Pr Jacques Fame Ndongo, sur la nouvelle organisation de la formation médicale au Cameroun: «Une mutation radicale»

Pr Jacques Fame Ndongo, Ministre de l'Enseignement supérieur, explique.

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Qu'est-ce qui justifie la nouvelle organisation de la formation médicale au Cameroun?

Le Chef de l'Etat a prescrit une amélioration quantitative et qualitative de l'offre de formation universitaire au Cameroun. Naturellement, cette haute directive concerne aussi la formation médicale. Au regard de l'insuffisance du nombre de médecins au Cameroun, par rapport aux normes de l'OMS (1 médecin pour 1 000 habitants, alors qu'au Cameroun le ratio est d'un médecin pour 10 000 habitants), il a fallu maximiser l'offre: d'où l'ouverture, il y a six ans, des établissements créés par le Chef de l'Etat le 19 janvier 1993 (il y a 20 ans et demi): Faculté de médecine et des sciences pharmaceutiques à l'Université de Douala, Faculty of Health Sciences (volet médecine) à l'Université de Buea, filière pharmacie et odontostomatologie à l'Université de Yaoundé 1, Ecole de sciences et médecine vétérinaires à l'Université de Ngaoundéré. Il a aussi fallu ouvrir la formation médicale supérieure au secteur privé, en vertu de la loi d'orientation de l'enseignement supérieur (16 avril 20)1), avec une précaution de taille: chaque Institut privé est tutoré par une Université d'Etat.

Par ailleurs, comme pour tout Institut universitaire privé, la création et l'ouverture de ces établissements sont subordonnées à l'avis de la Commission nationale de l'enseignement supérieur privé, qui est une instance interministérielle. Au regard des dérives constatées et plusieurs fois dénoncées (approche pédagogique), le gouvernement de la République a pris le taureau par les cornes en créant une Commission d'évaluation ad hoc tripartite (Minesup — Minsanté — ordres nationaux des professionnels de la santé) pour auditer les établissements publics et privés, et proposer une thérapeutique appropriée.

Quels sont les objectifs poursuivis par la réforme en voie d'être mise en œuvre?

Les objectifs sont de trois ordres: niveler la formation médicale universitaire par le haut (qualité optimale sans pour autant sacrifier la quantité, la demande étant forte et exponentielle), consolider l'arrimage de cette formation aux fondamentales universels (corps enseignant, programmes, équipements, apprentissage technico-professionnel, éthique) afin d'inscrire cette formation dans la mouvance de la mondialisation de l'enseignement supérieur et, enfin, élargir le spectre de la spécialisation (avec la création du cycle d'internat des hôpitaux). Il s'agit là, d'une prescription stratégique du Chef de l'Etat et d'une orientation opérationnelle du Premier Ministre, chef du gouvernement.

D'aucuns ont cru déceler comme une complaisance de la part du Minesup dans l'ouverture des établissements privés de formation médicale, ces dernières années. Qu'en dites-vous?

Est-on complaisant lorsqu'on délivre une autorisation de création et d'ouverture après un avis circonstancié et motivé de la Commission nationale de l'enseignement supérieur privé présidée par un universitaire (mathématicien) de haut vol (le Pr Joël Moulen, ancien chancelier de l'Université de Yaoundé) et comprenant des représentants de plusieurs départements ministériels? Il s'agit d'une Commission interministérielle (présidence de la République, services du Premier Ministre, Ministère de l'Enseignement supérieur, Ministère de la Recherche scientifique, opérateurs socio-professionnels etc.) créée par arrêté n° 073/CAB/PM du 6 décembre 2001. Est-on complaisant lorsqu'on exige que les Universités d'Etat signent des conventions de partenariat avec les Instituts privés pour s'assurer de la qualité de la formation offerte par ces établissements, cet acte étant un pré-requis à valider avant de prétendre à une autorisation de création et d'ouverture?

Est-on complaisant lorsque des missions d'inspection du Ministère de l'Enseignement supérieur sont régulièrement dépêchées auprès des Instituts publics et privés (car le mal ne concerne pas exclusivement les Instituts privés) et lorsque des admonestations écrites sont adressées aux responsables des Instituts défaillants, véreux, irresponsables qui, parfois, font fi des instructions du Ministère de l'Enseignement supérieur et tiennent absolument à former des étudiants dans le cycle médical, nonobstant les lacunes observées? Le Ministère de l'Enseignement supérieur ne pouvait pas agir de manière drastique, globale stratégique sans diagnostiquer structurellement le mal. D’où la création en 2012 de la Commission d'évaluation présidée par le Pr Maurice-Aurélien Sosso.

L'arsenal de textes récemment publiés suffit-il à garantir la qualité académique voulue dans la formation médicale au Cameroun?

Le gouvernement de la République affiche, par ces arrêtés (un du Premier Ministre, cinq du Ministre de l'Enseignement supérieur), sa volonté incoercible d'améliorer substantiellement la qualité des formations médicales supérieures. Avant les récents textes, le gouvernement de la République a pris des mesures stratégiques et opérationnelles pour améliorer la qualité académique, technique et logistique dans ce secteur. Au niveau du Ministère de l'Enseignement supérieur: recrutement de nouveaux enseignants afin d'optimiser le ratio enseignants/enseignés; densification des infrastructures grâce, notamment, au Programme d'Appui à la Composante Technologique et Professionnelle de l'Enseignement supérieur (PROACTP) financé sur fonds IADM (Initiative d’allègement de la Dette Multilatérale) hauteur de 31 045 000 000 de F Cfa pour la première phase. Ces fonds ont permis (entre autres) de moderniser les infrastructures des facultés de médecine de Buea, Douala, Yaoundé 1, au niveau des amphithéâtres, laboratoires, salles de TD/TP, bibliothèques etc.; amélioration des programmes, à l'aune du système LMD; diversification de la coopération internationale pour engranger des fonds et mutualiser les enseignants de haut niveau (notamment en pharmacie et odontostomatologie).

Quant à notre partenaire dans la formation médicale à savoir le Ministère de la Santé publique, il finance de nombreux programmes dans nos facultés de médecine. Il poursuit inexorablement la mission de réhabilitation des plateaux techniques dans les hôpitaux (vous n'êtes pas sans savoir que les étudiants en médecine effectuent une formation en alternance dans les hôpitaux); en outre, il va créer des postes de praticiens hospitaliers (pour mieux encadrer nos stagiaires); il mettra, par ailleurs, sur pied des hôpitaux régionaux universitaires (en vue de perfectionner la pratique clinique des étudiants en médecine, pharmacie, odontostomatologie).

Au niveau des ordres nationaux des professionnels de la santé (nos partenaires cliniques et éthiques), ils seront plus méthodiques et rigoureux dans le suivi de l’éthique et de la déontologie professionnelle au sein des hôpitaux, afin que le Serment d’Hippocrate que prêtent nos étudiants à la fin de la formation soit mieux appliqué sur le terrain et ne demeure pas une récitation qui relève du psittacisme. Comme vous le voyez, il s'agit d'une œuvre collective et d'une symphonie que nous jouons ensemble (Ministère de l'Enseignement supérieur, Ministère de la Santé publique, ordres nationaux des professionnels de la santé). Celui qui joue en solo joue faux et la symphonie devient une cacophonie.

Est-il prévu des dispositions transitoires pour accompagner les étudiants en cours de formation dans certains établissements privés avant l'instauration de l'examen national unique?

La Commission nationale de la formation médicale universitaire émettra des avis techniques sur cette question. Mais, d'ores et déjà, je puis préciser que les étudiants concernés ne seront pas sacrifiés.

Va-t-on vers l'instauration d'une plate-forme permanente de concertation entre les pouvoirs publics et les ordres nationaux des professions de la santé ?

La Commission nationale de la formation médicale universitaire comprend des représentants des ordres nationaux des professionnels de la santé. La concertation est donc formalisée par l'arrêté du Premier Ministre. Comme vous le savez, du choc des idées jaillit la lumière. Qui peut refuser la lumière?

Peut-on parler d'une révolution pour ce pan de votre domaine d'activité?

Conformément aux orientations du Chef de l'Etat, il s'agit d'une mutation radicale et d'un saut qualitatif vers les cimes de l'excellence. Tenez: jusqu'à ce jour, le Cameroun ne pratiquait que le résidanat (doctorat en médecine + expérience sur le terrain + concours) pour la spécialisation (4 ans). Dès 2014, nos étudiants les plus brillants pourront, à la fin de la 6e année, présenter un concours pour accéder à l'internat des hôpitaux (comme en France, par exemple). Ils passeront le doctorat en médecine un an après et se spécialiseront sans avoir nécessairement à exercer sur le terrain.

Cela donne des spécialistes plus jeunes, pétulants et sémillants. Si ce n'est pas une révolution, c'est à tout le moins, une mutation qualitative. Je dois ajouter que les décisions qui viennent d'être prises par le gouvernement, sur très hautes instructions du Chef de l'Etat, constituent une grande première en Afrique dans le domaine de la formation médicale universitaire (auto-évaluation tripartite, restitution publique des résultats, mesures mélioratives immédiates). Nous étendrons cette méthode à d'autres filières de la formation universitaire, afin d'éviter la sclérose et l'enlisement dans la routine ou le narcissisme.

© MAKON ma PONDI | Cameroon Tribune

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