Fortune publique: Comment peut-on être fonctionnaire et milliardaire?

Les numéros des comptes bancaires bourrés de milliards de francs CFA de quelques serviteurs de l'Etat, publiés cette semaine par un confrère, donnent le tournis.

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En publiant dans son édition de cette semaine les numéros des comptes en banque et les soldes astronomiques de plusieurs hauts fonctionnaires de la République soupçonnés de prévarication de la fortune publique, l'hebdomadaire "L'Oeil du sahel" a crevé l'abcès et mis le doigt dans l'œil de l'opération Épervier, cette vaste campagne de lutte contre le détournement de deniers publics lancée depuis 2006 par le Président de la République Paul Biya et qui a déjà envoyé en prison pas moins de trois anciens Secrétaires Généraux de la présidence de la République, un ancien Premier Ministre et plusieurs ex Ministres et ex Directeurs Généraux de sociétés d'Etat.

Malgré l'instrumentalisation manifeste de cette sorte d'opération «mains propres» à la camerounaise, les accusés bénéficient toujours de la présomption d'innocence tant qu'ils ne sont pas formellement condamnés par la justice. Ce qui a du reste commencé à être fait, avec la diligence apportée, heureusement dans le traitement de ces gros dossiers par la mise en fonction d'une nouvelle juridiction spécialement consacrée aux crimes économiques les Tribunal criminel spécial (TCS). Avec ce document publié par notre confrère, qui affirme par ailleurs dans son enquête que les plus hautes autorités du pays en ont connaissance depuis quelques années, on peut se risquer à avancer la formule opposée de «présomption de détournement de derniers publics».

Certes, il y a encore beaucoup d'imprécisions dans ledit document où l'on peut lire à divers endroits: «comme non précisé» ou «solde non encore précisé». Mais la vraisemblance de ces informations bancaires puisées à divers établissements implantés au Cameroun, mais surtout en Europe, en Asie, en Amérique et dans des paradis fiscaux insulaires, ne semble pas souffrir du doute. Les noms des titulaires des comptes, ceux des établissements bancaires et surtout les numéros de compte précis et le solde à un franc près au moment des relevés effectués en 2009 et 2010, sont clairs et sans équivoque.

Et maintenant?

Jusque là, on spéculait, on supposait que les dignitaires du régime du Renouveau mis en cause dans le cadre de l'opération Épervier, avaient plongé la main dans les caisses de l'Etat au profit de leur enrichissement personnel. Mais on n'avait pas encore de chiffres autres que ceux figurant sur les chefs d'accusation de certains d'entre eux. Aujourd'hui, on peut mesurer l'ampleur du scandale. Imaginez qu'un Agent de la CRTV, la télévision d'Etat, Patricia Enam, puisse posséder dans un compte logé dans une banque à Monaco un pactole de 1 milliard et 310 millions de FCFA, et encore près de 4 milliards de FCFA, dans un compte logé dans une banque d'Arabie Saoudite! L'intéressée a réussi on le sait, à se planquer à l'étranger avec son magot. Mais son mentor, le Directeur Général de la CRTV de l'époque, Gervais Mendo Ze, lui, est bien au pays mais n'a curieusement jamais été inquiété. L'homme aurait une vingtaine de comptes bancaires au Cameroun, en France, en Israël, en Australie, au Québec et en... Colombie. Un rapide coup d'œil dans les montants attribués à l'ex patron des «idées originales» à la CRTV permet de constater qu'il n'aurait pas moins de 5 milliards en liquide dans les seules banques camerounaises (Afriland, CBC, Bicec, Crédit Lyonnais...).

Et le Professeur-choriste n’est pas le seul cité, loin s'en faut. D'autres anciens Directeurs Généraux de sociétés d'Etat comme Pierre Désiré Engo, Gilles Roger Belinga, Joseph Edou, Jean-Baptiste Nguini Effa, Siyam Siewe et autres, sont dans ce lot de fonctionnaires milliardaires, au même titre que des Ministres, anciens ou encore en fonction (Inoni, Olanguena, Abah Abah, Bapès, Mebe Ngo'o), et des employés de l'Etat ou de ses structures plus anonymes mais au portefeuille bien bombé. Les plus «pauvres» dans cette liste effrayante affichent des soldes n'ayant qu'une centaine de millions de FCFA. Mais comment font-ils donc, avec leurs salaires de fonctionnaires et malgré «les avantages de toute nature» liés à leurs hautes fonctions, pour épargner ne serait-ce que 100 millions de FCFA et les garder dans un compte à l'étranger?

La vérité est que ce qui est bel et bien un vol massif de l'argent public ne se fait pas en un jour. Il s'agit donc d'une activité courante du système qui nous gouverne Celui-ci pourra-t-il un jour se remettre en cause, changer sa façon de marcher en sortant de ses propres démêlés? Car quand Paul Biya se réveille brutalement en 2006, et en ne s'attaquant qu'à quelques cas apparemment ciblés, il est peut-être déjà trop tard. La fortune publique ainsi détournée dans des comptes privés, patiemment, sereinement, ostensiblement, impunément et parfois arrogamment, doit dépasser aujourd'hui le Produit Intérieur Brut (PIB) du Cameroun, Au-delà donc de quelques démentis individuels, l'Etat du Cameroun doit encore clarifier cette situation qui traduit l'ampleur de la catastrophique situation socio-économico- politique de notre pays.

© Hervé Charles Malkal | L'Actu

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Date de dernière mise à jour : 15/02/2013