Cameroun : Les dessous de la «chute» de Cavaye

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«On n’apprend pas à un vieux singe à faire la grimace». Cette sagesse que le président de l’Assemblée nationale aime partager avec ses visiteurs du soir lui aura fait défaut cette fois, bien que son entourage essaye de dédramatiser ce qui apparaît désormais à tous comme une «bourde politique».

«Il voulait juste conduire la liste pour assurer une victoire éclatante au parti et abandonner par la suite sa place à son suppléant», relève-t-on dans son proche entourage. Mais qui peut croire cette explication ? Qui peut croire qu’il ne manoeuvrait pas pour «forcer» la main au Président ? D’autant plus que la liste qu’il a présentée n’était constituée que d’acteurs politiques de seconde zone qui ne pouvaient, espérait-il sans doute, ne pas lui faire ombrage le moment venu pour l’accès au perchoir du Sénat.

Au-delà des supputations, il y a les faits. Cavaye Yeguié a beaucoup consulté, avant et après l’annonce de l’élection des sénateurs par le président de la République. A l’auteur de ces lignes, il a eu cette belle formule : «Je n’irai que si le chef de l’Etat me demande d’y aller». Dans le système de Biya où, même pour faire acte de candidature à la chefferie de son village du moment où l’on occupe un poste de premier plan, il faut demander son autorisation, cette posture était tactiquement la plus intéressante. D’autant plus que dans le schéma de mise en oeuvre de cette institution, le chef de l’Etat a évité soigneusement d’aborder le sujet avec le président de l’Assemblée nationale.

Une seule fois, en novembre 2012, il lui en a touché mot. Juste un mot. Entre deux sujets. Pour l’informer qu’il mettrait en place le Sénat. Puis, plus rien. Que Cavaye Yeguié soit intéressé par la présidence du Senat est une évidence que ceux qui le connaissent ne peuvent nier. Sauf que cela ne dépendait pas de lui. Ses visiteurs du soir, dont certains à qui il avait demandé conseil, lui avaient même suggéré des pistes, conscients que le chef de l’Etat a déjà dans sa sacoche le futur visage de son paysage politique. Avec ou sans lui. «Si tu ne peux pas attendre son ordre, écris lui, dis-lui que tu ne dois jamais être un problème pour lui après toutes ces années de confiance, que tu ne dois seulement être qu’une solution. Mais, surtout, ne lui écris pas pour demander son accord pour faire acte de candidature au Sénat. Tu auras montré que tu es intéressé par l’institution et donc par sa succession.

Autrement, personne ne comprendrait que tu abandonnes ton institution, prestigieuse, solide, pour aller là où il faut encore poser la fondation», lui a par exemple conseillé un de ses intimes. Ce conseil, Cavaye Yeguié n’en avait vraiment pas besoin. Il sait plus que quiconque que lorsque le Président a besoin de vous, à un niveau aussi élevé, des signaux sont perceptibles. En témoigne ce petit incident : en mai 2002, se tiennent les primaires du Rdpc pour les élections législatives et municipales de juin de la même année. Cavaye Yeguié Djibril est annoncé, un peu trop vite par le journal Mutations, battu par la liste concurrente conduite alors par Touda Kla. L’information n’est pas fondée car ladite primaire ne s’était pas encore tenue, mais le Président s’en enquiert, depuis Genève, directement auprès du président de l’Assemblée nationale. Il lui téléphonera régulièrement le jour du scrutin pour s’assurer des résultats…

BOURDE POLITIQUE

A-t-il mal interprété ces sollicitudes au point de croire qu’il était indispensable au chef de l’Etat ? Toujours est-il que, après avoir passé des nuits blanches à cogiter et n’écoutant que son coeur, Cavaye Yeguié a succombé à la tentation dans les derniers jours de la constitution des dossiers de candidatures à l’investiture de son parti. A ceux qui venaient solliciter un parrainage ou un appui tantôt à la chefferie de Mada tantôt à sa résidence de Maroua, il a donné le sentiment d’avoir obtenu l’accord du chef de l’Etat, manoeuvrant à sa guise les députés qui voulaient le suivre dans cette aventure avant que, découragés par d’incessantes humiliations, ils ne se résignent euxmêmes à constituer leur liste sous la houlette de Kamssouloum Abba kabir, député Rdpc du Logone et Chari.

Il a fini par devenir le grand manitou de la constitution de la «grande liste Rdpc de l’Extrême-Nord». Plusieurs ministres de sa région se sont laissé prendre à ce jeu, convoyant vers lui les dossiers de leurs candidats. «Il avait demandé l’accord du Président et jusqu’à la fin, il pensait que cette autorisation viendrait. Maintenant, peut-être que le chef de l’Etat le nommera parmi les 30 sénateurs. On n’en serait pas à une surprise près», espère un de ses proches. En attendant que cette hypothèse se concrétise, Cavaye Yeguié a perdu beaucoup de sa superbe et l’autorité politique qui lui restait est sérieusement entamée. «Sept listes dans sa région, c’était déjà beaucoup. Mais ceux dont il ne voulait pas entendre parler, comme le maire de Mora, Abba Boukar, figurent sur la liste investie par le Rdpc, et en pole position. Cela veut dire que non content de l’avoir recalé, il n’a même pas été associé à la confection de la liste de sa région, comme à tout le processus d’ailleurs, raison pour laquelle Grégoire Owona est venu lui présenter la composition des listes à son cabinet le 14 mars au matin. Le Président ne l’a pas appelé pour lui indiquer son choix, il ne l’a pas reçu non plus pour lui faire part, entre deux personnes qui se connaissent au sommet depuis vingt un an, de sa décision. Il l’a tout bonnement ignoré», témoigne toujours un de ses proches. Piégé par sa «bourde politique », Cavaye Yeguié Djibril est désormais condamné à méditer seul son avenir politique.

«Il ne peut pas trop se plaindre, autrement sa complainte serait perçue comme de l’ingratitude à l’égard du chef de l’Etat. Il ne peut pas non plus renoncer à se présenter aux futures élections législatives pour revenir à l’Assemblée nationale, ce serait renoncer au perchoir avant l’heure. Mais, tel que tout cela est parti, ça sent la fin pour le «vieux singe». Lui-même a toujours en mémoire comment il a remplacé son prédécesseur au perchoir, Fonka Lawrence. Il n’ignore donc pas que le «Président frappe sans aviser, comme s’il ne doit rien à la fidélité, encore moins à la loyauté et à l’amitié»», analyse un ancien ministre originaire de l’Extrême-Nord. Sa région d’origine, l’Extrême-Nord, ou plus globalement le Grand-Nord, est-il solidaire des malheurs de Cavaye Yeguié Djibril ? Pas vraiment.

Les uns et les autres observent ses déboires avec beaucoup d’enthousiasme. Certains avec une jouissance toute particulière. «Plus les malheurs de Cavaye Yeguié s’accentuent, plus le Grand-Nord se rapproche de la Primature. Ces dernières années, nous n’en avons jamais été proches. Tous ces signes laissent croire qu’après les prochaines élections législatives, il faudra s’attendre à un Premier ministre originaire du Grand Nord. Ce ne serait que la juste récompense de notre soutien au chef de l’Etat», indique, sans doute trop enthousiaste, un haut fonctionnaire originaire de l’Extrême-Nord. Déjà, les supputations vont bon train sur les probables Premiers ministrables…

© L’Oeil du Sahel : GUIBAÏ GATAMA

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