Cameroun - Opinion: Non, le Président Paul Biya n’est pas tribaliste, et le Cameroun n’est pas un Etat tribal

"...éviter d‘entretenir la confusion entre un système politique dans lequel, un individu appartenant à une tribu, dispose d’un pouvoir absolu, et le pouvoir politique d‘une tribu à dessein organisée et structurée, pour dominer les autres tribus...."

Paul biya nev 011o ns 603

Il faut croire que j’ai ouvert à mon corps défendant une boîte de pandore en demandant au camarade Jacques Mbakam, en sa qualité de militant de l’Union des Populations du Cameroun (UPC), d’éviter d‘entretenir la confusion entre un système politique dans lequel, un individu appartenant à une tribu, dispose d’un pouvoir absolu, et le pouvoir politique d‘une tribu à dessein organisée et structurée, pour dominer les autres tribus.

En effet, entre ces deux acceptions, il y a une grande différence dont la compréhension n’est pas toujours aisée par tout le monde comme semble le confirmer les nombreuses réactions que suscite ma lettre. Différence aussi énorme que celle qui existe entre une écume et une vague déferlante. Et parmi ces réactions, il court désormais ouvertement la thèse selon laquelle le Cameroun dirigé par le président Biya serait un Etat tribal. Une thèse dont il me paraît important de tordre le coup en expliquant simplement les choses pour que cesse le régne de la confusion qui semble également s’installer à ce sujet dans les esprits et, paradoxalement, même parmi nos compatriotes supposés éclairés, parce que ayant usé leurs fonds de culottes sur les bancs des amphithéatres de Ngoa Ekelé et d’ailleurs. Il faut tordre le coup à cette thèse d’autre part pour éviter que cette rumeur ne se répande comme une traînée de poudre dans les couches populaires moins bien armées pour faire preuve de dscernement et, ne s’enflamme pour notre grand malheur, à la moindre étincelle provoquée par on ne sait quel apprenti-sorcier.

Commençons donc par examiner, dans cette perspective, trois sens d’un Etat tribal.

- Premier cas: un Etat peut être tribal par le simple fait de sa composition sociologique uni ethnique. Dans cet exemple, cet Etat devrait donc entre autres choses, n’être constitué que par des populations se réclamant d’une seule et même tribu indépendamment des différents clans de cette dernière. Et le regroupement fang-béti-bulu nous semble d‘ailleurs assez représentatif d’une telle hypothèse d’école, si les Fangs-Bétis-Bulus avaient été seul à peupler le Cameroun. On aurait également pu prendre la Guinée équatoriale où les Fangs sont ultra majoritaires (80 %), comme exemple d’un tel Etat, s’il n’y avait eu dans sa composition sociologique, les minorités bubi (10 %), séké (2 %), crioulo (1,8 %), ngumba (1 %), batanga (1 %), ngumbi (0,8 %), benga (0,6 %), etc.

- Deuxième cas: un Etat peut être tribal parce qu’un groupe ethnique homogène, animé d’une intention politique de domination, est parvenu a en prendre les rênes. Dans un tel cas de figure, les tenants du pouvoir n’ont pas nécessairement besoin d’être majoritaires pour imposer leur loi aux autres tribus. Pour arriver à leurs fins, il arrive même très souvent lorsque la loi du nombre ne leur est pas favorable sur le terrain notamment, qu’ils se servent des éléments des autres tribus qu’ils dominent, pour exercer leur pouvoir. L’un des exemples qui nous vient à l’esprit dans ce cas de figure, est celui de la France et de ses anciennes colonies qui, bien qu’ayant accédés à l’indépendance depuis 1958 pour l’un d’eux, la Guinéé, pour ne pas la nommer, continuent encore aujourd’hui en 2014, à être sous sa coupe même si celle-ci n’est plus directe.

- Troisième cas enfin, un Etat peut être tribal, si ses gouvernants choisissent librement de le faire fonctionner politiquement en mode de gouvernement tribal. C’est-à-dire que leur principale préoccupation donc pas dans ce cas, de faire du conglomérat des tribus composant une telle entité, une nation homogène, mais de la gouverner essentiellement pour satisfaire les besoins moraux, matériels et autres, de ses différentes tribus. Le Cameroun n’entrant dans aucun de ses trois cas, nous affirmons qu‘il n’est pas un Etat tribal, mais plutôt un Etat conjoncturellement tribalisé de facto (par opposition à structurellement), le temps plus ou moins long que durera le régime actuellement en place à Yaoundé. Pour étayer cette affirmation, nous avançons deux raisons.

