais quel rôle de tutelle académique, le blason de la Fmsb a des chances de briller encore plus fort qu'auparavant.

© Jean-Philippe Nguemeta | Le Jour

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau