Sénat: Comment les Bamiléké prennent le pouvoir

A travers le choix de Marcel Niat Njifenji comme le tout Premier Président de la Chambre Haute du parlement camerounais, Paul Biya n'a-t-il pas voulu récompenser le loyalisme d'un fidèle parmi les fidèles, dans une région longtemps frustrée par la perpétuation de l'axe Nord-Sud?

Décryptage.

1990. C'est l'avènement du multipartisme au Cameroun. Dans l'euphorie provoquée par la nouvelle donne démocratique, certains leaders des partis d'opposition vont faire une cour assidue aux élites de l'Ouest pour la plupart des opérateurs économiques. Et pourquoi donc? En effet, depuis quelques années, ceux-ci subissent stoïquement les affres de la crise économique et son lot d'effets collatéraux (restrictions imposées par exemple au niveau de l'import-export, notamment les facilités habituelles à la douane qui sont supprimées etc.). D'où la grogne au sein de cette communauté Bamiléké.

C'est sans doute pour cette raison, estiment quelques analystes politiques, que le discours des leaders d'opposition va trouver un terreau favorable auprès de ces hommes d'affaires des grassfields Bamiléké. Et ce d'autant plus qu'à cette période dite de «braises», tout semble indiquer que le pouvoir est dans la rue (manifestations estudiantines, grèves, villes mortes) et qu'il suffit de se courber pour le ramasser. Néanmoins, après la Tripartite de novembre décembre 91 et les législatives de mars 92, le paysage politique commence à se clarifier. Les opérateurs économiques Bamiléké retrouvent la voie de la sagesse et du réalisme politique (realpolitik). D'où ce regroupement qui commence à prendre corps derrière des hommes comme Marcel Niat Njifenji, coordonnateur provincial du parti de la Flamme qu'assistaient en tant que chargés de missions provinciaux, Charles Etienne Lekene Donfack et Jean Jacques Lamero, Tchouta Moussa, Augustin Kontchou Kouemegni et autres Victor Fotso, restés fidèles au Rdpc et à Paul Biya.

C'est dans ce contexte, avant l'élection présidentielle d'octobre 92, qu'à Bafoussam, le Président Paul Biya, dans une déclaration forte, indique: «le Cameroun se fera avec l'Ouest ou ne se fera pas». Des mots qui ont tout leur sens aujourd'hui. En réalité, depuis la nomination par le Président de la République des 30 Sénateurs qui complétaient la liste des 70 élus au suffrage universel indirect, le suspense sur l'élection du Président du Sénat a pris fin mercredi dernier. Le bureau du Sénat qui comporte 17 membres est aujourd'hui présidé, par Marcel Niat Njifenji dont le cursus et les états de service font de lui un oiseau rare de la politique, dans un univers où certains n'ont pour tout Cv que leur capacité à colporter fausses nouvelles, mensonges et trafics d'influence.

Sorti de Sup Elec, une école de référence parisienne en matière d'électricité, il aura dirigé à 2 reprises la Sonel, sans que les populations soit soumises à des délestages à répétition du prestataire Aes-Sonel qui, aux dernières nouvelles, veut quitter le Cameroun. L'ingénieur général ne s'est pas contenté d'électrifier l'ensemble du territoire national. Il s'est permis avec brio d'assurer une carrière politique qui le conduira de Ministre à Vice-Premier Ministre, et de Député à Maire, de la ville de Bangangté réputée être la plus propre des villes de l'Ouest. C'est dire qu'avec son entrée au Sénat, et surtout son élection comme Président de la Chambre Haute du parlement camerounais, Marcel Niat Njifenji apparaît comme l'homme de la situation que les pronostiqueurs et autres détenteurs du A1 n'ont pas vu venir. Tant ils étaient persuadés que tout se jouerait entre un Anglophone, Peter Mafany Musonguè ou Simon Achidi Achu et un fils du Grand Sud, le Grand Nord occupant actuellement le perchoir à l'Assemblée nationale.

En désignant Marcel Niat Njifenji comme Président du Sénat, Paul Biya maître du jeu politique, en véritable orfèvre, a surpris et redessiner une nouvelle carte politique du Cameroun. Selon certains analystes politiques pointus, on est sorti de l'alliance Nord-Sud et du sempiternel remplacement d'un Anglophone, par un homme du Nord pour avoir une vision plus inclusive du jeu politique.

