Cameroun - Séjour : La vie à Mvomeka'a avec Paul Biya

Depuis le 10 janvier, le président de la République s’est retiré dans son village, pour se reposer, apprend-on. Entre son sport matinal et les visites de ses plantations, la vie des populations a cessé d’être ordinaire.

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Mvomeka'a, jeudi 16 janvier 2014, 15h30 mn, entrée du village. Un poste de contrôle barre la route. Trois soldats en faction sont armés jusqu'aux dents. Un coup de sifflet interpelle le motocycliste qui transporte deux passagers. « Pièces d'identification ! », intime un militaire, qui s'avance vers la moto. A cet ordre menaçant, tout le monde s'exécute. Le conducteur sort sa pièce d'identification.

Un passager n'en possède pas, il présente plutôt sa carte d'électeur, il dit avoir oublié sa carte nationale d'identité à la maison, une maison située à Meyomessala, non loin du poste de contrôle. Après avoir subi quelques intimidations du militaire, il obtient finalement une circonstance atténuante, le soldat le laisse partir. Non sans lui avoir administré une leçon de civisme, que la carte d'électeur n'est pas et ne saurait en aucun cas remplacer la carte nationale d'identité. Autre petit moment de frayeur, l'identification du troisième passager, le reporter du quotidien Le Jour. Moment de petite panique, car le village natal du chef de l'Etat n'est pas un lieu où on déroule forcément le tapis rouge aux hommes des médias. Du coup, le journaliste engage une conversation en langue bulu, celle que tout le monde parle dans le coin. Cette option s'avère salutaire. La moto et ses passagers peuvent traverser le poste. Le motocycliste confie que c'est ainsi, chaque fois que le « Lot A Nlam » (petit nom donné au chef de l'Etat en bulu à Mvomeka'a) est au village.

La sécurité est renforcée et il faut montrer patte blanche pour entrer à Mvomeka'a. A moto, le visiteur traverse la route jouxtant le palais présidentiel. Une vraie forteresse, avec des caméras de surveillance sur la haute clôture de l'édifice. Les miradors sont occupés par des sentinelles armées de casques, de gilets pare-balles et de fusils. Le regard très menaçant, ils scrutent de loin tous les moindres gestes des passants. A cet endroit précis, il est d’ailleurs formellement interdit de trop traîner quand on va à pied. De trop regarder vers le palais pour observer quoi que ce soit. Pire encore, de faire des prises de vue.

En face de l'entrée principale du palais de Mvomeka'a, aucun débit de boissons, même pas une boutique. Surveillance renforcé En face du palais de Mvomeka'a, seule la famille de Paul Biya y a élu domicile. Et quand on parle de famille, c'est-à-dire ses très proches parents : frères, cousins ou neveux. Ce jeudi 16 janvier 2014, rares sont les véhicules qui s'engouffrent dans la forteresse présidentielle. Aucune immatriculation des corps administratifs. Au contraire, ce sont les grosses cylindrées de l'état-major particulier, de la Direction de la sécurité présidentielle et de la Garde présidentielle qui, de temps en temps, entrent ou sortent de la forteresse. Dans le village règne un silence qui contraste avec les jours ordinaires. Pas de tapage, ni de sonorisation forte.

Vers 18h, les débits de boissons ont ouvert, les quelque rares restaurants aussi. Les clients peuvent se servir n'importe quelle bière bien glacée et déguster une bonne viande boucanée. Les habitants de Mvomeka'a aiment bien vivre et se défouler le week-end : jouer la musique à fond, aller et venir où ils veulent, sans être inquiétés par un soldat de la Garde présidentielle. Mais c’est très souvent l’inverse. Un natif d’ici confie fort à propos que « quand le chef de l'Etat est là, nous sommes comme en prison ; on ne peut plus se laisser aller à certains débordements comme ailleurs au pays. Il y a toujours cette impression que nous sommes sous surveillance ». Vers 19h, le chauffeur des enfants du chef de l'Etat a stationné son véhicule de service devant un débit de boissons du village, non loin du complexe commercial.

A cette même heure pourtant, souvent considérée comme moment de pointe par les tenanciers des bars, ils ne peuvent pas jouer de la musique pour attirer les clients. Aucun son bruyant ne doit sortir des maisons situées dans le périmètre de sécurité de la résidence de campagne du chef de l'Etat. La Gp, la Dsp et d'autres forces rattachées à la sécurité du chef de l'Etat veillent au grain. En clair, quand Paul Biya vient au village, c'est pour se reposer. Il faut donc lui épargner le brouhaha de Yaoundé, la capitale. En clair, rien ne doit perturber la tranquillité du « Mot a Nlam ». Mvomeka'a, son village natal, s'apparente à une oasis dans un Cameroun un peu trop bruyant. Il est arrivé dans son village vendredi 10 janvier 2014. Et d'après certaines indiscrétions, il compte y rester pour un moment.

Anecdotes

En tout cas, le moins que l'on puisse dire, c'est que Paul Biya ne s'ennuie pas dans son village. Il y est même très à l'aise. Très tôt le matin, il sort faire le sport. Du vélo, à travers ses plantations, dans la localité de Bijong. Sinon, c'est la marche à pied. Le président est toujours suivi d'une escorte militaire pour visiter d'autres plantations sur la route de Koum-Yétôtan, son village maternel. Pendant cette marche à pied, les villageois racontent souvent que le chef de l'Etat les salue pendant leurs travaux champêtres. L'illustre passant leur adresse un « mbôlô » (bonjour en bulu). Le temps de se retourner pour mieux identifier l'auteur du salut, ils ne constatent que le passage d'une escouade de militaires à la suite de l'homme qui vient tout juste de leur parler. Parti à pied ou à vélo, le chef de l'Etat rentre souvent de ses plantations à bord d’une grosse cylindrée, escorté par sa garde. Mais il arrive aussi souvent que Paul Biya joue des tours à sa garde rapprochée.

D'après des habitants du village, le chef de l'Etat, comme la plupart des matinées, s'est réveillé lundi 13 janvier vers 5h du matin. Il est sorti de sa résidence principale et a trouvé un soldat de sa garde endormi. Nos sources racontent que le président de la République a, d'une main droite, tapoté le soldat en l'intriguant par ces paroles : « Monsieur, vous dormez encore à cette heure ? » Réponse du militaire somnolant, sans véritablement savoir qui lui posait la question : « Oui monsieur, je dors encore, je suis un peu fatigué ». Les populations racontent qu’un jour, Paul Biya est sorti à vélo, sans son escorte habituelle, et s'est rendu dans ses plantations à Bijong.

A la découverte de sa disparition, panique chez les militaires. Affolés, les soldats de la Gp et de la Dsp se sont immédiatement lancés à la recherche de l'homme, dans tous les sens. Après plus d'une heure de recherche, ont retrouvé Paul Biya dans ses plantations à Bijong. Essoufflés, ils se sont entendus dire : « Qui en réalité est censé assurer la sécurité de l'autre, vous ou moi ? Moi j'ai plutôt l'impression depuis un certain temps que c'est moi qui dois assurer votre sécurité ».

Sur ce, les militaires l’ont ramené à sa résidence. De petites histoires du palais que prennent plaisir à raconter les villageois de Mvomeka'a, une fois mis en confiance, en langue locale, question de prouver sa filiation avec la tribu du coin. Surtout quand l’interlocuteur n'est pas suspecté d'appartenir à la soldatesque du chef de l’Etat, qui se fond habituellement dans la population civile afin d'attraper des espions et pour apprendre aux populations du coin à mieux tenir leurs langues. Dimanche 12 janvier 2014, Paul Biya a offert aux militaires assurant sa garde un repas de corps. C'était au palais de Mvomeka'a. Ont également pris part à ce festin, des populations civiles de Mvomeka'a et de Meyomessala voisin, vêtus de l'uniforme du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc). Une tradition, d'après, une source proche du palais. Chaque fois que Paul Biya vient au village, il offre un repas aux militaires de sa garde en fin de semaine.

© Le Jour : Jérôme Essian

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