Etudiants africains en Europe : étudiants d’un jour, étudiants toujours

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Former les jeunes cadres africains, en Europe et ailleurs, procédait de la volonté des pays d’avoir rapidement sous la main une nouvelle classe dirigeante, capable de suppléer et surtout de remplacer les colons au lendemain des indépendances.

Ces formations ailleurs que sur le continent étaient justifiées, dans un contexte où l’Afrique n’avait pas de véritables institutions de formation adaptées à l’urgence du moment.

Le paradigme de la modernité qu’impose le nouvel ordre dominant au Nord, est resté très exigeant en expertise, orientant l’apprentissage dans des pays où les innovations s’opèrent. L’Afrique est sans nul doute bien mal partie dans le domaine des technologies de pointe, mais l’est moins dans l’ensemble de disciplines classiques où, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest du continent, de nombreux cadres parmi les plus compétents en ressortent.

L’Europe reste l’ une des destinations les plus prisées d’Africains en quête de formations, malheureusement parfois parmi celles qu’offrent les universités sur place à moindre coût. Ce qui nous intéresse dans cette réflexion n’est pas tellement cet envie, qui est d’ailleurs humaine et compréhensible d’aller se former où on estime être le meilleur endroit au monde, mais c’est le désir de s’y établir at vitam eternam, qui nous semble plus que jamais questionnable.

Pourquoi quitte-t-on l’Afrique aujourd’hui ?

Les raisons pour lesquelles on quitte l’Afrique sont multiples et variées. Toutes s’expliquent par la quête du mieux-être, qu’on ne sait plus construire et entretenir dans un environnement où le choix des logiques qui gouvernent l’ascension sociale dans les sociétés normales est oblitéré, pour faire le lit des pratiques paranormales où seuls les initiés, leurs entourages et leurs protégés s’y retrouvent. On quittait le continent il y a 50 ans, pour essentiellement se former et rentrer. Les politiques publiques s’y prêtaient au jeu, en mettant sur pied des conditions favorables à un retour triomphal, où voitures et maisons attendaient tous ceux-là qui retournaient. Les stratégies actuelles s’articulent autour des familles et parfois par des candidats à l’immigration eux-mêmes.

Les gouvernants ont tout bloqué par leur patrimonialisme sauvage, prêts à subtiliser même les bourses des partenaires au développement, à des fins qui ne participent pas toujours à l’édification de la res publica; prêts à travestir un garçon en fille, un homme en femme, une personne âgée en un jeune homme, généralement pour tout simplement montrer leur toute puissance. La situation de la jeunesse africaine est symptomatique du « comportement avenivore » de l’élite, qui ne semble plus s’émouvoir des pesanteurs environnementales d’assainissement des mœurs, de la gêne des humiliations et de la honte, qui sous d’autres cieux sont des motifs suffisants d’auto-nettoyage, de démission et même de suicide. La situation est tellement si catastrophique qu’il ne faut plus savoir se servir d’une lorgnette, pour voir qu’on ne quitte plus l’Afrique pour venir étudier, mais pour chercher son pain.

Une évaluation basique auprès des communautés estudiantines africaines, nous permet de constater qu’ils (étudiants africains) sont surdiplômés, diplômes pour la plupart obtenus sur le continent. Cet observation nous amène à affirmer qu’on quitte très peu l’Afrique (même quand on est boursier) pour étudier, sinon on y rentrerait. Voilà pourquoi toutes les mesures prises par les politiques pour contraindre les Africains au retour se sont avérées inopérantes, parce que inadaptées.

Politiques d’intégration, politiques du mauvais rêve

S’il existe des énigmes auxquelles tout étudiant africain aurait été confronté au moins une fois dans sa trajectoire de vie au Nord, ce sont : « vous allez rentrer après vos études ?... vous rentrez quand ? ». Le caractère embarrassant des questions ne réside pas dans le fait qu’elles sont sottes, mais plutôt qu’elles ne constituent en rien les principales à poser. Non pas parce qu’on se sent plus mal ici qu’ailleurs, mais tout simplement parce qu’on aime le lieu d’où l’on vient, parce qu’on a le souvenir d’avoir promis le changement aux uns, d’avoir fait rêvé d’autres, d’avoir entretenu l’espoir le temps d’un mois de vacances parmi les siens. Chaque africain pense être un jour le « blanc du village ». Cet illuminé qui est allé apprendre à faire tomber les « euros » sous l’oreiller, pour éclairer de façon dispendieuse les lanterniers Ô combien nombreux, dans les villes et villages. Les questions autour du retour, ne se pose donc pas.