Batailles électorales

Car, il ne faut pas l'oublier, depuis 1960, aucun originaire de la région de l'Ouest n'avait occupé une fonction de souveraineté (présidence de la République, perchoir à l'Assemblée nationale, Primature, Conseil économique et social, Cour suprême...) Désormais, les fils de l'Ouest qui se considéraient comme marginalisés d'une manière systématique, sont aujourd'hui au centre du jeu. Et ceci, grâce ou à cause des «ratages» pour reprendre une expression d'Augustin Kontchou Kouomegni, qui ont émaillé le déroulement des élections sénatoriales dans la région de l'Ouest. On constate que le Président de la République, Président national du Rdpc, a joué un rôle important et qu'en choisissant un natif de l'Ouest, la thèse du complot telle qu'on l'a véhiculé était sans fondement.

Car en réalité, indique-t-on, le Président de la République n'est pas responsable de la confection des dossiers des candidats de son parti. Pour certains observateurs, en portant son choix sur un «ami» de longue date, fidèle parmi les fidèles, Paul Biya a voulu prouver à suffisance, contrairement aux thèses scissipares, qu'il n'y a pas de partie du pays privilégiée dans la gestion de chose publique. Paul Biya à l'instar de son prédécesseur Ahmadou Ahidjo, a placé entre les mains d'un fils de l'Ouest le contrôle de la transition dans notre pays. Bien que ce choix ne rencontre certainement pas l'agrément de ceux qui pensent qu'il ne faut pas ajouter le pouvoir politique au pouvoir économique qui serait aux mains des ressortissants de la région de l'Ouest.

Par ailleurs, à travers ce choix, de nombreux commentateurs estiment même que le Président national du Rdpc voudrait démontrer que personne, qu'aucun groupe ethnique, ne dispose d'un droit de préemption sur la gestion des affaires publiques et qu'à la réalité, au gré des événements, bons ou mauvais, tout arrive à l'heure à celui qui sait attendre. Voir donc dans l'acte du Chef de l'Etat, un fait du hasard serait une vision au premier degré et ce d'autant plus que dans le cas d'espèce, Marcel Niat Njifenji aura été de tous les combats du Rdpc l'Ouest où, il était l'éternel coordonnateur régional du parti de la Flamme.

A ce titre, on ne compte pas les sacrifices consentis dans la conduite des différentes batailles électorales qui se sont soldées tantôt par des succès du Social democratic front (Sdf) de Ni John Fru Ndi en 1992, tantôt par la reprise en main de la région à l'exception de la Mifi et du Noun depuis 2002, 2004, 2007 et 2011. Dans ces combats, en véritable chef d'orchestre, des sources crédibles indiquent que, Marcel Niat Njifenji n'a jamais couru au secours de la victoire comme beaucoup de ses «frères» qui ont souvent parlé, parfois bruyamment, d'un combat politique auquel ils n'ont jamais pris part, tout en tirant cependant les prébendes, avec la complicité de certaines autorités administratives et de certains médias aux ordres.

Toutefois dans certains milieux proches du Rdpc dans la région de l'Ouest, l'on indique que le succès du mandat que le Président de la République a confié à Marcel Niat Njifenji sera atteint si l'intéressé, en dehors de la spécificité de ses nouvelles fonctions, n'est pas victime comme cela est de coutume dans la région de l'Ouest et ailleurs, des pièges tendus par ses propres frères. Ce fut notamment le cas au moment où feu Tchouta Moussa et lui-même, respectivement Dg du Port autonome de Douala et de la Sonel, se disputaient le leadership non seulement à Bangangté, mais dans toute la région. Dans certains milieux de l'Ouest l'on se demande aujourd'hui si les Jean Nkuété, Sg du Comité central du Rdpc, Ibrahim Mbombo Njoya, sultan roi des Bamoun, Victor Fotso et toute l'élite de l'Ouest permettront à Marcel Niat Njifenji d'assurer ses arrières, pour que son action connaisse un succès au plan national. En tout cas, le jeu politique a toujours ses secrets.

© François Owona | La Nouvelle

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau