Cameroun : Des cadavres inhumés les uns sur les autres à Douala

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Cameroun : Des cadavres inhumés les uns sur les autres à DoualaA cause de la saturation des cimetières, les restes des morts sont parfois superposés dans la même tombe.

Pas facile d'accéder au cimetière de Ngodi, au quartier Akwa à Douala, ce vendredi 15 mars 2013. Le portail de l'entrée principale est scellé avec une chaîne et un cadenas. Tout juste derrière les deux battants en acier, on aperçoit des tombeaux en rangs serrés. La clôture en béton qui entoure le cimetière croule sous le poids de l'âge. Sur l'aile gauche, une partie de cette clôture, qui côtoie une piste menant au quartier, s'est effondrée il y a quelque temps. L'autre partie encore en place sert de garde-fou aux dépouilles inhumées ici. Si elle venait à s'écrouler elle aussi, il ne serait pas étonnant de retrouver des restes humains sur le chemin qu'empruntent les piétons. « Il y a six mois, un camion a percuté la clôture à l'aile droite du cimetière. Il a laissé une grande ouverture de ce côté-là. Aucun réaménagement n'a été fait depuis lors», indique un riverain.

«Les uns sur les autres »

Un petit escalier de fortune aménagé sur un côté du cimetière, et nous y sommes. Il y a des tombes à perte de vue. Impossible de faire un pas sans poser le pied sur l'une d'entre elles. Il n'y a visiblement aucun sentier pour zigzaguer entre toutes ces personnes décédées qui reposent en ces lieux. Ne vous faites pas d'illusion. Même cet autre endroit devant vous, où rien n'indique une tombe, est sans aucun doute déjà occupé par des cadavres, préviennent les riverains.

« Le cimetière est saturé depuis plus de dix ans. Maintenant, on enterre les corps les uns sur les autres. Il y a des semaines où on peut procéder à dix inhumations. Les responsables du cimetière cherchent un endroit où il n'y a pas de dalle et on creuse. Si on trouve des restes de cadavre, on les met de côté ou on nivèle le sol avec du sable et on pose le nouveau cadavre au-dessus », expliquent des fossoyeurs. Qui indiquent que l'on peut dénombrer plus de deux corps enfouis dans une même fosse. Samuel Tobbo, le gestionnaire du cimetière de Ngodi, reconnaît cet état des choses. Il rappelle que la procédure est la même pour toute inhumation.

On se rend à la chefferie Din Dicka et au bureau d'étude Me Nsanguè à Akwa pour les modalités. Après accord, le gestionnaire se charge de trouver un emplacement au cimetière. « Les corps arrivent de différents quartiers. Il y a des gens qui ne veulent pas aller enterrer leur corps au cimetière du bois des singes. On va faire comment ? On ne peut pas renvoyer un corps. Il y a une petite zone marécageuse derrière le cimetière. Mais on ne peut inhumer un corps là-bas que pendant la saison sèche. Le chef lui-même assiste souvent à des inhumations ici. Donc il est au courant de cette situation», relève Samuel Tobbo. Le problème de saturation des cimetières ou l'insuffisance d'espace pour inhumation est tout aussi alarmant dans les autres quartiers de la capitale économique.

Au cimetière de Deïdo ce vendredi, de jeunes gens employés par la Communauté urbaine de Douala (Cud) défrichent les herbes qui commencent à prendre de la hauteur. En l'absence du gestionnaire, c'est un fossoyeur qui nous sert de guide. Richard Makonè, un habitant de Deïdo, est notre homme. La visite peut commencer. On marche sur des tombeaux. Bon Dieu ! Nous n'avons pas l'intention de troubler la tranquillité des maîtres des lieux. Rencontre avec un groupe de fossoyeurs qui achèvent la construction de la stèle d'une tombe. « Il y a des endroits où il n'y a pas de dalle. Nous creusons et nous rencontrons souvent ce que nous appelons ici des obstacles [des restes humains, ndlr]. On referme et on cherche un autre endroit », raconte l'un des fossoyeurs à l'oeuvre. Il relève qu'il y a des personnes qui désirent que l'on inhume leur proche dans le même emplacement qu'un autre membre de la famille.

Richard Makonè révèle qu'il y a encore assez d'espace pour inhumer des cadavres sur une période de dix ans. Il pointe du doigt le chemin qui passe au milieu du cimetière et s'écrie: « Ici, sur le côté, on peut creuser même cinquante tombes tout le long». Ce n'est pas un passage? », interroge le reporter. « Est-ce qu'il y a la route dans un cimetière ? », rétorque notre interlocuteur. Il pointe également du doigt quelques portions de terre repérées difficilement entre deux tombes. Puis un petit périmètre où poussent quelques bananiers. « Quand une famille vient exhumer un corps, ça libère de l'espace.

On peut inhumer un autre corps au même endroit», déclare un fossoyeur. Le Jour a appris que les dépouilles étaient jadis inhumées au cimetière de Deïdo selon les zones (catholiques, protestants…) et selon les quartiers. Mais depuis plusieurs années, il n'en est plus rien. On inhume là où il y a de l'espace, après visa de la chefferie. « Je ne peux pas estimer le nombre de personnes déjà inhumées ici. Il doit y avoir un registre à la chefferie contenant cette information. Mais il y a des tombes qui datent des années 1900», indique Richard Makonè.

Négligence

Au cimetière de Bonabéri, dans l'arrondissement de Douala 4ème, les dépouilles sont inhumées selon des zones et selon les appartenances religieuses. « Il y a des zones pour les villages Bonamikano, Bonassama, Béssèkè, Bonambappè. Il y a une zone pour les étrangers. Le cimetière est aussi divisé en compartiments: catholique, protestant et musulman », renseigne Jacques Mabole, dit Douleurs. Il est le chef d'équipe des travaux. Lorsque nous le rencontrons ce matin, il supervise les travaux de création d'une tombe. Les dimensions prescrites sont 1,70 m de longueur sur 1,30 m de largeur, pour une profondeur de 1,40 m. « Il y en a qui ne respectent pas toujours les dimensions. D'autres construisent des stèles qui occupent bien plus de proportions.

On se retrouve ainsi avec une tombe qui occupe plus de 4 mètres dans le sens de la longueur. Ce qui diminue considérablement l'espace», se plaint-il. Le chef d'équipe relève qu'il arrive fréquemment de retrouver des restes humains lorsque son équipe creuse une tombe. « Quand ça arrive, les fossoyeurs se plaignent du double travail, car il faut creuser une deuxième tombe. Souvent, la famille elle-même est consentante. Et on est obligé de superposer les corps, alors qu'il y a encore bien de l'espace », explique le chef d'équipe. Il mentionne que cela est dû en partie à un problème de négligence. « On demande souvent aux gens qui ne construisent pas de dalle sur les tombes de repasser après deux ou trois ans pour faire un billon au-dessus de la tombe et d'y planter une nouvelle croix.

Le feu allumé pour brûler les herbes après le défrichage consume souvent les croix en bois. Donc, il est important de visiter les tombeaux des proches et de faciliter leur repérage », conseille Jacques Mabole, en montrant du doigt un petit bout de bois planté dans le sol. Selon lui, ce morceau de bois est le reste d'une croix sur laquelle était inscrit le nom du défunt, ses dates de naissance et de décès. « Il y a aussi des tombes mal construites qui s'écroulent et occupent de l'espace. On ne peut rien toucher sans l'aval de la famille ou du chef du village », se désole notre guide. Jacques Mabole affirme qu'il existe encore de grandes surfaces inoccupées au cimetière de Bonabéri qui s'étend sur six hectares. « Regardez vousmême », avance l'homme avec assurance. Il écarte les bras pour présenter un terrain vague, essentiellement occupé par des herbes. « Il y a de l'espace. Les gens ne savent pas seulement l'exploiter », conclut-il.

© Le Jour : Mathias Mouendé Ngamo

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