Premièrement, au sommet de l'Etat du Cameroun, il n'y a pas de réelle volonté politique de tribalisation de l'Etat. On peut et doit même dire que Biya, son chef, n'est pas tribaliste car, s'il l‘était et avait une réelle volonté de tribalisation de l'Etat, en trente années de régne sans partage, les résultats dans ce sens auraient été largement patents et probants en faveur de sa région d‘origine. En effet, quel que soit le bout par lequel on prend ce problème, que ce soit sur le plan infranstructurel ou sur le plan de la formation des hommes qui constituent le substrat à partir duquel on apprécie et détermine objectivement la grandeur d’un groupe tribal ou d’une tribu, un inventaire sérieux de la chose ne permet aucunement d‘arriver à une telle conclusion.

A ce sujet, un excellent travail a été fait par le regretté Ateba Eyené qui en a même fait un livre qui gagnerait à être lu par les adeptes de cette thèse, Les paradoxes du pays organisateur, même s’il ne porte pas sur la qualité des hommes mais sur leur quantité, leur nombre. Dans ce livre, notre compatriote aborde longuement la question des nominations des Fangs-Bétis-Bulus à des postes de décisions, des nominations qui à mon avis, doivent être considérées comme l’arbre qui cache la forêt de la véritable situation du Sud. Une sorte de cache-misère en somme.

Pour dominer un pays, il n’est absolument, ni nécessaire ni suffisant, d’en occuper directement un grand nombre de postes de décisions de l’administration. Il y a ce que les anglophones je crois appellent, le indirect rule, la méthode que la France citée plus haut utilise avec beaucoup de succès et de bonheur pour continuer à tenir la bride des pays africains pourtant soi-disant indépendants depuis 1960 au moins. Non, il faut avant tout une volonté de domination sous-tendue par un substrat idéologique. Les Fang-Bétis-Bulus, n’en sont pas pourvus. Pourquoi ? D’abord parce que encore une fois, Biya n’est pas tribaliste. Ensuite parce qu‘il n’est pas arrivé au pouvoir dans la dynamique d’une organisation tribale. Pour une meilleure compréhension par tous de ce qui précède donc, il faut savoir, comme on nous le disait à l’Ecole supérieure de formation des cadres de l’UPC alors en clandestinité et dirigée avec brio par le Commandant Kissamba, que organiser des personnes, c’est les regrouper de telle sorte qu’elles puissent poursuivre ensemble, de manière relativement durable, un certain nombre d’objectifs.

Et qu‘une fois que les personnes sont regroupées pour oeuvrer à la poursuite d’un certain nombre d’objectifs, cet ensemble acquiert une vie propre qui dépasse – qui transcende – chacun des individus. Quand le regroupemet est permanent et s’efforce de manière également permanente d’atteindre les objectifs pour lesquels il a été créé, on peut alors et alors seulement, parler d’organisation. Ce sont naturellement des hommes et des femmes partageant les même aspirations ou poursuivant les mêmes objectifs qui peuvent oeuvrer de manière cohérente dans une organisation créée à cette fin. A la lecture de ce qui précède, on voit donc bien clairement que le groupe Fang-Béti-Bulu n’a rien planifié structurellement, ni politiquement, ni organisationnellement. On sait également que le président Biya est arrivé par hasard, au pouvoir.

En effet, il y avait au moment où s’est jouée la succession du défunt président Ahmadou Ahodjo, d’autres challengers de poids en lice. On peut en citer par exemple deux d’entre eux qui n’ont simplement pas été servi par la chance que le président Biya a eu pour être choisi par son prédécesseur : Victor Ayissi Mvodo et Samuel Eboua, tous deux de regrettée mémoire. Le président Biya au moment de son accession au pouvoir n‘était donc pas l’homme d’une organisation tribale ayant une quelconque velléité de prise de pouvoir et étant mus par une volonté de domination. Pour la petite histoire, Feu Abel Eyinga dont j’étais un ami, qui connaissait assez bien le président Biya pour avoir été son condisciple, m’a raconté un jour cette anedote qui en dit assez long il me semble, sur l’état d’esprit du président Biya sur le sujet objet de ce texte, le pouvoir tribal et son corollaire de l’Etat tribal. Un jour donc, un proche fait remarquer au chef de l‘Etat devant des femmes Fangs-Bétis-Boulu qui dansaient comme cela est de coutume à chacune de ses apparitions publiques au Cameroun, que ces danseuses semblaient l’aimer beaucoup. Biya sans barguigner lui retorqua que ces femmes ne dansaient pas pour lui mais pour elles-mêmes. Selon le regretté Abel Eyinga, en clair, le président Biya, et bien que ce soit en termes voilés et à mots sibyllins, voulait dire que ces femmes dansaient parce que en retour, elles attendaient d’être rétribuées.

C’est peut-être désobligeant pour ces femmes qui s’éreintaient, mais c’est vrai dans un sens comme dans l’autre. Du côté du pouvoir, il n’y avait aucune volonté politique de faire des Fangs-Bétis-Bulus, le groupe dominant au Cameroun ; du côtés des danseuses, on était mû par par aucune idéologie de domination. Danser pour le président, n’est donc qu’une presttion qui rapporte séance tenante, autant en argent qu’en nourriture et boissons. Mais, c’est heureusement dans ce genre de détail que se trouve mieux que dans toutes les exégèses des adeptes de la thése du Cameroun qui serait un Etat tribal, la vérité. En effet, dans un Etat tribal, les femmes, qui sont considérées comme un élément essentiel de l’organisation tribale pour toute sortes de raisons et principalement parce qu’elles sont un élément central de la reproduction de l’espèce qui doit assurer la domination de la tribu pendant plusieurs générations, ne dansent pas pour de l’argent dont elles ne manquent pas, mais par conviction.

Dans la logique d’une organisation tribale ayant des desseins de domination et étant à la tête d’un Etat, toutes les institutions financières et bancaires sont supposées appartenir à la tribu qui ne se prive pas d’en faire bénéficier ses ressortissants, Et surtout pas ses femmes. Comme on le voit donc, il ne s'agirait plus simplement dans une telle perspective de nominations de gens originaires de sa région natale, il y aurait une conscience politique de domination pensée, structurée et largement vulgarisée par une organisation poursuivant le but de dominer les autres tribus du pays. Et on en est très, très loin au Cameroun du président Paul Biya. Et deuxièmement donc, le Cameroun n’est pas un Etat tribal parce que le mode opératoire même de la tribalisation conjoncturelle de facto de l'Etat camerounais, ici comparable à la camerounisation des cadres que nous connaissons depuis l’indépendance nominale de notre pays en 1960, est inopérant, inéfficace et tructurellement déficient. Il l‘est d'une part car n'ayant aucun fondément politique et idéologique, et d'autre part, parce que n'étant pas servi par un appareil profondément imprégné d’une doctrine pensée et structurée qui lui servirait de bréviaire ou de feuille de route.

Bien évidemment, la durée du régime plus que trentenaire du président Biya a fini par lasser, produire et exacerber des frustrations et des envies qui elles mêmes également, sont loin d'être pensées et structurées. Les manifestations de ces ressentiments ne relevent in fine que de l’ordre des besoins primaires que l’on tient absolument et légitimément à satisfaire l’instant de la courte durée d’une vie dans la culture de consommation à tout prix ambiante où baignent nos pauvres populations. Il n’y a qu’à regarder la TV camerounaise pour s’en convaincre. Tout le monde veut boire de l’eau Tangui ou du soda Tampico ; étaler du beurre et de la confiture sur les tartines de pain de ses enfants ; s’habiller à la dernière mode Versace, Gucci ou Gabana. C’est de cela aussi qu’il s’agît et de rien d’autre, également, pour les populations Fangs-Bétis-Bulus. Il y a des exemples d’Etats tribaux dans le monde où nous vivons actuellement, je me garde cependant de les citer dans cette brève analyse. Mais l’Etat camerounais n’en est pas un. Et il y a une pléthore de faits qui l’attestent. En voici un qui, bien que semblant anodin, est bien loin de l’être. Il n’est un secret pour personne que le défunt président Ahidjo avait interdit la fabrication et la consommation de l’odontol, un alcool frélaté à base de manioc je crois qui plus que partout ailleurs au Cameroun, fait de graves ravages en pays fang-béti-bulu. Sauf erreur de ma part, je ne crois pas que cette interdiction soit toujours en vigueur aujourd‘hui dans ce Cameroun que l’on dit être un Etat tribal qui est pourtant dirigé par le président Biya, un Fang-Béti-Bulu qui n‘est pas sans savoir ce que l’alcool fait comme dégâts en pays fang-béti-bulu. Je laisse à chacun le soin d’y méditer et de tirer les conclusions qu’il veut. Moi, je me contente simplement d’un commentaire objectif.