Celles qui devraient écumer les esprits, il nous semble, sont : pourquoi quitte-t-on le continent aujourd’hui, pour quelles raisons le faisait-on il y a 50 ans, qu’est ce qui a changé, comment comprendre que des gens si attachés aux valeurs socio-anthropologiques soient si enclins à abandonner femmes et enfants, pères et mères, terres et ressources à la quête du mieux-être imaginaire ? Ces interrogations sont d’autant plus fondamentales qu’elles peuvent permettre de saisir les mobiles qui expliquent le départ et par ricochet, le non-retour, même quand on est convaincu de n’avoir plus d’issue favorable nécessaire pour continuer d’entretenir le rêve. L’immigration qu’Aminata Traoré situait parmi les peurs que se fait l’occident, a poussé le Nord à prendre des mesures sévères très restrictives. Peut être normal, dans un contexte où les crises qui font le lit des extrémismes (Gauche/Droite), réorientent les politiques contre tous ceux qui veulent rester, sans en avoir qualité. Seulement, à faire parler les statistiques, les travailleurs immigrés restent d’actualité dans un environnement où les pays ont tous ou presque, achevé leur croissance démographique et sont donc à la recherche des compétences pour soutenir un modèle économique qui a plus que jamais besoin des ressources humaines, que le système en lui-même ne peut produire.

Malheureusement, la répartition du travail est resté celle qu’on a connue au 15ème siècle, où les périphéries n’avaient à apporter que le force de leurs bras, pas nécessairement celle des neurones. Honnêtement, on ne peut pas faire un procès aux gens, de choisir qui doit rester ou partir, de mettre sur pied des politiques utiles pour booster leurs pays. Mais ce qui peut choquer, c’est cette tendance à pousser les uns et les autres vers la porte de sortie, bien qu’étant convaincu qu’il n’y a pas d’issue ailleurs. Tant que nos potentats recevront les soutiens du Nord, par le silence ou par la complaisance des observateurs électoraux et des bailleurs de fond aux ritournelles préenregistrées, des multinationales qui s’obstinent à ne plus remplir leur cahier de charge, il sera difficile de contraindre les étudiants au retour même pour la bonne cause. Ils ne sont plus là nécessairement pour étudier dans des amphis, mais pour mettre sur pied des stratégies de maintien et de contournement du système, reconnues et entretenues par les politiques du Nord, qui le savent depuis les attributions des visas. Pour la plupart des disciplines étudiées, beaucoup d’Africains ne trouveront pas d’emploi de correspondance parce que le système est conçu pour les besoins de la cause.

L’espoir est-il encore possible, peut-on mieux organiser le retour ?

De toutes les façons, en choisissant de rester, on se prépare à une décennie au moins d’« hibernation qualito-lavorative », le temps de chopper une hernie discale dans la plonge ou dans tous les boulots physiques qui deviennent curieusement rarissimes. Qu’on se prépare à voir défiler honteusement devant nos yeux plusieurs générations de gamins dans des auditoires, parce que contraint de passer de formation en formation sans véritable lendemain. Quand on se retrouve avec deux doctorats ou 5 masters entre 40 et 50 ans, même avec la citoyenneté, le dos ne nous parle plus, il est coincé ! On a même plus la force de voir ses enfants, à peine sortis du berceau, grandir. Le règne de l’étudiant perpétuel ne nous rend pas forts, les gars, il nous détruit lentement mais sûrement, il construit et entretient nos rêves perdus, en projection sur nos enfants qui eux, risquent d’assumer ceux des autres, comme contraintes sociologiques. Il « viole notre imaginaire » en rendant pour seuls responsables de notre précarité ceux qui nous ont poussés à l’exil volontaire et ceux qui nous ont accueillis le temps des « Njorsi », en feignant de nous rappeler notre responsabilité à nous.

Personne ne viendra construire l’Afrique à notre place, personne ne viendra chasser nos dictateurs pour nous, non par méchanceté forcément, mais pour la simple raison que l’action est aujourd’hui gouvernée par l’intérêt immédiat. Vivant déjà la marginalisation dans l’accès à l’emploi, parce que les politiques en la matière sont restrictives pour les étrangers, l’étudiant africain est la principale victime des crises financière, économique et sociale que traversent l’Occident et l’Europe en particulier. Il mérite un temps soit peu d’être accompagné s’il prend la décision de rentrer, par le « requestionnement » de l’aide à l’immigration de retour, insignifiante au demeurant, en termes d’avantages comparatifs. On pourrait y ajouter la mise sur pied des politiques d’aide et d’accompagnement des diplômés au sein des entreprises européennes ou non en Afrique.

Ces structures ne prendront pas tout le monde évidemment, mais peuvent constituer une alternative futuriste de retour des cadres au service des pays africains qui en ont le plus grand besoin. Pour nous, c’est l’une des voix les plus plausibles d’encouragement au retour, car bien des personnes veulent rentrer mais ont peur de se retrouver dans la même situation qu’au départ, dans un contexte où règnent des pratiques qui n’encouragent en rien le travail comme valeur, mais qui mettent au devant de la scène des comportements réfractaires à l’émergence que connaissent rarement les entreprises privées.

© Correspondance de : Narcis Bangmo, Educateur au développement

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