Double nationalité au Cameroun: La Grosse escroquerie d'Etat

 

La citoyenneté utilisée comme arme de disqualification politique par le pouvoir au gré de ses intérets... Redoutée par la Nomenklatura, la diaspora représente une source de potentialités multiformes.

Interdiction de la double nationalité: Une disposition désuète

De nombreux Camerounais y compris ceux qui nous gouvernent, vivent au vu et au su de tous avec la double nationalité. Rien ne leur est arrivé jusque-là. Dans ce cas, on peut dire que cette disposition légale est désormais désuète.

Au Cameroun, l'une des missions du Président de la République consiste à veiller au respect de la Constitution. Et s'il venait justement à Paul Biya, Président de la République du Cameroun, l'idée de faire respecter avec rigueur la Loi qui n'admet pas la double nationalité au Cameroun, «l'homme du 6 novembre 1982» aurait fort faire. Le Chef de l'Etat se rendrait en effet compte (et cela il doit bien le savoir depuis des lustres) que la plupart de ses compatriotes qui participent à l'exercice du pouvoir à ses côtés, ne sont pas que Camerounais.

De manière éclatante on sait désormais qu'entre autres, l'ambassadeur itinérant la présidence de la République, Albert Roger Milla, l'actuel directeur général de la Société nationale des hydrocarbures Adolphe Moudiki, par ailleurs ancien ministre camerounais de la Justice, Garde des Sceaux, l'ancien président du Syndustricam, Samuel Kondo„ et bien d'autres encore, sont à la fois Camerounais et Français.

C'est à l'occasion de la dernière élection présidentielle française que l'opinion a été édifiée à ce sujet. Les trois personnalités citées plus haut, et bien d'autres encore, d'ailleurs établies sur le territoire camerounais et reconnues comme citoyens du pays de Paul Biya sont allés dans les différents consulats français du Cameroun, exprimer leur droit de vote. Il s'agit là des personnalités exerçant ou ayant exercé des fonctions publiques au Cameroun en tant que citoyens de ce pays et qui ont pris leur courage à deux mains pour «défier» publiquement une disposition légale qui interdit la double nationalité.

Camerounais et Français

A dire vrai, ils sont nombreux, ces citoyens qui sont à la fois Camerounais et Français, et qui n'ont aucun état d'âme face à une Loi dont ils violent ostensiblement les dispositions. On connait par exemple les cas de Michel-Thierry Atangana et de Me Lydienne Eyoum, tous deux aujourd'hui retenus en détention pénale au Cameroun. Pendant longtemps, du temps où il officiait entre autres comme chargé de mission à la présidence de la République, le premier était connu comme citoyen camerounais, natif du quartier Nsimeyong-Yaoundé, et membre du grand clan Ewondo de la capitale camerounaise, Mvog Tsoung Mballa, précisément de la famille Mvog Atemengue.

Il a fallu qu'il soit mis aux arrêts en 1997, pour que l'on apprenne que «le très proche collaborateur du Pr Titus Edzoa» du temps où ce dernier était secrétaire général de la présidence de la République, était de nationalité française. Même scénario pour la seconde. Me Lydienne Eyoum, était jusque-là connue du grand public comme une avocate de nationalité camerounaise à l'expérience respectée. Une fois que la justice lui a mis le grappin dessus, dans une affaire fortement controversée, beaucoup ont alors appris qu'en fait, cette professionnelle du droit était citoyenne de l'Hexagone.

La disposition légale qui interdit la double nationalité est en fait une volonté de feu- le Président Ahmadou Ahidjo. Selon des sources historiques, le premier Chef de l'Etat du Cameroun indépendant qui se disait d'un patriotisme débordant, et qui avait maille à partir avec ses opposants d'alors, aurait voulu par cette manœuvre, protéger son pouvoir des «intrus». Cela permettait ainsi de discriminer tous les opposants et patriotes camerounais exilés à l'étranger du fait de la violence d'Etat et de l'intolérance du régime Ahidjo, de ne pas avoir à se prévaloir de la nationalité camerounaise de quelque façon que ce soit. Des actions vigoureuses ont même été mises en route pour déchoir des opposants et autres intellectuels dissidents de la nationalité camerounaise.

Les cas les plus connus sont ceux du célèbre écrivain Alexandre Biyidi Awala dit Mongo Béti, et du juriste et homme politique patriote Abel Eyinga. Mais aussi les cas de nombreux étudiants et militants de l'Union des populations du Cameroun exilés en Europe, et le régime Ahidjo allait ainsi les y traquer.

Sortir de l'hypocrisie politique

Cette disposition légale interdisant la double nationalité a fonctionné pendant les longues années du rude pouvoir de feu le Président Ahmadou Ahidjo. La police politique (Dirdoc, Cedoc, Cend, Cener) y veillait avec la plus grande attention. Paul Biya, héritier constitutionnel d'Ahmadou Ahidjo, après plus de trois décennies de pouvoir absolu sur le Cameroun ne changera rien. Et on a le souvenir que cette disposition avait empêché Mongo Béti, de très regrettée mémoire, de se présenter aux élections législatives de mars 1992.

De nos jours, la vérité est que la double nationalité est un acquis constant dans la plupart des pays qui se disent démocratiques et modernes. En ce monde globalisé, il s'avère que des gens qui se disent citoyens du monde aient plusieurs nationalités. Au Cameroun, même si le pourvoir politique dominant se montre politiquement répressif selon des cas, la tolérance est désormais absolue. On ne se préoccupe plus vraiment de savoir qui a la double nationalité, sauf dans des cas de règlement de compte... politique. Une enquête sérieuse menée par des services de sécurité camerounais et dont Le Messager a eu des échos, a montré qu'un pourcentage important de la classe dirigeante camerounaise jouit effectivement sans représailles de la double nationalité.

Alors, face au caractère désuet régulièrement constaté à travers des faits irréfutables, la question aujourd'hui est de savoir pourquoi les tenants du pourvoir n'abolissent pas cette disposition de la loi qui «réprime» la double nationalité? Il s'agit tout simplement de sortir de l'hypocrisie politique de l'hypocrisie politique dominante.

© Jean François CHANNON | Le Messager

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Date de dernière mise à jour : 08/12/2013