CAMEROUN/JEAN-PIERRE BEKOLO: «LE CINÉMA A TOUJOURS UN RAPPORT AVEC LA RÉALITÉ»

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"Et pourtant je vis au cameroun; ni madame la ministre Ama Tutu Muna , ni même ceux qui lui ont servi la demande d´explication ne m´ont pas sollcité pour voir le film.

Une république de kongossa",dit Jean-Pierre Bekolo, réalisateur camerounais. Toujours est-il que son dernier film «Le président», suscite de la polémique avec la demande d´explication adressée au ministre de la culture Ama Tutu Muna par la présidence de la république.*

En quelques mots, quelle est la trame de votre nouveau film?

Ce que je constate aujourd’hui, c’est que ce film, personne ne l’a encore vu. Aucune autorité n’a demandé à le voir. Finalement, le contenu n’intéresse personne. On imagine tout et n’importe quoi. Onenvoie des demandes d’explication à un fonctionnaire à propos d’un film que la ministre n’a pas vu et n’a même pas demandé à voir. Pour l’instant on est dans la rumeur. La vérité, personne ne la cherche. C’est ce qui est étonnant dans tout ce qui se passe en ce moment.

Pourquoi avoir choisi ce titre: «Le président»?

C’est un titre, tout simplement. Quand on fait un film, on cherche le titre le plus approprié. Le personnage central, l’histoire du film, c’est celle d’un président. Donc, j’ai trouvé plus simple de l’appeler «Le président».

Le film suscite actuellement une vive polémique au Cameroun. Comment la vivez-vous cette polémique?

Je découvre une chose que j’ignorais. Quand on commence à envoyer des demandes d’explication sur un film, cela signifie que les libertés dont on nous parle n’existent pas. Ceux qui trouvent un problème au contenu du film sont-il au courant que le Cameroun est un pays où la liberté d’expression est reconnue? Ou alors cette liberté d’expression est juste une vue de l’esprit? Dans cette histoire, tout le monde parle sauf l’intéressé. J’ai l’impression que certains veulent se servir du film pour bien se faire voir de leur chef. Avec mes films, j’essaie de faire un travail de thérapie de groupe. Nous sommes dans une espèce d’état mental où on n’a pasle droit de penser à l’avenir du pays. On se contente de vivre au jour le jour, et il est même interdit de penser à l’après-président. Cette crispation n’a pas de raison d’être parce que tout le monde en parle. Là, j’ai choisi d’en parler dans une oeuvre artistique et j’espère qu’une fois cette polémique passée, les Camerounais pourront découvrir le film.

Vous refusez de dévoiler l’intrigue du film, mais nous, nous allons le faire pour les lecteurs. C’est l’histoire d’un président qui, après un long règne (42 ans!), part en voyage et rencontre sur sa route son épouse décédée, laquelle lui reproche ses égarements au pouvoir. Cela fait penser à quelqu’un bien connu des Camerounais, non?

Mais, le cinéma a toujours un rapport avec la réalité. Pourquoi devrions- nous brider notre créativité au Cameroun? Qu’est ce que la réalité finalement? Quand on dit que les sénatoriales sont prévues le 14 avril, il s’agit bien d’un scénario écrit par quelqu’un.

Où est la réalité là-dedans? Avez-vous fait ce film pour parler de la réalité camerounaise ou s’agit-il d’une simple fiction?

Ce n’est ni l’un, ni l’autre. Je fais un cinéma d’expression. Je m’exprime comme le font tous les artistes. C’est-à-dire que nous avons des choses en nous que voulons faire sortir. Ensuite, il y a le cinéma comme catalyseur de nos pensées. Comme réceptacle de tout ce que nous ne pouvons pas dire ou que nous n’osons pas penser et donc, chacun définit le cinéma qu’il a envie de faire.

S’agit-il d’un film pour dénoncer une situation?

Non plus. Je pense tout simplement que l’être humain a le droit de s’interroger. On n’est pas des animaux quand même. Si nous ne pouvons pas nous interroger, c’est que nous aurons perdu notre dimension humaine et nous devenons, quelque part, des zombies. N’empêche, il y a quand même trop de coïncidences entre la réalité et la fiction.

Dans votre film, il y a des cadres emprisonnés à la suite de détournements, un président dont l’épouse est décédée...

Mais le film parle du Cameroun! Je n’ai jamais dit qu’il s’agissait d’un pays fictif. Cela dit, ça reste une fiction. Je ne sais pas quelle définition les gens ont du cinéma mais, il y a toujours des éléments de la vie réelle.

J’essaie d’exploiter le cinéma dans son potentiel. Le cinéma nous offre des ressorts pour pouvoir créer et nous exprimer. C’est très difficile de définir le cinéma et ce qu’il devrait être. Ces derniers jours, j’ai beaucoup entendu des gens parler de ce que le cinéma devrait être alors qu’ils ne connaissent rien à cet art.

C’est comme si le Cameroun avait inventé son cinéma à lui et qui devrait être reconnu mondialement. De tels discours font penser à la Russie des années 30 où l’art était défini par le parti. Alors que la première liberté artistique, c’est la liberté de création.

Peut-être que cette agitation est due au fait que c’est vous, Jean-Pierre Bekolo, qui avez fait ce film. Or, vous n’avez jamais été très tendre à l’endroit du régime?

Nous avons renoncé à la recherche de la vérité au Cameroun. Je vois beaucoup de gens aller dans les églises mais moi, je sais une chose c’est que le rapport à Dieu est un rapport de vérité. On ne peut pas aller à l’église et renoncer à la vérité ou envisager de la taire. Quand on est on intellectuel, on doit dénoncer. Autrement, on devient le complice pis, on participe à la déchéance de la société.

Le rappeur Valsero est l’un des acteurs du film. C’est un artiste qui s’est fait remarqué par son discours virulent à l’endroit du régime en place. Sa présence est-elle due au hasard?

Ecoutez, je fais mes castings comme je veux. Je cherche à exprimer quelque chose de précis et donc, je choisis les acteurs qui correspondent le mieux au sujet du film. Les étiquettes anti-régime n’ont aucune importance. Je ne vois pas pourquoi je me priverais de quelqu’un qui veut que les choses aillent mieux. Et puis après tout, le régime jette en prison ses propres membres. Donc, c’est qu’il reconnaît que les choses vont mal. Et c’est ce que dit Valsero…

Cette polémique sert-elle le film finalement?

Quand on fait un film, on n’a qu’une seule envie, c’est qu’il soit vu par le public. Et ma plus grande frustration pour le moment, c’est que personne n’a envie de voir le film. Il y a deux tendances. Il y en a qui refusent de voir le film de peur qu’on le sache et, il y en a qui parlent d’un film qu’ils n’ont même pas vu. Quand on a travaillé pendant des années et qu’on a dépensé de l’argent, on souhaite que ce travail soit regardé. La présidence de la République ou le ministère des Arts et de la Culture n’ont jamais demandé à voir le film. On est en plein «Kongossa».

Craignez-vous que le film soit interdit au Cameroun?

Il faudrait déjà qu’il soit diffusé parce qu’il est difficile d’interdire ce qu’on n’a pas vu. Je pars de l’idée qu’il y a la liberté d’expression au Cameroun. Mais si le film est interdit, c’est qu’il n’y a pas de liberté d’expression chez nous et, on devra en tirer les conséquences.

Quelle est la date de sortie du film et comment sera-t-il distribué?

On n’en est pas encore là. Le film est tout frais. Je l’ai terminé quelques semaines après le Fespaco (Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou, NDLR), et je l’ai présenté là-bas en off. Je l’ai montré ici à Yaoundé à quelques personnes de manière informelle. On réfléchit à comment montrer ce film. On a plein de chaînes de télé, on a les DVD, il y a aussi quelques salles appartenant aux étrangers. J’espère compter sur les chaînes nationales, même si certaines ont déjà annoncé qu’elles ne passeraient pas le film, de peur d’avoir des ennuis.

Je lance un appel à tous ces médias. J’ai fait ma part, maintenant il faut trouver les canaux de diffusion.

*chapeau:camer.be

© Mutations : Baleba Baleba

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