CAMEROUN : VIOLENT ÉCHANGE ENTRE BASSECK BA KHOBIO ET GASTON KELMAN

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Le cinéaste traite l’écrivain de démagogue.

Mon cher Gaston,

Je signe de toutes mes mains la pétition relative à l'enlèvement d'une famille française au nord du Cameroun que tu me proposes, car ce qu'elle réclame et espère, à savoir la libération d'innocents otages, dont des enfants, qui voulaient simplement visiter une région touristique d'un pays dans lequel ils vivent depuis deux ans, ne peut que susciter une adhésion immédiate et sans réserve. Il est inacceptable que des barbares sortis du fond des âges nous ramènent à ces temps où le rapt et la capture constituaient des actes de bravoure. Alors, sans hésiter, je signe, meurtri en plus dans mon incapacité à faire plus et mieux. Mais tu aurais dû, Gaston, t'en tenir à cela. Tu gâches ta belle initiative par des appréciations sociologiques et surtout historiques étonnantes, dont l'une m'a désagréablement surpris, et c’est peu dire. Tu écris, parlant du Cameroun : "Depuis la constitution de la nation, il n’y a dans ce pays, ni guerre de religions, ni guerre tribale, ni guéguerre anticolonialiste..."

Tu m'étonnes là, car s'il est vrai que les quelques incompréhensions religieuses ou tribales survenues ici ou là ne sont pas de nature à retenir l'attention plus que cela, encore que… tu ne peux pas, parlant du Cameroun, lui dénier le prestige d'avoir mené, et victorieusement, une guerre anticoloniale, contre la France précisément. Je me demande au demeurant ce que fait ce propos dans un texte pareil, alors que personne dans le monde ne soupçonne les Camerounais ou le Cameroun d’avoir perpétré ce forfait, au point qu’il faille couvrir d’un halo d’innocence ce pays si doux que n’aurait jamais habité le moindre soupçon d’anticolonialisme.

Que vient faire cela ici ? 

Mais puisque tu en parles et qu’il faut à chaque instant contrer les révisionnismes, tous les révisionnismes, je m’autorise à te rappeler que le Cameroun de Ruben Um Nyobe a mené une guerre cruelle et cruciale contre le colonialisme, l'une des plus sanglantes et des plus glorieuses aussi de l'histoire des nations. Je voudrais ici espérer que pour toi la nation camerounaise ne remonte pas à 1960, date de l'indépendance du pays au regard des canons internationaux dictés par les tenants de l'ordre du monde, ce qui serait, tu devrais en convenir, une vision totalement coloniale de l'histoire. Mais même dans ce cas, tu ferais offense aux Ernest Ouandié et Ossendé Afana qui ont pris part, après cette date et au péril de leurs vies sacrifiées pour la cause, à une guerre anticoloniale qui s’est poursuivie au moins jusqu’en 1971, ce qui leur assure pour toujours honneur, en attendant qu’ils en soient un jour honorés par le Cameroun officiel.

Que François Fillon, à la sortie du livre «Kamerun» nous dise qu’il n’en a jamais rien été, passe encore, que toi, écrivain camerounais de premier plan, tu alimentes cette contre vérité, voilà qui est proprement inadmissible, alors que précisément, cette expérience douloureuse a préparé les Camerounais au respect d’autrui et de sa vie. D’où la révolte compréhensible de tous les Camerounais face à cet acte minable, et pas seulement à cause des conséquences économiques négatives et prévisibles qu’ils subiront, surtout en matière de tourisme. La France à la glorieuse histoire, et qui chante encore aujourd’hui les prouesses de ses résistants, celle qui récemment a été davantage grandie par son intervention pour stopper une progression fulgurante de hordes barbares déferlant sur Bamako , mérite ces jours-ci toute la compassion et l’amitié de tous les Camerounais dans cette terrible épreuve que d'incultes djihadistes font subir à une famille qui ne demandait qu'à aller découvrir de beaux espaces, rencontrer l'Autre, se gaver d’images ensoleillées dont ses membres se souviendraient avec délectation les jours de grande neige, une fois rentrés au pays.

Et cette France-là n’a pas besoin de la falsification de faits historiques pour que tous aujourd’hui, nous nous sentions Français, pour que tous aujourd’hui, nous soyons des Moulin-Fournier, pauvre famille embastillée, otages d’une secte moyenâgeuse , ce que nous demeurerons tant que n’aura pas pris fin, et de manière heureuse il faut l’espérer, un kidnapping qui renvoie plus au banditisme de grands chemins qu’à la défense d’une idéologie au demeurant, malsaine et qui n’ a rien à voir avec cet islam de tolérance et de paix que tout enfant, j’ai très tôt côtoyé et appris à connaître et à respecter.

Là est le fait, et il est déjà terrible à suffisance: n’écrivons rien d’autre, n’interprétons rien d’autre qui ouvre de fronts inutiles. Ta double appartenance aux deux nations française et camerounaise ne t'autorise nullement à réécrire l’Histoire et leurs histoires, l’une plus ancienne peut-être que l’autre, mais toutes les deux fortes de leur singularité et de l’engagement de leurs citoyens à défendre leur liberté, par la lutte armée même quand il l’a fallu. Le patriotisme et le brigandage ne sauraient voisiner, fût-ce subrepticement, fût-ce dans un commentaire d’introduction à une pétition dont la sobriété, à saluer par ailleurs, n’avait nullement besoin de digressions idéologiques.

© Via Mutations : Basseck ba Khobio

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