Pourquoi les femmes aiment les hommes qui vont mal ?

Comment expliquer cette attirance pour des compagnons blessés, malheureux ou en situation d’échec ? Le syndrome de l’infirmière est-il une stratégie inconsciente pour garder le contrôle sur l’autre ? « Encore un cas ! »

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Après un kleptomane qu’elle a tenté de soigner et qui, l’ingrat, l’a abandonnée au bout de six mois d’une liaison chaotique, il y eut cet étudiant attardé de 38 ans qu’elle entretenait et qui, trois semaines après leur rencontre, ne répondait plus à ses appels, et, aujourd’hui, un « somptueux brun ténébreux auprès de qui je viens de passer deux heures à l’hôpital, suite à… euh… une overdose. Je suis très amoureuse. Je vais essayer de le sortir de là, mais j’ai un peu l’impression de les collectionner ». Marine, 27 ans, directrice financière d’un grand magasin parisien, souffre, dit-elle, du syndrome de l’infirmière.

La pathologie consiste à tomber amoureuse d’un homme blessé que l’on tente (généralement en vain) de soigner. Vouloir sauver l’autre serait, si l’on en croit la philosophe et psychothérapeute Nicole Prieur, une particularité plutôt féminine et très largement partagée : « Au début d’un couple, il y a toujours cette dimension thérapeutique chez la femme. Elle va vouloir soigner quelque chose chez l’homme tandis que lui, de son côté, va chercher à la formater, à la ramener vers un modèle auquel il est attaché. Ce n’est pas la peine de s’alarmer inutilement, mais il faut vraiment s’interroger quand les relations difficiles et identiques se répètent indéfiniment. » « Être le ballon d’oxygène de quelqu’un, c’est gai ! » s’exclamait Costals, le héros d’Henry de Montherlant, sous-entendant exactement le contraire, dans son très cynique et misogyne roman Le Démon du bien (Gallimard, “Folio”, 1972). Qu’est-ce qui peut donc pousser les femmes à enchaîner des relations souvent épuisantes et vampirisantes ?

« J’étais prête à soulever des montagnes »

« Il y a généralement dans ces rencontres une collusion de souffrances. En aidant l’autre, ces femmes se soignent elles-mêmes, affirme Nicole Prieur. Elles ne vont d’ailleurs pas chercher à guérir tout et n’importe quoi. » Certaines vont être attirées par des blessures d’enfance. D’autres, par une instabilité psychique, par une personnalité mélancolique. Il s’agit pour elles de guérir leur compagnon d’un mal qui les touche personnellement. En l’aidant à surmonter son traumatisme, elles tentent elles-mêmes de le dépasser. Selon la psychothérapeute, tout se passe d’inconscient à inconscient dans la grande proximité émotionnelle que génère la relation amoureuse. Quand Laurence, 54 ans, cuisinière, a rencontré François, 50 ans, infirmier, elle ne s’imaginait pas une seconde qu’elle s’engageait dans dix années de combat perdu d’avance contre la drogue : « Au bout de quelques semaines, je me suis aperçue que François avait un problème. Bizarrement, ça ne m’a pas fait peur. Je me suis même sentie pleine d’énergie prête à soulever des montagnes. J’ai commencé par lui tenir d’interminables (et sans doute insupportables) discours pour le convaincre d’arrêter.

Ensuite, je suis passée aux actes : je l’ai obligé à suivre des cures de désintoxication, puis j’ai prévenu ses camarades au boulot pour qu’ils l’empêchent de piquer dans la pharmacie du service dans lequel il travaillait. Il ne disait rien mais trouvait toujours le moyen de se fournir, et il s’enfonçait de plus en plus, jusqu’au jour où il est parti sans laisser d’adresse. Rétrospectivement, je le comprends parfaitement. » Laurence n’a jamais revu l’homme qu’elle voulait sauver et a sombré dans une dépression qui s’est éteinte sur le divan : « J’ai réalisé qu’en accumulant les histoires avec des toxicomanes je tentais de sauver mon père, mort d’une overdose à 57 ans. » Le psychiatre et psychanalyste Didier Lauru parle d’un « pôle thérapeutique dans la relation ». Mais attention, cela n’a rien à voir avec la pitié, qui n’est pas « un ressort essentiel dans ces relations, assure la psychanalyste Sophie Cadalen. Très souvent, les protagonistes se flairent l’un l’autre : le souffrant repère son garde-malade, et réciproquement. Et ces femmes retroussent leurs manches pour des missions qu’on ne leur a pas demandées, invoquant souvent, en première explication, un sentiment d’humilité et d’altruisme.