Dans un Etat tribal, le premier élément dont on prend véritablement soin, c’est l’homme et la femme de la tribu qui sont les principaux déterminants de la volonté de domination de la tribu. En Allemagne, lorsque Hitler accède au pouvoir, il réserve à l’homme et à la femme allemands, un traitement particulierement de faveur sur lequel je ne crois pas qu’il soit nécessaire de s’étendre ici. Pourquoi le fait-il ? Parce que quand on veut dominer pendant mille ans comme il le souhaitait pour la race aryenne, on doit non seulement pourvoir à la reproduction de l’espèce dominante, mais on doit également lui assurer les meilleures conditions d’épanouissement qui existent : le suivi prénatal par les meilleurs praticiens, la naissance dans les meilleures maternités, l’école dans les meilleurs établissements, la vie dans des logements décents, etc, etc. La domination ne se fait par simple décret présidentiel. Non, elle est un processus long et complexe dont les tenants et les adeptes doivent parfaitement maîtriser les subtilités et les rouages. Le président Biya, n’est pas tribaliste et c’est tant mieux car, s’il l’avait été, il aurait fallu le combattre avec la même énergie que les alliés ont mis pour combattre Hitler pendant la dernière guerre mondiale.

En effet, nous ne voulons pas d’un Cameroun où il y aurait d’un côté les tribus de seigneurs Fangs-Bétis-Bulus, et de l’autre, le melting-pot des autres, leur servant de doungourous (porteurs de sacs et de tipoyes). Les faits sont têtus et vérifiables. J’appelle simplement les adeptes de la thèse du Cameroun du président Biya qui serait un Etat tribaliste, de faire un tour en pays fang-béti-bulu pour comprendre qu’ils se trompent totalement et absolument. Le président Biya qui semble avoir une passion pour le pouvoir, est loin d’être tribaliste. De grâce, trouvons-lui d’autres défauts qu’il a certainement comme tout être humain, mais pas celui-là. Bien que n‘étant pas un de ses proches, à partir de ma simple et modeste observation des faits et du système politiques camerounais dont il est la clé de voûte (présidentialisme fort oblige), et à partir de leur analyse profonde et séquentielle, le président Biya ne me donne pas objectivement l’impression de vouloir ou même de rechercher la pérennisation des Fangs-Bétis-Bulus à la tête de l’Etat camerounais.

Je suis persuadé que si cela arrivait par extraordinaire, ce ne serait pas de son fait. Et j‘ai même comme l’impression que ce n’est pas cela qu’il souhaite, si l’on regarde le dur traitement qu’il réserve à tous les Fangs-Bétis-Bulus qui ont manifesté la moindre velléité de lorgner vers le pouvoir présidentiel. Et pour conclure mon propos, je fais observer que lorsque l’on parle (la presse) de ses dauphins, aucun Fang-Béti-Bulu n’a jamais été cité parmi ceux-ci.

Non, le président Paul Biya n’est pas tribaliste, et le Cameroun n’est pas un Etat tribal.

Jean-Pierre Djemba, militant de l’UPC depuis 1975,

Fidèle collaborateur du Commandant Kissamba depuis 1989, et membre de son Secrétariat Particulier (SPK),

Secrétaire général du Conseil des Camerounais de la Diaspora (CCD)

© Jean-Pierre Djemba | Cameroun-info.net

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau