Quand les hommes d’Etat pleurent: jusqu’où ira la politique spectacle?

Au moment où l’establishment de Kinshasa accourt en ce jour du 24 Avril 1990 pour écouter l’autocrate de service, personne ne doute que la nation vit la fin d’un cycle. Le président Mobutu va s’exprimer devant le mouvement populaire de la révolution. Il devra annoncer tout à la fois le retour du multipartisme et l’intention de jouer désormais un rôle d’arbitre en quittant la tête du parti au pouvoir pour se mettre au-dessus des clivages partisans.

Le discours commence dans ce ton lyrique dans lequel excellait si bien la première génération des chefs d’Etat d’Africains. Après un trajet sinueux par la géopolitique, le maréchal doit atterrir aux préoccupations de politique intérieure et annoncer ce qui plane déjà dans les esprits : L’ouverture au pluralisme. C’est à ce moment que survint en plein discours l’une des scènes les surprenantes de l’histoire politique du Congo démocratique. Le vieux dinosaure est gagné par l’émotion et laisse couler les larmes en prononçant cette phrase restée célèbre : « comprenez mon émotion ». Le Sanglot du tyran est accompagné d’applaudissements.

Bien loin de l’Afrique…Très loin des mœurs ubuesques de l’ère Mobutu, plusieurs années après la disparition du despote africain, un homme d’Etat progressiste, brillant et respecté, dirigeant de la plus grande démocratie au monde, enflammait la toile après un discours en pleurs. Nous parlons de Barack Obama.

S’exprimant le 5 Janvier 2016 devant les parents des victimes de diverses fusillades notamment ceux qui ont entraîné la mort des enfants, le président américain a prononcé à la maison blanche un discours émouvant dans lequel il avait plaidé avec force pour la nécessité de contrôler les armes à feu dans le pays. Il martelait de vive voix : « nous devons ressentir l’urgence absolue maintenant car les gens meurent. Et les excuses constants pour l’inaction ne marchent plus. Ne suffisent plus ».

En évoquant la fusillade de Sandy Hook en 2012 où un déséquilibré avait abattu des enfants il s’est laissé aller aux larmes : « ça me met en colère chaque fois que j’y pense ». Les larmes du président recevront les ovations du public.

On constate dans les deux cas de figures que le sanglot de l’homme d’Etat est accompagné d’applaudissements. Pourquoi applaudit-on ? Est-ce pour louer sa sincérité ? Est-ce pour réhabiliter la fragilité humaine ?

Mobutu et Barack Obama deux politiciens d’envergures très inégalités. L’un incarne la politique tel qu’on la perçoit depuis machiavel c’est-à-dire une activité foncièrement corrompue, potentiellement brutale et mesquine (Mobutu). A l’inverse on atteste volontiers que l’autre possède une hauteur avérée (Obama). Les deux restent malgré tout des hommes politiques. Nous voulons dire qu’ils sont capables d’utiliser la ruse pour persuader, manipuler et triompher. Nous voulons dire comme Julien Freund qu’ils sont capables par tactique ou par ambition de se donner au jeu politique. « L’histoire ne fournit pas d’exemple d’un homme d’Etat qui soit toujours resté en marge du politique ». Nous voulons dire Nietzsche qu’ils sont capables de se mettre au-delà des catégories du bien et du mal.

Que révèlent leurs sanglots ? Doit-on y voir l’expression d’une sincérité ou une mise en scène ?

Les larmes du maréchal Mobutu ont été très tôt qualifiées de « larmes de crocodile ». Ce que semble confirmer la suite des évènements. Il n’avait pas quitté la tête du MPR comme il l’annonçait dans une voix grelottant d’émotion.

Les larmes de Barack Obama peuvent paraître plus sincères au regard de son parcours militant, de tout ce qu’il incarne. Et pourtant certains commentaires ont douté de leur authenticité. Ainsi un analyste n’a pas manqué de se demander :

« Mais où étaient les larmes d’Obama lorsque ses drones tuaient 128 innocents dont 13 enfants lors d’une attaque par missile Hellfire le 15 octobre 2010 ? Où étaient ses larmes pour les dizaines d’autres enfants tués par des drones américains depuis son entrée à la Maison Blanche ? D’après un rapport de The Intercep dévoilé en octobre 2015, près de 90% des personnes tuées par des attaques par drone en Afghanistan étaient innocentes. Où sont les excuses, où sont les larmes pour ces dizaines d’enfants tués par la faute d’une politique menée par la main d’Obama lui-même ? »

Le président américain commence peut-être à en faire un peu trop. Il pleure pratiquement chaque année. Il a pleuré en caroline du nord en pleine campagne alors qu’il venait de perdre sa grand-mère, il a versé les larmes en interprétant une chanson gospel « Determined to go on », il a versé les larmes en récompensant un vétéran de la guerre d’Irak, il a versé les larmes pendant sa visite à Moore où une tornade avait ravagé une ville….

Pleurer lorsqu’on habite la fonction d’homme d’Etat ne passe pas dans toutes les sociétés politiques. Ça passe plus facilement aux Etats-unis qu’en France. L’américaine est la société du spectacle par excellence. Elle accorde une plus grande place à la théâtralisation de l’espace public. Et le public américain est plus attentif au discours de l’émotion.

Il y a dans certaines sociétés politiques l’idée qu’on ne doit jamais voir le corps du roi. Or pleurer n’est-ce pas quelque part se déshabiller. N’est-ce pas révéler au peuple qu’on n’est finalement un être banal et fragile. N’est-ce pas déconstruire la mythologie du pouvoir ? Cette mythologie qui permet à l’homme d’Etat de maintenir le peuple docile par la crainte et le respect.

Ceux qui trouvent normal l’affichage public de l’émotion, diront d’un tel spectacle permet plutôt à l’homme d’Etat de rappeler aux citoyens d’en bas qu’il n’est pas si éloigné d’eux.

La politique est un art de la parole. Dit-on. C’est aussi un spectacle. Derrière un spectacle se trouve des métadiscours. Quel métadiscours faut-il chercher la célèbre phrase du maréchal : « comprenez mon émotion ». Le dinosaure voyait venir la tornade. Il a eu peur d’être entraîné. Par cette phrase il voulait faire devant la nation sa derrière confession.

Quel métadiscours faut-il chercher derrière les larmes d’Obama ? L’américain moyen a le sentiment que la politique est trop lointaine et qu’elle n’est au final qu’une affaire d’intérêt où le dernier mot reviendra aux lobbies. Par ses larmes il voulait dire à son peuple : cette histoire va beaucoup plus loin qu’une simple affaire intérêt. C’est un enjeu de conviction profonde et qu’il est d’autant plus affecté par la mort des enfants qu’il est lui-même père de deux filles.

 JOURNAL DU CAMEROUN

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