Opération épervier, discrimination: la justice de la honte, une mafia a plusieurs vitesses

Depuis quelques temps, Franck Biya, le premier fils du président, défraye la chronique pour une affaire de 100 milliards. Tandis que les Camerounais ne demandent qu’à voir plus clair dans cette histoire, le gouvernement se bat pour la faire disparaître au plus tôt, confortant par là-même l’idée du caractère injuste de notre justice.

Depuis le déclenchement de l’opération épervier en 2004, opération sensée assainir les moeurs des gestionnaires des fonds publics, votre journal s’est toujours bien gardé de citer des noms à tort et à travers. Ce, pour une seule raison : nous pensons que sans la mise en oeuvre effective de l’article 66 de la constitution, toute cette gymnastique politico-judiciaire n’est que de la poudre aux yeux, avec pour but inavoué d’élaguer le système de ceux qui, dans le sérail, ont au moins une fois dans leur vie envisagé un destin présidentiel.

Notre posture est bien confortée par des faits, au regard des motivations ayant sous-tendues la condamnation de certains anciens caciques de ce sérail (Marafa Hamidou Yaya par exemple a été condamné à 25 ans d’emprisonnement ferme pour collusion intellectuelle). On s’interroge néanmoins sur la capacité qu’a cette République à réserver à tous ses concitoyens la même justice. Cette préoccupation ancre en effet ses racines dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler le Franck Biyagate.

Récemment, les journaux de la place ont fait état de son implication dans une machination financière qui aurait coûté au Cameroun près de 100 milliards de frs CFA. Il aurait encaissé sur la base d’une spéculation financière féérique opérée sur des bons du Trésor obtenus auprès du ministère de l’économie et des finances et baptisés Obligations du Trésor à coupon zéro (Otz), la somme sus évoquée.

Une affaire portée au grand jour par un collectif nommé l’Alliance pour la défense du bien public, qui a saisi l’Assemblée nationale en mettant bien en évidence certaines preuves matérielles. Des preuves qui incriminent le premier fils du président. Ce que ce collectif réclame, c’est au moins l’ouverture d’une enquête parlementaire, pour que lumière soit faite sur ces transactions d’un autre genre.

La stupeur, la panique et l’effroi se sont emparés de la classe gouvernante camerounaise, tandis que depuis lors, la mécanique trinitaire (exécutive, législative et judiciaire) se bat comme elle peut pour tuer ce scandale dans l’oeuf. Devant la qualité des individus qui montent au créneau pour défendre le rejeton présidentiel, mais aussi face aux usages qui ont eu cours quand il a fallu noyer les poissons indésirables, on se demande bien si notre justice n’est pas à plusieurs vitesses.

Qui a mandaté ces défenseurs d’occasion ? Pourquoi chercher à éviter à tout prix une investigation parlementaire ou judiciaire sur cette affaire alors qu’on est supposé être dans un Etat de droit où règne la présomption d’innocence ? Le Cameroun tend-il à devenir le pays du non-droit ? Doit-on craindre pour l’avenir ?

Deux poids deux mesures Du fond de leurs cachots, certaines victimes de Paul Biya doivent être dépitées. Elles doivent être pleines de rancoeur, car elles voient bien qu’en termes de détournements des fonds publics, certains font pire, et ne sont pas inquiétés. Marafa Hamidou Yaya, Jean-Marie Atangana Mebara, Polycarpe Abah Abah, Titus Edzoa, Yves Michel Fotso… Ceux-là même qu’on a eu à jeter dans la fosse aux lions avant même l’ouverture de l’instruction judiciaire, dans le cadre d’une détention préventive qui aujourd’hui et après jugement, s’est muée en peine privative de liberté.

On sait tous comment le système a fait des pieds et des mains pour maintenir écroué Atangana Mebara, malgré son acquittement par le juge Schlick le 03 mai 2012, pour faits non établis. L’entourage de ce juge confiera d’ailleurs que d’après lui, il avait pris un acte en accord avec sa conscience et qu’il ne disposait pas d’éléments irréfutables lui permettant de condamner l’ex Sgpr. Malgré cet acquittement qui va prendre le régime au dépourvu, Atangana Mebara ne sera pas libéré, une nouvelle affaire ayant été aussitôt mise sur la table. On aura aussi vu le cas Marafa, ce dernier ayant écopé de 25 ans d’emprisonnement pour collusion intellectuelle.

