Longévité au pouvoir de Paul Biya: Un film de Jean Pierre Bekolo crée la panique à Etoudi

La sortie du film qui fustige entre autres la longévité au pouvoir de certains dirigeants africains, semble avoir irrité les tenants du pouvoir au Cameroun. Le directeur du cabinet civil de la présidence de la République vient de demander à madame la ministre Ama Tutu de s’expliquer.

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La sortie du film qui fustige entre autres la longévité au pouvoir de certains dirigeants africains, semble avoir irrité les tenants du pouvoir au Cameroun. Le directeur du cabinet civil de la présidence de la République vient de demander à madame la ministre Ama Tutu de s’expliquer. En cause, une petite aide financière accordée au cinéaste camerounais par l’Etat pour réaliser une œuvre qui fustige le président octogénaire au pouvoir depuis plus de 30 ans.

Il n’y a plus de doute. Jean Pierre Bekolo est certainement le cinéaste camerounais le plus engagé de ces 30 dernières années. Après de brillantes réalisations cinématographiques tels que : « Quartier Mozart » et « les saignantes », qui ont respectivement traités des problèmes de la jeunesse et des crimes rituels en sociétés africaines postcoloniales, le talentueux réalisateur à l’écriture cinématographique alerte, vient d’achever une autre œuvre que l’on peut considérer à juste titre, comme une satire sociopolitique. Le titre du nouveau film de Jean Pierre Bekolo qui sortira dans les salles européennes (France et Belgique) dans les prochaines semaines est assez symptomatique : « Le Président ! Comment sait-on qu’il est temps de partir ? ».

Il s’agit à la fois d’une fiction mêlée au documentaire en long métrage pour une durée d’une heure 5 minutes. Comme l’a majestueusement dit l’artiste franco-nigérien Mamane, il y a une semaine de cela sur les antennes de Radio France Internationale, dans sa fameuse chronique sur la « République très, très démocratique du Gondouana », ce film met en scène un président vieillissant, après plusieurs décennies de pouvoir, et qui voit son pouvoir s’effriter et lui échapper inexorablement par le simple fait qu’il est devenu pratiquement inopérant. L’écriture cinématographique adoptée par Jean Pierre Bekolo dans sa nouvelle création artistique veut s’inscrire dans la mémoire collective de plusieurs pays du continent africain dont les mutations vers des sociétés plus démocratiques se trouvent aujourd’hui, plus de vingt ans après, étranglées.

Dans l’esprit de l’auteur, le scénario de ce film qui, il faut le dire, est d’abord une œuvre de fiction, a effrayé plusieurs acteurs, camerounais notamment. Beaucoup ont décliné l’offre de travail de Jean Pierre Bekolo, estimant ne pas vouloir se mettre en danger, « face au caractère violent du système dominant au Cameroun ». Il faut dire que certains ont vite fait de faire un rapprochement avec la dynamique sociopolitique ambiante.

Une œuvre courageuse

Heureusement pour l’amour du cinéma, il s’est quand même trouvé des acteurs courageux qui ont accepté d’entrer dans des personnages et traduire à ceux qui croient à la magie du 7è art sur le progrès de notre société, la vérité qui peut gêner tous ceux-là, qui vivent dans les hautes sphères du système, et qui auraient dans leurs subconscient pleins de monstres tragiquement despotiques. Gérard Essomba, disons plutôt, «le Grand Gérard Essomba», l’immense acteur dont le talent est inoxydable, a accepté de jouer le rôle du Président « qui ne sait pas qu’il est temps de partir ».

A ses côtés, le rappeur Valséro, a choisi d’être bien dans son rôle de tribun de la jeunesse qui sans cesse, écrit au président pour lui traduire les questions que se posent les jeunes. Tout comme l’humoriste Valery Ndongo dans le personnage d’un journaliste indépendant. Ce dernier essaye au quotidien de jouer les chiens de garde de la démocratie. Mathias Eric Owona, le juriste à l’analyse pointue, est également dans le film, dans un rôle d’intellectuel qui éduque, informe et sensibilise le petit peuple sur la vérité des vertus de l’alternance démocratique. Le tout forme donc un cocktail cinématographique bien dosé, que les cinéphiles d’ici et d’ailleurs (surtout ceux qui font partie du petit peuple marginalisé en Afrique) auront bien du plaisir à déguster.

Panique à Etoudi ?

Officiellement, le film n’est pas encore sorti. Il a juste été projeté dans les coulisses du dernier Festival panafricain du cinéma (Fespaco) à Ouagadougou, au «pays des hommes intègres». Quelques espions du chef de l’Etat Burkinabé, Blaise Compaoré (tiens ! celui-là, comme bien d’autres présidents africains qui ont plus de 20 ans de pouvoir, doit certainement avoir bien de choses à se reprocher hein !), sont venus visionner cette œuvre dont la thématique pourrait bien s’adresser à leur champion. Au Cameroun, le seul écho de la sortie prochaine de ce film a créé une fébrilité impressionnante en haut lieu. Selon des sources bien introduites, sur instruction de la Haute hiérarchie, le directeur du cabinet civil de la présidence de la République a envoyé il y a quelques jours, une demande d’explication à madame le ministre des Arts et de la culture, Ama Tutu Muna, sur les conditions de réalisation de ce film considéré dans le landerneau politique comme une « provocation ».

Complètement paniquée et larguée par cette demande d’explication qui vient d’Etoudi, Ama Tutu Muna qui n’était pas au récent Fespaco, a demandé d’urgence à son collaborateur, le directeur de la cinématographie au ministère des Arts et de la culture, l’administrateur civil principal Joseph Lobe, qui lui, a pris part au nom du gouvernement camerounais au dernier Fespaco, de vite trouver les mots justes, susceptibles de l’aider dans sa défense. La réponse de madame la ministre des Arts et de la culture à la demande d’explication venue du Cabinet civil de la présidence de la République serait selon nos sources, encore en préparation. Mais dans les coulisses de ce département ministériel, on se mord les doigts, puis on s’accuse mutuellement. Et surtout on pointe d’un doigt accusateur, ceux qui ont parrainé le dossier de financement présenté par le cinéaste Jean Pierre Bekolo pour ce qui est notamment de l’aide à l’écriture d’un montant de deux millions de Fcfa.

Contacté par Le Messager pour avoir une réaction de madame le ministre des Arts et de la culture sur cette affaire, et surtout pour comprendre les fondements de cette colère de la haute hiérarchie qui a infligé une demande d’explication au chef du département de la culture, une source très proche de madame la ministre des Arts et de la culture s’est d’abord émue et étonnée d’apprendre qu’il y a eu une demande d’explication venant du Cabinet civil et qui soit adressée au chef du département de la culture. Se ravisant, ce collaborateur de madame Ama Tutu Muna indique que « une correspondance envoyé par la Haute hiérarchie à madame le ministre ne saurait faire l’objet d’un quelconque commentaire dans les médias. C’est la position de madame le ministre… » Même le directeur de la cinématographie, Joseph Lobe a refusé de se prononcer sur cette affaire qui est pourtant sur toutes les lèvres dans les coulisses du Ministère des Arts et de la culture. Une affaire à suivre de très près.

© Jean François CHANNON | Le Messager

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