Elles se mettent dans des postures humbles, empathiques et généreuses. Leurs motivations inconscientes sont en fait totalement autres : elles reposent sur le besoin de se sentir les plus fortes et d’être les superhéroïnes qui vont sauver un malheureux. C’est une manière pour elles de se réconforter narcissiquement ». Surtout si elles souffrent d’un déficit de confiance en soi, n’envisagent pas de pouvoir être aimées simplement pour elles-mêmes et s’imaginent devoir être utiles, « servir » à quelque chose. Isabelle, 36 ans, traductrice, pense avoir « tout fait » pour l’homme qu’elle aimait, un velléitaire acharné : « Je lui ai acheté un ordinateur quand il a décidé de se lancer dans un roman, payé une formation de secrétaire de rédaction quand il a voulu devenir correcteur dans un journal, présenté des amis réalisateurs quand il a eu envie d’écrire des scénarios… Rien n’aboutissait jamais. À la fin, il ne me remerciait même plus. Au début, je me sentais toute-puissante, portée par mon amour et ma volonté pour deux. Quand nous nous sommes quittés, je me trouvais vide, nulle, inintéressante. »

« Il finissait toujours par replonger »

Nicole Prieur, qui reçoit beaucoup d’« infirmières » ravagées par un sentiment d’impuissance et par des échecs successifs, souligne que, « dans un premier temps, nous nous croyons importants. Se sentir un pivot, un pilier pour l’autre console de cette sensation parfois éprouvée dans l’enfance de ne pas avoir eu de place, de ne pas avoir compté pour ceux que nous aimions. Cela ne dure pas. Car ce sont des missions impossibles que d’attendre que l’autre bouge quand il ne l’a pas décidé. Et l’on se retrouve comme une idiote, avec cette terrible impression d’avoir perdu le sens de l’histoire que nous souhaitions tant vivre ». Mais nous nous acharnons aussi parce que la relation ne suit pas systématiquement une courbe déceptive. Il y a des périodes de bons et beaux moments où l’on se sent galvanisé par un geste d’une grande tendresse, par une parole douce de remerciement ou, mieux encore, par une subite rémission.

Si Laurence a plongé rudement après la disparition de François, c’est aussi, raconte-t-elle, parce qu’« il a tenté plusieurs fois d’arrêter de se droguer, par amour pour moi, assurait-il. Malheureusement, il finissait toujours par replonger ». Sophie Cadalen explique que derrière ces tentatives d’amours salvatrices se niche un désir « de s’assurer que l’on maîtrise tout, même si on ne maîtrise rien ». Dans un de ses plus beaux textes, intitulé Au-delà du principe de plaisir (PUF, 2010), Freud analyse cette répétition névrotique de scènes que nous rejouons indéfiniment pour parvenir à franchir les obstacles contre lesquels nous avons douloureusement buté dans l’enfance et contrôler enfin la situation qui nous a autrefois abîmés. Mais la croisade est généralement perdue d’avance. Les fêlures narcissiques de l’un et de l’autre s’emboîtent et se colmatent rarement. Il est impossible de se substituer à l’autre, d’espérer combler ses manques, a fortiori quand il souffre et va mal. Pourtant, il arrive qu’un déclic se produise et que nous sortions soudainement des rails que nous avions inconsciemment tracés, suite à une thérapie, une prise de conscience, un changement de point de vue ou encore une rencontre inespérée.

Après quinze ans passés à jouer les aides-soignantes auprès d’un mari alcoolique puis d’un amant dépressif qui la frappait, Manon, 48 ans, graphiste, a rencontré Marc, quinquagénaire mélancolique, doux et délicat : « Certains traits fragiles en lui m’ont irrésistiblement attirée, mais il est à l’exact opposé des personnalités sombres et suicidaires que je choisissais auparavant. Les deux ruptures douloureuses que j’ai traversées m’ont aidée à penser un peu à ce qui m’est arrivé, à mon histoire, à mon adolescence, marquée par une liaison très traumatisante avec un de mes cousins complètement déjanté. Cette rencontre avec Marc a tout réglé, et, comme j’ai grandi, j’ai enfin accepté d’en finir avec la jouissance dans la souffrance et la beauté du sacrifice. » En 1864, dans Les Carnets du sous-sol (Actes Sud, 1992), Dostoïevski écrivait : « Il faut d’abord apprendre à vivre soi-même avant de faire la leçon aux autres. »

Plus de tendresse, moins de sexe

La sexualité passe vite à la trappe quand les femmes jouent aux infirmières. D’abord, parce que la souffrance dope rarement la libido. Le partenaire qui va mal suscite davantage la tendresse et une position maternante qu’un désir et une attirance sexuels. Ensuite, détaille la psychanalyste Sophie Cadalen, « la sexualité se nourrit d’altérité et d’un jeu dans lequel les rapports dominant-dominé passent constamment de l’un à l’autre. Si l’autre ne m’apparaît pas assez puissant, et légèrement menaçant, il ne va pas m’attirer ». Enfin, remarque Didier Lauru, psychiatre et psychanalyste, « dans ces histoires, les femmes privent les hommes du désir de montrer leur amour en les étouffant ».

@Par Psychologies.com

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