PLAIDOYER POUR UNE JOURNEE NATIONALE DE LUTTE CONTRE LE TRIBALISME AU CAMEROUN - Par P. Ludovic LADO

Les dernières sénatoriales l’ont encore montré, la grille de lecture ethnique semble désormais s’imposer dans tous les domaines de la vie sociale au Cameroun.

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PLAIDOYER POUR UNE JOURNEE NATIONALE DE LUTTE CONTRE LE TRIBALISME AU CAMEROUN

Les dernières sénatoriales l’ont encore montré, la grille de lecture ethnique semble désormais s’imposer dans tous les domaines de la vie sociale au Cameroun. Les interprétations ethno-tribales de la récente nomination-élection de monsieur Marcel NIAT NJIFENJI à la tête du Senat nous signalent bien qu’au moment où le Cameroun entrevoit une transition politique dans la décennie à venir, le démon du tribalisme politique et des polarisations ethniques fait son nid vipères. Il est encore temps de jouer la carte de la lucidité pour rappeler que ces trente dernières années aucune région ou ethnie au Cameroun n’a véritablement bénéficié des retombées de la promotion politique d’un de ses fils ou d’une de ses filles. Le régime en place est un club d’amis ou un tissu de réseaux dont la solidarité rime avec l’égoïsme de groupe.

Les Camerounais, sans distinction d’ethnie, comme le pauvre Lazare de la Bible (Lc 16, 19-31), ont du mal à avoir les miettes qui tombent de la table des riches dont les détournements se chiffrent en milliards. Ce club recrute dans toutes les régions du Cameroun ni par amour pour telle ou telle autre ethnie ni par souci d’équité, mais par simple calcul politique qui ne vise que le maintien du club. Parfois, pour se pérenniser, ce club se nourrit de ses propres membres et les règlements de comptes inhérents à l’opération épervier l’illustrent bien.

Au Cameroun aucune ethnie comme entité collective ne bénéficie plus du régime du Renouveau qu’une autre, même pas celle du Chef de l’Etat. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de favoritisme au Cameroun, mais très souvent il ne s’opère pas à l’échelle d’une ethnie mais plutôt de l’étendue du réseau des membres du club. Le tribalisme politique est donc une poudre que l’on jette aux yeux des Camerounais, de tous les Camerounais. Ils doivent donc se lever comme un seul homme pour barrer la route à ce démon de l’instrumentalisation politique de l’ethnie qui a semé la mort et la désolation dans d’autres pays.

Les Camerounais peuvent et doivent éviter ce piège, mais cela demande un sursaut éthique et civique porté par des actions citoyennes. C’est une question de responsabilité collective. La Déclaration Universelle des Droits Humains qui incarne aujourd’hui le consensus moral de l’humanité sur la dignité humaine nous rappelle dans son article premier que « tous les hommes naissent égaux en dignité et en droit. Ils sont doués de conscience et de raison et doivent agir les uns envers les autres avec un esprit de fraternité ». Et l’esprit de fraternité suppose à la base la conviction que tout homme est mon frère et toute femme est ma sœur, la conviction que l’humanité est une. C’est au nom de cette fraternité universelle que nous plaidons en faveur de l’institution d’une Journée Nationale de Lutte contre le Tribalisme au Cameroun.

On nous dira : « encore une journée de plus ! » Mais non ! Ce n’est pas le contenu qui fera défaut. Les journées nationales ou internationales sont faites pour sensibiliser, pour s’arrêter et regarder ensemble un problème de société en face. Il s’agit donc d’une journée au cours de laquelle, dans les écoles, collèges et universités de la République, la diversité culturelle et ethnique du Cameroun sera célébrée comme une richesse à travers la réflexion, la musique, la danse, la gastronomie, l’art, etc. Il s’agit d’une journée au cours de laquelle la jeunesse, en particulier, sera sensibilisée sur le respect de la dignité de tout être humain et de tous les êtres humains. Il s’agira d’une journée au cours de laquelle la République encouragera et célébrera les brassages ethniques.

Il s’agira d’une journée au cours de laquelle les Camerounais se pencheront sur les enjeux du mérite et de l’équité pour bien commun et l’intégration nationale. Certaines formes de tribalisme doivent même être pénalisées. Ce n’est qu’ainsi que l’on arrivera à exorciser le démon de la haine et de la violence ethniques qui « comme un lion qui rougit, va et vient, à la recherche de sa proie. » (1 P 5, 8-9) Sa prochaine proie ne doit pas être le Cameroun. C’est maintenant qu’il faut agir, car en cette matière mieux vaut prévenir que guérir! Il faut prévenir en diagnostiquant sans complaisance les vrais problèmes relatifs à l’ethnicité au Cameroun et en organisant des dialogues communautaires pour chercher des solutions idoines. Il faut prévenir en éduquant la jeunesse à la fraternité universelle qui commence par la fraternité nationale. Nous n’avons pas le choix, nous devons vivre ensemble dans ce pays fabriqué de toutes pièces par les colons et qui appartient désormais à tous les Camerounais.

Il n’y a pas un seul Camerounais de trop au Cameroun. L’ennemi commun des Camerounais n’est pas tel ou tel autre groupe ethnique, ce sont ces injustices multiformes qui engendrent la pauvreté. Au Cameroun, la pauvreté n’a pas d’ethnie. Si chacun a son dû, ces identités primaires deviendront une préoccupation secondaire. La politique au Cameroun n’est pas un problème ethnique mais de mauvaise gestion, de résistance à la transparence du jeu politique, à une véritable démocratie. Nous oublions si souvent que, plus que l’amour et la fraternité, « la haine est contagieuse, qu’elle s’aggrave et se propage comme une maladie ; qu’aucune société n’est assez saine pour être automatiquement immunisée » (Martin Luther King). Ce serait donc une grosse illusion de croire que le Cameroun est à l’abri de telles tragédies.

Nous en avons tous les ingrédients. Il s’agit donc de rallier toutes les forces vives de la nation pour que la lutte contre le tribalisme devienne une cause nationale en portant ensemble le projet d’une Journée Nationale de Lutte Contre le Tribalisme. Que d’Africains ont perdu la vie à cause de ce venin mortel du tribalisme que nous continuons de cracher dans notre pays. La politique au Cameroun n’est pas un problème ethnique mais de mauvaise gestion, de résistance à la transparence du jeu politique, à une véritable démocratie. C’est maintenant qu’il faut désarmer l’esprit pour désarmer la main. Il est encore temps ! La réussite de l’intégration nationale au niveau des Etats africains est la meilleure préparation à l’unité africaine sans laquelle l’Afrique ne se fera jamais respecter sur la scène mondiale. Donnons-nous des raisons de rêver ! Que Dieu bénisse le Cameroun!

@P. Ludovic LADO, Jésuite et Universitaire/ Cameroun-info.net (ladoludo@yahoo.fr)

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