Cameroun,Médicament de la rue: un tueur silencieux

Les cris de détresse d’une malade emmenée aux urgences d’un hôpital public ameutent une foule de curieux. Elle est là depuis trois jours. Et au fil du temps, sa peau et sa chair tombent en lambeaux. Déjà, un impressionnant trou s’est formé sur son fessier.

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A la mine du personnel soignant et des médecins, l’on voit bien que son cas est désespéré. « On ne peut rien pour elle, nous essayons juste de l’accompagner », confie discrètement un médecin au chef de famille. Mais que s’est-il donc passé pour arriver à un tel drame ? Selon des membres de la famille, la malheureuse, étudiante vivant dans une mini-cité, se serait rendue chez un vendeur de médicaments dans la rue pour quelques soucis gynécologiques. « Docta, comme on appelle le concerné, lui a proposé une injection d’antibiotique. Ma sœur dit qu’elle a immédiatement senti une vive douleur dans la jambe et sa fesse a commencé à gonfler. Elle n’en a pas dormi de toute la nuit et nous voici », explique un aîné. Des enquêtes vont révéler que Mélanie G., appelons-la ainsi, a plutôt reçu une injection de formol.

Alors que le Cameroun, de concert avec la communauté internationale, va célébrer à la fin de ce mois la Journée africaine de lutte contre la vente illicite des produits pharmaceutiques, l’on constate que les habitudes en la matière ont la peau dure. Malgré la multiplication des campagnes de sensibilisation, des pharmacies dans les villes et les hôpitaux publics, la baisse des coûts avec l’introduction des génériques, le phénomène des médicaments de la rue ne cesse de prendre de l’ampleur au Cameroun. Selon le ministère de la Santé publique, près de 40% de médicaments vendus dans le pays proviennent de la contrebande.

En 2009, le circuit illicite, à lui tout seul, représentait 20 à 25% du marché national du médicament. Avec pour conséquences, de multiples résistances, accidents allergiques, intoxications, insuffisances rénales, hépatiques, et même des décès. Aussi, la situation est-elle préoccupante pour les autorités compétentes. « Ce commerce est purement dangereux et illicite dans la mesure où la vente de médicaments et d’autres produits hospitaliers doit obéir à une réglementation rigoureuse, à des connaissances très pointues des effets des substances chimiques, à des règles de prescriptions et de conservation », explique un pharmacien.

Ce trafic a pourtant des bastions quasi imprenables dans les principales villes du pays : Douala et Yaoundé. Les fameux « gazon » à Douala et « poteau » au marché central de Yaoundé sont bien connus de tous. A l’observation, les malades qui s’y rendent sont pourtant capables d’acheter les médicaments prescrits dans les circuits pharmaceutiques légaux, où des spécialités et des génériques de qualité sont vendus à des prix abordables. Les habitués des médicaments de la rue entretiennent une illusion. Illusion du moins cher. La possibilité pour eux de développer des relations avec des « asso » et d’obtenir des médicaments à crédit les y attirent. La vente au détail de certains médicaments, dans les milliers de petites boutiques de quartiers et d’épiceries, est venue aggraver cette grosse « tumeur cancéreuse » résistant à plusieurs thérapies de choc engagées par les autorités. Raison pour que la lutte contre cette gangrène soit permanente et que de gros moyens y soient investis.

© Cameroon Tribune : Yvette MBASSI-BIKELE

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