Mais pourquoi la justice camerounaise admet-elle le principe de l’ouverture d’une information judiciaire et d’un jugement lorsqu’il est question des uns et l’ignore lorsque certains autres tels que Franck Biya et son armada de connexions ayant trempé dans cette mascarade financière sont en cause ? Qu’est-ce qui au fond empêche qu’une enquête ne serait-ce que parlementaire puisse avoir cours ? Nous ne disons pas que Franck Biya est d’office coupable, mais pensons que les allégations rapportées par le collectif cidessus cité sont assez graves et méritent qu’on s’y penche.

On a comme l’impression qu’on ne veut pas créer un précédent car en ouvrant une enquête contre le rejeton présidentiel, d’autres affaires risquent de se faire jour mettant en cause les membres de la famille présidentielle souvent cités dans des histoires scabreuses. Et l’image du président va une fois de plus en prendre un coup. Mais cela est-il vrai, lorsqu’un homme veut se présenter aux yeux de ses concitoyens comme le cheval de Troie de la lutte contre la corruption et les détournements des deniers publics ?

Rappelons-nous lors du troisième congrès extraordinaire du Rdpc en juillet 2011. Sans doute galvanisé par sa réélection d’office à la tête du parti et un nouveau mandat tout acquis qui pointait à l’horizon, Paul Biya affichera sa détermination à mettre un terme aux actes d’atteinte à la fortune publique : « Malgré nos efforts pour combattre la fraude, les détournements de deniers publics, la corruption continuent à miner les fondations de notre société… Nous n’allons pas nous arrêter en chemin… Les délinquants à col blanc n’ont qu’à bien se tenir ».

On avait cru à cette époque que c’était le début du cauchemar de « tous » ceux qui croyaient encore qu’ils étaient couverts par une impunité de fait. Cela s’avère être vrai pour certains, mais faux pour d’autres. Ainsi, durant le procès de Marafa Hamidou Yaya et Yves Michel Fotso, on a bien compris combien Meva’a Meboutou (il vient même d’être indexé dans le rapport 2011 de la Conac) était tout autant impliqué dans l’affaire que les autres, car il admettra être celui-là même qui avait donné l’ordre à la Société nationale des hydrocarbures de transférer les 31 millions de dollars à Gia. De même, Adolphe Moudiki, actuel directeur de la Snh et témoin clé de l’accusation dans cette affaire, a carrément refusé de comparaître.

Chose incroyable dans un Etat dit de droit, qu’un témoin refuse de se présenter à la barre. Une justice particulière comme il n’y en a qu’au Cameroun et dans les régimes à la démocratie frelatée. Franck Biya lui, bénéficie d’une immunité de droit. Il en est de même pour Dieudonné Evou Mekou, neveu de Paul Biya et inamovible directeur général de la Caisse autonome d’amortissement, lui aussi indexé dans ladite affaire des 100 milliards Récemment en République Centrafricaine, le président François Bozizé a ordonné la détention de son fils, Kevin Bozizé, pour avoir refusé de payer sa facture d’hôtel, qui s’élevait à 12.000 d’euros.

Lorsqu’une personne se comporte mal, quelle qu’elle soit, elle devrait pouvoir répondre de ses actes. Où est le Tribunal criminel spécial qui est sensé s’intéresser aux litiges mettant en jeu des montants au moins égal à 50 millions ? Il est un principe de droit d’après lequel la dénonciation peut mettre en branle l’action publique. D’ailleurs, la loi portant fonctionnement du Tribunal criminel spécial indique sans ambigüité qu’en cas de dénonciation, le procureur du Tcs peut se saisir d’office.

La dénonciation par voie de presse a été faite depuis le lundi 12 novembre dernier. Qu’attend le procureur du Tcs pour ouvrir une enquête ou une information judiciaire au sujet de ces scandales qui, si rien n’est fait, jetteront un discrédit total et irréversible sur la sincérité de l’opération Epervier et sur les proclamations de bonne gouvernance édictées à longueur de discours officiels ? Où sont passés les magistrats du parquet de ce tribunal criminel spécial ? C’est la justice à tête chercheuse. Qu’en pense l’arsenal anticorruption créé par Paul Biya ? (Conac, Anif, Consupe). Il est évident qu’on a peur de la mère-poule.

On comprend donc que chez nous, la justice est à plusieurs vitesses, et que un homme tel Yves Michel Fotso qui croyait qu’en remboursant 230 millions, bénéficierait d’un abandon des charges contre sa personne, se fourvoient à l’analyse. Ceux qui sont écroués comme lui et comptaient rembourser à leur tour pour tirer leur épingle du jeu, comprendront plus que jamais qu’on est loin des questions de justice. La preuve, le rouleau compresseur compresse, mais évite soigneusement Franck Biya et sa clique. Vous parlez d’une justice. Et pourtant, il y a bien des faits qui excitent la curiosité. (A suivre)

© Emergence n°124 : Magnus Biaga

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