Opération épervier : Pourquoi Biya doit mettre un terme aux arrestations

Depuis avant-hier, le Pr. Gervais Mendo Ze, ex-directeur général de la Crtv (1988-2005), est le dernier en date à s’être fait capturer par les serres de l’épervier.

President paul biya of cameroon africa

Il lui est reproché sa gestion des fonds de la redevance audiovisuelle, à l’époque où il présidait aux destinées de l’office national de radiotélévision. Il est depuis lors un pensionnaire de la prison centrale de Yaoundé. Ainsi entre en scène le rouleau compresseur contre une nouvelle victime expiatoire. On peut dire qu’une fois de plus, le « sang » a coulé et, le peuple, depuis 48 heures, se fait l’écho d’une information en tête des charts au Cameroun. Mais pour nous, une seule question nous vient à l’esprit.

Pourquoi maintenant ? Mendo Ze a quitté la Crtv depuis 9 ans. Il a été épinglé par le Consupe il y a 5 ans. Rien ne prouvait à Paul Biya qu’il serait encore en vie jusqu’à ce jour pour commanditer cette arrestation.

En outre, alors que le Consupe avait mis ce gestionnaire en débet pour 2,6 milliards, il y en a qui depuis lors, ont été épinglés par le même Consupe : Jean Jacques Ndoudoumou, Bekolo Ebe, Jean Tabi Manga… Qu’a donc fait le sieur Mendo Ze de pire que ces autres ? Certes, la Crtv avait été quelque peu transformée en épicerie familiale, mais nous ne pouvons admettre ces méthodes. Peut-on justifier cela par l’échappatoire de l’opportunité des poursuites dont jouit le ministère public ?

A la vérité, l’appréhension de Gervais Mendo Ze et son embastillement sont des actes éminemment politiques. Une fois qu’on s’est posé la question sur le timing, qu’on a observé avec détachement ce qui se passe autour de nous, on comprend tout. Pour ce régime avide de pouvoir, l’une des qualités aura toujours été le sens de l’anticipation. Non pas dans le sens du développement du Cameroun, mais pour permettre à un individu de se maintenir au pouvoir ad vitam aeternam. Paul Biya a compris une chose, les révolutions ne sont jamais spontanées, elles sont préparées longtemps à l’avance.

Cela vient d’être le cas au Burkina Faso. Il fallait donc casser toute dynamique allant dans ce sens au Cameroun. Ce qui est arrivé au pays des hommes intègres a fait frémir tous les férus du pouvoir en Afrique dont Biya. De plus, depuis lors, il y a comme un effet de contagion. On l’a vu au Bénin, au Togo, et plus récemment en Afrique centrale, avec un pays comme le Tchad où la grogne sociale s'est transformée en manifestation dans trois villes du pays dont Ndjamena, avec plusieurs mouvements de grève des enseignants, des avocats, des huissiers et des notaires. A Ndjamena, la capitale tchadienne, des jeunes s'en sont pris à des véhicules de l'administration pour manifester leur colère. Paul Biya qui veut absolument éviter un effet domino, dans un contexte où sa diaspora fait feu de tout bois pour tenter de le déloger d’Etoudi, a décidé d’orienter l’attention de « ses chers compatriotes » ailleurs. D’où le rapace qui a fondu sur Gervais Mendo Ze. Mais pourquoi lui et pas un autre ? Il faut comprendre que cet ancien gestionnaire jouit d’un crédit-sympathie auprès de nombreuses personnes. Il traîne une réputation d’homme généreux, empathique. De plus, suite à ses années passées à la tête de la Crtv, il s’est forgé une image d’homme pieux que beaucoup de personnes apprécient. D’une certaine façon, il est populaire.

Biya n’avait pas l’intention de le faire arrêter, mais il lui fallait un gros calibre, il fallait aussi créer l’émoi. Un autre aurait fait moins de bruit. Et du bruit, voilà ce que Biya recherche à travers cette arrestation. Il faut que les débats soient portés sur un autre terrain, celui-ci en l’occurrence. Le peuple veut du sang, en voilà.

Depuis 3 jours, on a oublié le Burkina Faso et ses turpitudes qui auraient pu inspirer certains « esprits malintentionnés ». On ne parle plus que du professeur. De cette façon, les Camerounais oublient les vrais débats et ne se concentrent que sur cette affaire qui est une véritable diversion. Dans la foulée, on a aussi mis sur pied un autre épi-évènement, le recrutement dans la fonction publique de 3500 personnes. Les médias d’Etat sont mis à contribution pour contrôler les pensées de la jeunesse. Ils ont bien vu que c’est cette jeunesse qui a renversé Compaoré. Et contrairement à ce que l’on pense, le peuple camerounais n’est pas indolent. L’histoire est là pour le démontrer. Ce sont des gens qui, poussés dans leurs derniers retranchements, peuvent sortir des griffes. Le funambulisme politique de Biya en ce moment n’est pas sans rappeler 2008, lorsque sur la vague des printemps arabes et des émeutes de février 2008, on dut agiter dans l’air le recrutement de 25 000 personnes pour tuer toute contestation. Paul Biya ne veut pas être mis à mal par un monde en pleine mutation qui risque de l’écraser. Mais revenons à l’affaire Mendo Ze. Il faut bien noter que connaissant le cynisme de Biya, si le cas Mendo Ze ne fait pas assez de ramdam, d’autres arrestations vont suivre. Les gens sur lesquels l’ombre de son oiseau rapace plane se comptent à la pelle. Chacun est susceptible de tomber dans la gueule du loup. Posons-nous seulement les vraies questions : depuis que le Tcs est entré en scène le 15 octobre 2012, qu’est-ce qui a changé ? Ce tribunal n’a pas encore réussi à rapporter 3 milliards. Or, l’Etat dépense chaque année des milliards pour son existence. Il faut que les gens sachent la vérité, la lutte contre la corruption ne commence ni par le Tcs, ni même par le Consupe, la Conac et l’Anif. C’est mettre la charrue avant les bœufs. La corruption, les détournements de deniers publics, l’enrichissement illicite ne se sont jamais aussi bien portés qu’actuellement. Il faut s’attaquer au mal par la racine. Où est passé l’article 66 de la constitution ? C’est par là qu’il faut commencer. Soit on lutte de manière effective contre la corruption, soit on ne bouge pas d’un iota. Toute autre chose est synonyme de saupoudrage. Il faut donc que le chef de l’Etat mette un terme à cette mascarade. Et, son entourage est bien naïf de le laisser procéder ainsi. L’histoire a bien montré que ceux qu’on a souvent utilisés pour mettre les autres sous les verrous se sont plus tard retrouvés dans une mauvaise passe. On est dans un régime anthropophage, infanticide, un régime qui mange ses propres petits. Biya n’a pas d’état d’âme. Si ce dernier ne veut pas reculer, il faut bien que ses proches l’en empêchent. Si dès le départ ils s’étaient braqués contre cette pratique de l’essuie-glace, l’opération épervier n’aurait pas fait long feu. Personne n’est à l’abri. Ceux qui pensent que l’élimination d’un membre du sérail leur permet de négocier une pole position dans le jeu successoral se trompent. De même, Biya dans sa « folie meurtrière » est en train de laisser derrière lui un passif qui va déteindre sur ses descendants. L’opération épervier a déjà tellement créé des blessures et des meurtrissures que le Cameroun sera à jamais marqué. Il est temps d’y mettre fin. © le quotidien Emergence : BIAGA CHIENKU Magnus en collaboration avec Africapresse

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