Cameroun: Richard Bona, un nouvel album" Bonafied"

Le dernier album, le huitième du bassiste émérite camerounais est dans les bacs. Une merveille. On n’en attendait pas moins de l’artiste. Qui reste dans son sillon.

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Obstinément. Pour le plus grand bonheur de ses fans. Onze pépites. Un écrin d’or certifié: « Bonafied». Un 8ème label qui consacre l’immense talent de l’artiste. Qui joue sur son terrain privilégié. La musique. Une musique qui vous transporte sur une inspiration qui repousse les limites humaines. Un vrai régal pour les oreilles. « Bonafied», sortie le 22 avril 2013, reste sur la lancée des précédents albums, et démontre toute l’étendue du génie de l’auteur.

On savoure avec délectation cette douce caresse. Ah, ces clameurs venues de la forêt équatoriale (camerounaise sans doute) aux sons de balafons sur fond de coassements des grenouilles et de gazouillis d’oiseaux dans She wants more (elle en redemande, traduction libre -nous aussi, tiens !), la cinquième plage de l’album. Un peu surpris aussi, on l’est du rythme plutôt enlevé du titre 8, The blues is a feeling, rythme enlevé auquel Bona ne nous avait jusqu’ici habitués ! « Eééh ya ka ka. Mama, ô y souma kaba (attache, mama, ne soulève pas le kaba, traduction libre)», implore un Bona goguenard dans un refrain endiablé, sans doute conscient de l’effet causé ? Un véritable clin d’œil (avec la plage 10) de l’artiste aux amateurs de la danse. Rares concessions. Parions qu’ils ne bouderont pas leur plaisir.

Toujours aussi créatif

Richard Bona reste égal à lui-même. Sobre. Toujours aussi inventif. Plus haut, plus loin, il promène le mélomane dans les profondeurs d’une musique épurée, vraie, variée et riche. Comment ne pas tomber amoureux de cette ballade poétique (plage 8) qu’on imagine au clair de lune. « Je ne suis pas jolie mais je ne me regarde pas. Je ne veux ressembler à la fille d’à côté », souffle Camille (une actrice française) à son amoureux anonyme sur fond de guitare acoustique. « Julie veut les yeux d’Emilie et Emilie, elle, veut les cheveux de Julie », lui répond Bona dans une ode qui parle de l’absurdité de la vie.

De cette voix nasale, légère comme le souffle instillé par ces vagues qui ouvrent la cinquième plage de l’album, dans ce Back room (chambre cachée, traduction libre) « Bonafied » prend sans effort, possession des sens. Et on a envie de dire comme dans la 3ème plage, Take me there (emmène moi là-bas, traduction libre), sur un air d’incantation, transi d’amour pour… Bona (plage 6). « Man no run », prévient-il. Comment le peut-on d’ailleurs ? Impossible d’échapper en effet à ces violons envoûteurs empruntés à la musique classique. Lesquels exacerbent les sens sur un rythme langoureux tantôt de bossa nova, tantôt de salsa.

Rythme entraînant relevé par des claviers que vient compléter une flûte enchanteresse sur laquelle se pose avec volupté la voix du maître. C’est simplement « all right (très bien, traduction libre) » comme le chante Richard Bona dans le titre numéro 3. Un euphémisme. Tant on est émerveillé par la richesse du son. Au total, environ une heure de pur bonheur. Et un parti pris flagrant et assumé de la world music et du jazz. Des histoires puisées dans le cru humain. « Quand j’étais petit, la musique n’était pas la musique si elle n’était pas basée sur une belle histoire. Je viens d’une région où la musique décrit des situations humaines », explique-t-il sur son site officiel. Sa huitième parturition ne déroge pas à cette règle. C’est un fait indéniable. Comme ses précédents, « Bonafied », est un album à consommer sans modération. Et c’est un conseil d’ami… Dommage que ses albums ne soient pas vendus au Cameroun.

© Frédéric BOUNGOU | Le Messager

Bonafied, The Hounds, 11 titres, 2013

1- Sweet loving thing

2- It’s allright

3- Take me there

4- She got stars

5- The backroom

6- You crazy in love

7- She wants more

8- The blues is a feeling

9- Ten inch skillet

10- The only girl

11- Pressure

Entretien de Richard Bona avec un journaliste de RFI

Parce qu’il ne supporte plus le parfum d’imposture qui entoure les prestations scéniques de stars telles que Justin Bieber, Beyonce ou Madonna, qui font le choix du playback, le Camerounais Richard Bona tient à souligner les bienfaits de la musique authentique à travers son nouvel album Bonafied, tout en travaillant sur ceux à venir de Lauryn Hill et Stevie Wonder. Mais ne demandez pas à ce bassiste magicien, qui joue comme il respire, de changer une ampoule.

Qu’est-ce qui vous a amené à privilégier une approche artistique plutôt acoustique pour ce nouvel album Bonafied ?

J’avais déjà un album qui était préparé. Très électrique, you know. Et puis je me suis révolté contre la direction que prend la musique aujourd’hui. Pas en termes de création, mais au niveau du live : neuf musiques populaires sur dix sont en playback sur scène. Le public ne s’en rend même plus compte. On est dans une société où l’on consomme sans savoir d’où ça vient. Moi, je dis que ce n’est pas normal. Cet album aurait pu être celui de mon projet Mandekan Cubano. Mais c’était compliqué parce que les ressortissants cubains qui sont dans mon groupe, et vivent dans des pays étrangers, ne peuvent plus revenir dans leur pays. Donc, je me suis dit que j’allais commencer un album acoustique, revenir à la méthode de mon premier disque. C’est un album de résistance.

Dans votre discographie, y a-t-il des albums qui vous satisfont plus que d’autres ?

Un album ne me satisfait que quand je suis en train de l’enregistrer. A la minute où il n’est plus avec moi, j’entends un autre refrain, une autre partie... C’est un avantage parce que je peux trouver plusieurs directions à un morceau, lui donner d’autres couleurs. Et c’est un défaut, parce que ça ne s’arrête jamais. Heureusement, les maisons de disques donnent des deadlines!

Vous aimez cette forme de pression ?

Il n’y a pas de pression, parce que j’écris de la musique au quotidien. Tu sais, l’excellence vient des mouvements répétés. Si tu me donnes une guitare, je peux t’écrire un morceau en trois minutes. Enregistrer un morceau tous les jours, c’est ma "Bonathologie", ma science, mon règlement, ma religion. J’ai six disques durs installés les uns sur les autres ! Pour moi, le plus dur, c’est de trouver une histoire. Quel texte va marier telle musique ? Ce qui prend aussi du temps, c’est de savoir mettre ensemble un groupe de morceaux pour qu’il y ait une cohésion.

On vous connaît surtout comme bassiste et chanteur. Sur ce nouveau disque, vous jouez aussi des percussions, du balafon, de la guitare… Vous voyez-vous davantage comme un multi-instrumentiste ?

Mon background, c’est la chanson. Il ne faut pas oublier que j’étais déjà musicien quand je me suis mis à la basse. Étant gamin, j’avais une facilité à pouvoir jouer de n’importe quel instrument qu’on me mettait sous la main. Je ne choisissais pas d’instrument, parce que je n’avais pas d’argent pour choisir un instrument. Tu joues avec ce que tu as ! Le balafon, on peut le fabriquer facilement, comme les percussions. Quand je suis allé en ville, à 12 ans, j’ai vu un vieux saxophone dans un club. J’ai commencé à souffler dedans. Personne ne m’a appris. J’avais un don.

La première fois que j’ai joué de la guitare, à 11 ans, c’est après avoir observé un guitariste pendant deux heures. C’est une facilité à comprendre certaines choses. En musique, tout ce que mon oreille entend, je peux l’exécuter. Mais je ne comprends pas tout comme ça ! Dans ma propriété en France, j’ai une ampoule qui a grillé et je ne sais pas la changer ! Ça fait deux mois que je marche dans l’obscurité dans le couloir, je me suis habitué. Alors que dans la musique, je ne laisserais pas passer un mauvais accord, je le changerais dans la seconde.

Avoir reçu le Grand Prix jazz de la Sacem l’an dernier, ça signifie quoi pour vous ?

C’est encourageant, mais ce n’est pas ce qui me pousse à jouer. Cette récompense-là compte plus qu’un prix du public parce que ce sont mes pairs, les professionnels de la musique qui votent.

Sur votre site Internet, on vous voit en photo avec Stevie Wonder, en studio, récemment. Comment cela s’est-il passé ?

Quand il est arrivé au studio, il a demandé : "Est-ce que monsieur Bona est là ?" On s’est salués, et il m’a assuré qu’il était mon plus grand fan ! Je me suis dit : "Il parle de moi là, ou de quelqu’un d’autre ?" La première heure, je n’étais pas très à l’aise. Il n’y avait que nous deux en studio avec son réalisateur et chaque fois, il me questionnait pour savoir si sa voix était bonne…"Qui suis-je, moi, pour te dire ce que tu dois chanter ?" Petit à petit, je me suis ouvert. Et là, j’ai tout changé. J’avais tout en tête mais je n’osais pas suggérer. C’est quand même Stevie Wonder !

Quel rôle vous avait-il confié ?

Il est en train de faire un album avec tous ses grands titres qui vont être rejoués par le London Symphony Orchestra. Au départ, pour faire quelque chose de tribal sur un morceau, on lui a proposé cinq musiciens sud-africains qui ont bossé avec Paul Simon. Mais Stevie a dit qu’il connaissait quelqu’un qui pouvait faire le travail tout seul. Il a téléphoné à mon manager qui m’a demandé : "Devine qui te cherche ?" Lauryn Hill – parce que je suis aussi en train de travailler sur son prochain projet ? Prince ? Paul Préboist ? Quand on s’est vus avec Stevie, on a écouté des morceaux et j’ai choisi As. J’ai changé toutes les percussions, bouleversé tout le rythme, fait les guitares parce que j’avais tout enlevé. J’ai même chanté. C’est lui qui m’a demandé, je ne voulais pas.

Bertrand Lavaine / @  Rfi

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