Cameroun - Yaoundé: Piteux quotidien des rapatriés de RCA

Parmi les camerounais rentrés au bercail, une famille de 41 membres a pris ses quartiers à la Briqueterie depuis le 1er janvier.Refugies 512x384

Les témoignages sont poignants.

C'est au quartier Briqueterie à Yaoundé, vendredi dernier, que nous avons rencontré cette famille camerounaise rapatriée de la Rca, grâce au pont aérien décrété par Paul Biya, le Chef de l'Etat du Cameroun. Une famille plutôt nombreuse: 41 personnes, constituées essentiellement de femmes et d'enfants. La concession dans laquelle ils habitent depuis le 1 er janvier dernier est située à la nouvelle route Briqueterie. Elle est à la fois modeste et exiguë. Trois chambres sont aménagées pour les accueillir. Dans la première chambre, qui fait aussi office de cuisine, difficile d'y rester en journée, tellement elle chauffe. Des matelas et des nattes sont rangés dans un coin, des assiettes dans l'autre. Une femme frit du plantain en essuyant régulièrement son visage et surtout en écartant les enfants qui tournent autour d'elle. Dans la cour, l'on se bouscule, alors que dans la deuxième chambre, c'est la «Chine populaire».

«J'habite Bangui depuis près de 40 ans»

Une vingtaine de femmes (dont certaines sont enceintes) et enfants se marchent carrément sur les pieds dans cette pièce d'environ 4m/3. Tous parlent et au même moment. Chacun veut expliquer au reporter ses dernières heures à Bangui. Mais dans ce méli-mélo, une femme, la soixantaine, est restée taciturne. Elle a l'air perdu. Tantôt elle regarde vers la porte, tantôt elle réajuste son foulard. Son nom, Mariama Gambo. C'est elle la mère de la famille. Lorsque le reporter souhaite qu'elle parle, elle le rejoint à côté de la porte, dégage un tas d'habits et s'installe sur un banc. La salle se calme, elle range le chapelet blanc qu'elle avait en main. « Mon fils, même comme tu es journaliste, ne vas pas maintenant à Bangui. Ce n'est pas bien», conseille-t-elle en s'asseyant. Ses, yeux deviennent larmoyants, le regard vague, la voix chevrotante. Une de ses filles, visiblement volubile, décide d'être son porte-parole. Le reporter suggère que Mariama continue elle-même raconter.

Elle change de position et déclare: «J'habite Bangui depuis près de 40 ans. Mon mari et moi avons fondé notre famille. Et aujourd'hui, entre mes enfants, petits-enfants, belles-filles, cousines et cousins, nous sommes plus de 50». «53, Maman», rectifie sa fille. Mariama continue: «A Bangui, nous habitions le quartier Sambo, Km 5. Mais ce que j'ai vu ces derniers jours dans ce quartier si paisible est plutôt atroce, insoutenable». Elle explique que le quartier est essentiellement constitué de musulmans. «C'est comme la Briqueterie-ci », compare-t-elle. Seulement, dès que les «antibalaka» sont entrés en action, elle dit avoir vu plusieurs de ses voisins se faire tuer à coups de machette. Des maisons se sont vidées au jour le jour. Les gens ont fui et ceux qui n'ont pas pu le faire ont été simplement découpés par des machettes.

«A plusieurs reprises, les «anti-balaka» ont failli entrer dans notre concession. L'armée de je ne sais quel pays s'est interposée. Et notre chance, c'est que notre concession a une grande barrière dont l'accès est un peu difficile», raconte-t-elle entre deux sanglots. Le 29 décembre, son fils aîné a réussi à faire venir une voiture qui les a conduits à l'ambassade du Cameroun à Bangui. «Nous sommes allés à l'ambassade par vague. Nous y avons passé deux jours. Nous étions très bien accueillis. Pour aller à l'aéroport, l'armée camerounaise nous a escortés», dit-elle. La discussion est perturbée par cinq femmes venues «saluer les rescapés de la guerre centrafricaine. Elles s'embrassent. Mariama retrouve le sourire grâce à la consolation et aux «Allah Sarki», «Kankali» (pour dire Assia, patience, c'est Dieu qui fait tout, en langue haoussa), etc.Elle prend congé de nous pour raconter la même histoire à ses visiteuses, la énième délégation qu'elle reçoit depuis le matin.

« Les anti-balaka ont tué mes amis »

Dans la cour, Moussa, 17 ans, l'un de ses fils, déambule. Il a l'air dépaysé parmi les jeunes de sa génération, nombreux ici. L'adolescent est plutôt affable. Élève en classe de seconde B dans un institut à Ban-gui, il parle couramment français. Mais, à l'entendre, il est très affecté par ce qu'il a vu et entendu dans son Bangui natal depuis le déclenchement de la guerre. Interrogé sur ses déboires dans cette ville, il prend plus d'une minute, comme pour rassembler ses souvenirs épars. «J'ai vu des morts couchés dans la rue. Ça m'a fait peur. Les anti-balaka ont voulu entrer chez nous pour nous découper. Ils n'ont pas pu. Mais, ils ont tué deux de mes amis.

La semaine dernière, je suis allé à la mosquée, et on a amené le corps d'Abdoussalam, mon camarade. Il a été découpé à la machette. J'ai pleuré. Pardon, vous pouvez m'aider à prier pour qu'il soit au paradis?», demande-t-il au reporter. Ses mains tremblent. Sa sœur lui demande de s'asseoir sur la véranda. Moussa explique qu'il a arrêté d'aller à l'école début décembre. «Je me suis rendu compte que chaque jour qui passait, l'atmosphère devenait plus tendue, d'abord entre nous les camarades, ensuite entre élèves et enseignants.

La confiance a disparu. Les chrétiens ont peur de nous, et cette peur est réciproque. Les enseignants, à majorité chrétiens, ne cessent de nous insulter. Et les actes des ex-Seleka leur donnent des arguments. Nous aussi, on tente de leur faire comprendre que ce que font les anti-balaka n'est en rien de l'humanisme « Ils ne nous aimaient plus », conclut l'adolescent. Il a donc décidé de ne plus aller à l'école. Deux de ses camarades qui avaient continué à s'y rendre ont été tués. Il en pleure et en parle à tous les visiteurs.

«Nous avons tout abandonné à Bangui»

Au moment de quitter Bangui, toute sa famille et lui ont tout laissé. «Dès que la situation s'est calmée, mon grand-frère a fait venir une voiture. Il nous a amené à l'ambassade par vague. J'ai laissé tous mes documents. Je n'ai rien pris dans ma chambre. C'est quand je suis venu ici qu'on m'a donné ce boubou». Le boubou en question, de couleur mauve, est un peu évasé. C'est peut-être pourquoi Moussa a choisi de ne pas mettre un pantalon. Il trame aussi une vieille paire de «tongue» de couleur jaunâtre. Comment se sent-il au Cameroun? « Même comme Je ne connais pas grand monde, je préfère le Cameroun, mon pays d'origine. Ce que nous avons laissé à Bangui n'est pas du tout bien ». Moussa est venu au Cameroun une seule fois. Mais, même si les 41 personnes sont sauvées, il n'en demeure pas moins qu'elles ont encore des craintes. Mariama Gambo, la mère de la famille, explique que trois de ses fils sont restés là-bas. Le premier travaille à la Croix-Rouge. «Il dit qu'il ne rentre pas, qu'il sauve les gens. Les deux autres sont restés pour garder la maison. Ils m'ont dit que ce n'est pas bon d'abandonner tout. Je prie Dieu afin qu'Il les protège». Elle devient encore plus pâle.

Téléphone injoignable

Haoua, sa belle-fille, ajoute :«comme c'est une grande mai¬son fermée, personne ne saura qu'ils sont à l'intérieur. Mais moi j'avais voulu qu'on soit tous rentrés. J'aime le Cameroun». Moussa la taquine: « Oui, tu aimes le Cameroun, c'est pourquoi tu as pris du poids en deux jours, regarde tes joues», lance t’il. La crainte de Moussa est liée à la sécurité de ses amis. Son vœu le plus ardent est que tous ses amis du quartier soient rapatriés. Il dit avoir cherché à joindre l'un deux, Karimou, qui lui a dit qu'il est déjà au Cameroun. Il sourit de joie. Mais, il reste deux autres dont il n'a plus de nouvelles. Malgré la promiscuité, ils sont plutôt bien accueillis. La solidarité aidant, la plupart de femmes qui viennent leur rendre visite apportent qui un morceau de savon, qui un plat de riz, qui une chemisette, qui un pagne. «C'est la famille, je suis contente qu'ils soient là. Nous allons rester avec eux», lance une dame. Mais, jusque-là, la précarité est visible. «Encore une fois, nous préférons notre pays. Et je crois que même si la situation se calme, je vais proposer à mon mari qu'on reste ici », souhaite Haoua, en souriant. Alors qu'on sourit ici, de l'autre côté de la route, une famille est dans le désarroi.

Depuis près d'un mois, elle n'a plus de nouvelles des siens restés à Bangui. «Les proches de cette famille habitent Bangui, et depuis près d'un mois, ils sont injoignables. Ils sont tous stressés. Ils ne savent pas s'ils sont morts ou encore en vie », renseigne un voisin. Les femmes qui se rendent dans la famille de Mariama y font aussi une halte, question de soutenir cette famille en déployant des arguments religieux, entre autres.

Réfugiés dans leur pays.

Ce lundi 06 janvier 2014, nous retournons dans la famille de Mariama, pour prendre de ses nouvelles. La situation a empiré. La misère s'est accentuée. Les enfants n'iront pas à l'école, faute de moyens. Pis, les proches de cette famille, qui venaient munis de bons plats, sont de plus en plus rares. Cette famille envisage d'ailleurs de s'infiltrer parmi les réfugiés centrafricains, question de bénéficier de l'appui du Haut -Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (Hcr). «Nous mangeons très mal. Les besoins essentiels et vitaux ne sont pas satisfaits. Il n'y a pas de travail. Les enfants doivent aller à l'école, mais faute de moyens, ils n'iront pas. Quelqu'un nous a suggéré de nous faire enregistrer auprès du Hcr. Là-bas au moins, nous aurons à manger», espère Mariama, malgré sa pudeur. Son fils Moussa n'a pas encore changé de boubou. Il devient anxieux et ne cesse de s'interroger sur son devenir dans son pays. Leurs regards sont tournés vers des bienfaiteurs, et surtout l'Etat.

© Younoussa Ben Moussa | Le Jour

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau