Cameroun - Professions judiciaires: Les huissiers en attente de charge crient au tribalisme

Sur les 127 nommés mardi par le Chef de l'Etat, 18 appartiennent à la région de l'Ouest. Les autres viennent du Centre, du Sud, de l'Est et du Littoral.

En 2006, tous les ressortissants du Grand nord, du Nord-Ouest et du Sud-Ouest avaient été nommés à des charges. Ils ont beau se creuser les méninges, ils ne trouvent guère sur une explication «objective» du décret signé le 28 janvier 2014 par le Président de la République, portant nominations de 127 huissiers de justice dans les ressorts des Cours d'appel au Cameroun. En effet, près de 200 ont été laissés sur la touche, sinon dans la rue où ils continueront d'exercer; chacun dans l'espoir de se voir enfin Confier une charge. Du moins pour ceux qui, d'ici-là, n'auront pas encore atteint 60 ans, l'âge de la retraite. Pour d'aucuns, c'est déjà le désespoir, sachant qu'il s'est passé huit ans avant que Paul Biya ne fasse les nominations de mardi dernier.

Statistiques

Me Darius Yves Nguegang n'est pas que désespéré. Il est révolté. «C'en est trop. Je n'ai plus peur de parler. Nous les Bamilékés sommes victimes de tribalisme», fulmine l'huissier de justice, âgé de 49 ans, qui attend depuis 18 ans. Tribalisme, le mot est repris pas ses confrères et camarades d'infortune qui l'entourent dans ce petit local sis à la Rue Foch à Yaoundé. «Il n'y a aucun critère objectif aux nominations. On nous a parlé d'ancienneté. Mais la liste est truffée de membres de la promotion 2000, la dernière sortie de stage; alors que beaucoup manquent â l'appel dans les promotions 1994, 1995 et 1996. On nous a encore parlé du critère d'âge, du fait de la retraite à 60 ans. Pourtant encore les plus jeunes ont été nommés au détriment des plus âgés», explique Me Pulchérie Monthé, reçue à l'examen de fin de stage en l'an 2000.

Elle présente alors un prototype du lésé: Michael Diffo, 52 ans, huissier de justice en attente de charge depuis 1996. Pulchérie Monthé rappelle que les quatre dernières promotions avant celle de l'an 2000 regroupaient moins de 100 huissiers. «On aurait pu nommer tous ces aînés avant de compléter la liste, quitte à ce que mon nom n'y soit pas. Au moins, les autres et moi-même aurions compris ce qui s'est passé. Mais ce n'était pas possible car les promotions précédentes sont essentiellement constituées de ressortissants de l'Ouest», ajoute-t-elle. «Dans la situation actuelle, il faut qu'on nous dise si nous les Bamilékés devons cesser d'aller â l'école ou de faire des enfants», poursuit l'huissière de justice. Me Monthé développe son argumentaire chiffres à l'appui.

«Ce sont les statistiques fournies en 2005 par la direction des professions judiciaires du Ministère de la Justice. Avant les nominations de 2006, il n'y avait plus d'huissiers de justice en attente de charge originaires du Nord-Ouest, du Sud-Ouest et des trois régions septentrionales. La liste comprenait 228 de l'Ouest, 102 du Centre, 27 du Sud, 12 de l'Est et 70 du Littoral. Soit un total de 439. Après les nominations et les morts enregistrés, il restait environ 320 dont plus de la moitié composée de Bamilékés. Comment comprendre qu'aujourd'hui, sur un partage de 127 nominations entre 5 régions, l'Ouest s'en tire avec 18?» Pulchérie Monthé rappelle que toutes ces statistiques sont tenues au sein de l'association dénommée Huissiers de justice en attente de charge (Hujadec), créée en 1998 pour porter les revendications de cette catégorie de professionnels.

Relations

Pour les oubliés, l'explication est toute trouvée. Leurs camarades du Grand nord et des régions anglophones ont tous été nommés car, à une époque, les décideurs au ministère, de Justice étaient originaires de ces parties du Cameroun. Ils avaient leur mot à dire sur la composition de la liste envoyée à la présidence de la République. Aujourd'hui, poursuivent les plaignants, les protégés sont les ressortissants du Littoral. Concernant les quelques Bamilékés nommés tout de même à des charges, un des lésés clame haut et fort que: «pour ceux-là, c'est une question de bonnes relations». Et les ressortissants du Centre, du Sud et de l'Est alors? Là encore, il assène: «On ne saurait faire sans eux. En plus, une fois que l'objectif est atteint, il faut mettre du vernis pour donner à la liste un visage national, or il n'en est rien».

«N'allez pas croire que nous ne sommes pas contents pour nos camarades qui ont été nommés. Seulement, c'est frustrant de se rendre compte qu'on est exclu du fait de son appartenance ethnique», assure Me Pulchérie Monthé. Elle prévient qu'il y a encore plus de Bamilékés dans les rangs des stagiaires qui sont dans les cabinets et attendent l'examen de fin de stage. Toujours est-il que pour un autre huissier de justice, originaire de l'Ouest et tout aussi remonté, c'est le flou autour des critères de nomination qui fait problème. «Je ne saurais parler de tribalisme. Bien qu'ils soient formés dans les cabinets, les huissiers de justice doivent être affectés automatiquement après avoir été reçus à l'examen organisé par l'Etat; au même titre que les étudiants de l'Enam ou de l'Ecole normale. Il n'y a aucun texte qui dit que les huissiers de justice doivent attendre un décret qui viendra nommer X et Y en laissant Z. Et ce ne sont pas les charges qui manquent».

© Assongmo Necdem | Le Jour

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