Cameroun - Operation Epervier: Mebara et Inoni condamnés à 20 ans de prison - Madame Inoni s'évanouit au Tribunal

Gwladys Inoni qui s'écroule par ailleurs, après que son époux ait été déclaré coupable de la coaction de détournement de deniers publics.

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Inoni et Madame (Photo: © Cameroon-Info.Net)

Madame Inoni qui s'écroule en pleine salle d'audience, au moment où sa fille éclate en sanglots et qu'une clameur de désapprobation parcourt la petite salle des audiences du Tribunal criminel spécial (Tcs). C'était, hier mercredi 02 octobre 2013 devant le Tcs. Gwladys accuse le coup, effondrée par le verdict du Tribunal qui déclare son illustre époux, chief Inoni, coupable des faits de la coaction de détournement de la somme de 287 millions et de 1,425 milliards Fcfa.

La même sentence est prononcée à l'encontre de Atangana Mebara. En l'absence de son épouse, c'est les proches de l'ex-Sgpr qui fondent en larmes de manière plutôt mesurée et dans une attitude emprunte de dignité. Les Mebara semblent se complaire dans la résignation. Tout le contraire des Inoni qui ne comprennent pas encore ce qui arrive à leur protecteur d'hier. La belle Gwladys Inoni complètement déboussolée est évacuée de la salle par les gardiens de prison et les forces de l'ordre. Alors que quelques membres de la famille tentent de calmer la fille qui retrouve sa maman dans la voiture.

Passées ces cinq minutes d'interruption qui laissent le président Yap Abdou et sa collégialité imperturbables. L'audience ouverte à 10h30mn peut repartir. Otele Essomba est désormais hors de cause, acquitté pour faits non établis alors que Kevin Walls, Dg de Apm Londres, est déclaré coupable. Le Procureur peut se prononcer sur les peines. Dans ses réquisitions, le représentant du ministère public requiert la perpétuité pour les trois suppliciés. Il convoque de manière lapidaire les dispositions de l'article 184 Cpp qui punissent de l'emprisonnement à vie quiconque, par quelque moyen que ce soit, obtient ou retient frauduleusement un bien appartenant à l'Etat et dont le montant excède 500 mille FCFA. Les deux avocats de la partie civile peuvent faire prévaloir le préjudice subi par l'Etat.

Maîtres Ngongo et Nomo exigent des dommages et intérêts de 6 milliards et 50 millions FCFA à payer par les condamnés, en sus du principal de 1,4 milliard et 287 millions. C'est Me Assira qui s'en indigne et proteste lorsque le tribunal demande à la défense de plaider les circonstances atténuantes. L'avocat de Mebara fait valoir sa difficulté à demander l'indulgence du tribunal, convaincu qu'il est de l'innocence de son client. En même qu'il émet un doute sur la possibilité d'être entendu sur ses arguments contre la peine, alors que le même tribunal ne l'a pas suivi lors des plaidoiries. Il demande néanmoins aux juges de tenir compte des circonstances – urgentes dans lesquelles Mebara et Inoni ont eu à poser des actes constitutifs de détournement de deniers publics.

Opération antilope

«Est-ce que l'heure est venue, s'indigne le Bâtonnier Eta Besong, pour que le lion mange ses lionceaux? Cela est-il naturel, normal? Est-ce là la récompense, poursuit l'avocat de Inoni, après près de 40 ans au service de l'Etat et du gouvernement»? Plaidant pour une peine de 05 ans maximum, il implore la clémence du tribunal pour celui qui, à 70 ans sonnés, est chef traditionnel, marié et père de plusieurs enfants. Un pionnier de la lutte contre la corruption qui a initié l'opération Antilope et qui n'a jamais été devant un tribunal, même à titre de témoin. Il est 12h25mn lorsque l'audience est suspendue.

Le président Yap annonce deux heures de délibération. 14h40mn, retour du tribunal. D'une voix monocorde que ne trahit aucune émotion, le président Yap déclare que le tribunal a statué par défaut à l'égard de Kevin Walls, absent, et contradictoirement à l'égard des trois autres accusés. Il acquitte Otélé Essomba pour faits non établis sur le détournement de 287 millions FCFA. Le tribunal condamne Kevin Walls à la perpétuité sur ces faits et décerne mandat d'arrêt contre lui. Inoni et Mebara écopent de 20 ans de prison chacun, en dépit du bénéfice des circonstances atténuantes. Le tribunal décerne mandat d'incarcération contre eux et prononce pour cinq ans les déchéances prévues l'article 30 Cpp; les condamne à payer à titre principal 287 Millions et 1,4 milliard FCFA; fixe les dommages et intérêts à 85 millions FCFA; les condamne à payer solidairement les dépens. Il est 16 heures lorsque le rideau tombe sur cette longue journée.

La tension monte à l'extérieur chez les proches de Mebara qui vocifèrent et vouent aux gémonies la justice camerounaise: «20 ans c'est rien. Il fallait le tuer, mais il n'est pas mort; ce sera votre tour demain; nous sommes fiers de lui», entend-on çà et là. L'ex-Sgpr tente de les calmer sans succès. Les deux condamnés, sans Otele Essomba, peuvent quitter le Tcs sous une escorte plutôt allégée, après près de 45 minutes passées au greffe pour des formalités de déclaration de pourvoi. Gwladys Inoni qui est revenue suivre le verdict, autrement vêtue, quitte sur la pointe des pieds le tribunal. Interdite, le regard dans le vide et le visage fermé. Hermétiquement.

Crash zone

L'ex-Premier ministre Ephraïm Inoni vient donc d'être pris en flagrant délit de mélange de genres, dans le cadre de la signature d'une convention destinée à auditer les contrats de location des avions par la Camair et le paie¬ment par le gouvernement des arriérés de loyers de ces aéronefs dus par la compagnie nationale de transport aérien. C'est un sport bien connu des milieux de la haute administration dans notre pays, où des dirigeants profitent généralement de leur position au sein de l'establishment pour verser dans des pratiques qui mêlent le délit d'initié au détournement de deniers publics. Il n'est point question, dans ces lignes, de refaire le procès d'un homme qui, de même que ses coaccusés, a toujours crié au lynchage politique.

En effet, alors qu'il était déjà aux affaires, le 11ème Premier ministre du pays (8 décembre 2004-29 juin 2009), pourtant présumé rompu à l'orthodoxie en la matière, s'était retrouvé, le 12 août 2002, propulsé à la présidence du conseil d'administration de la filiale camerounaise d'Asset Portfolio Management (Apm) alors qu'il n'en était pas actionnaire. Ancien pensionnaire de l'École nationale d'administration et de magistrature (Enam) de Yaoundé, par ailleurs titulaire d'un Master en affaires et administration publique de l'université de Southeastern (Etats-Unis), Chief Inoni était censé savoir où il mettait les pieds. Il a beau prétendre avoir accepté le poste pour faire plaisir à feu René Owona, dont le neveu Hubert Patrick Marie Otélé Essomba était le directeur général de la société, il savait qu'il jouait gros son avenir. A 66 ans, le voici à la fois couvert d'opprobre et au placard de l'histoire pour deux décennies.

Le mal est donc fait, tout le reste n'étant plus que larmes et supputations. Ou satisfecit, selon le cas. Comme avec Marafa Hamidou Yaya avant-hier, Comme avec Jean-Marie Atangana Mebara hier. Comme avec d'autres dignitaires aujourd'hui en délicatesse avec la justice de leur pays. Mais comment en est-on arrivé à cette avalanche de procès, les uns aussi rocambolesques que les autres et alors que des dénonciations, de chasse aux sorcières et d'instrumentalisation se font entendre ici et là? En effet, derrière la fameuse «opération épervier» se cachent bien des questions en rapport avec la gouvernance et la volonté proclamée des autorités d'assainissement des mœurs publiques.

Les faits reprochés à la plupart des personnalités aujourd'hui dans le tourbillon judiciaire remontent généralement à des décennies. C'est-à-dire depuis le temps que le gouvernement de la République proclame la mise en place de systèmes de détection et de lutte contre la corruption et les crimes économiques. Sous les procès à grand spectacle de dignitaires tombés en disgrâce, c'est bien la faillite d'un régime qu'il convient de constater. Ce système incapable de fixer le cap, mais surtout d'évaluer, en temps réel, l'action de ceux à qui il confie de hautes responsabilités. D'où ces soupçons d'épuration politique planifiée. Le régime Biya aurait-il quelque chose à déclarer pour sa defense?

© Félix C. Ebole Bola | Mutations

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