Malaise: la presse dans tous ses états

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Malaise: La Presse Privée dans tous ses états - Patrons de Presse, Négriers des temps modernes - Les journalistes se livrent à la chasse au «gombo»

Un Malaise généralisé A première vue, la presse privée camerounaise affiche une vitalité débordante. Son dynamisme est tel que chaque jour ou presque, le public découvre un nouveau titre ou une nouvelle radio. Si bien qu'aujourd'hui, près de 600 journaux dont huit quotidiens paraissent plus ou moins régulièrement, une centaine de radios émettent un peu partout à travers le Cameroun, une dizaine de télévisions diffusent. Cerise sur le gâteau, les médias camerounais bénéficient d'une liberté de ton frisant même le libertinage qui fait des envieux sous d'autres cieux africains. Mais c'est une vitalité de façade.

Sous ce vernis apparait, moins reluisante, la vraie réalité de cette presse privée, qui ne se porte pas bien tant que ça. Au contraire. C'est que, plus prompts à publier toutes sortes de scoops et d'exclusivités sur tous les pans de la vie des autres, les hommes des médias semblent entretenir une clause de confidentialité sur leurs conditions de travail, leurs rémunérations, etc. Et pourtant, «le plus beau métier du monde» est loin de s'exercer dans un paradis. M. Sévérin Tchounkeu, patron du quotidien La Nouvelle Expression et de radio et télévision Equinoxe, corrobore: «L'entreprise de presse traverse en ce moment une zone de turbulences à cause de plusieurs contingences». Une manière bien élégante de reconnaître que la presse privée est prise en tenailles entre mille maux qui menacent son existence. La pagination et les tirages sont faibles. Certains quotidiens tirent à mille exemplaires, si bien que tout le tirage des journaux privés paraissant au Cameroun a du mal à atteindre les 100.000 exemplaires par parution de Le Messager au début des années 1990.

Les éditeurs sont lourdement endettés auprès des imprimeries, ce qui ne garantit plus l'impression. Moins d'un an après son lancement, le quotidien L'Actu a déjà raté quelques rendez-vous avec ses lecteurs, le satirique Le Popoli aussi qui menace de fermer boutique. Récemment, Ariane Tv a dû interrompre la diffusion de ses programmes pendant...trois semaines. D'autant que peu de lecteurs accomplissent encore l'acte d'achat, les journaux étant en perte de crédibilité à leur goût. «Le lecteur est déçu d'acheter un journal pour se rendre compte que le titre n'a rien à voir avec le contenu. De plus, le traitement que la presse privée fait de certains événements comme l'Opération épervier conforte dans l'idée que les journalistes sont devenus des procureurs qui instruisent exclusivement soit à charge soit à décharge, des avocats capables de prendre la défense du diable, des juges qui prononcent des sentences par contumace», se désole un acteur judiciaire autrefois grand consommateur de la presse. Les programmes de la plupart des radios et télévisions sont soporifiques, se résumant très souvent à des variétés musicales à longueur de journées.

Faute de moyens de production. Difficile dans ces conditions, d'assurer une exigence décente aux ouvriers de la plume et du micro, et à fortiori une retraite. Au moment d'établir les responsabilités de cette décrépitude, l'Etat, les patrons de presse et les employés se renvoient la balle. Malaise: L’Etat fragilise la presse privée A les en croire, c'est à dessein que les pouvoirs publics ont adopté la loi de 1990 sur la communication sociale qui a libéralisé tous azimuts. «On ouvre un journal comme une épicerie». Pour les patrons de presse, le principal responsable n'est autre que l'Etat, coupable à leurs yeux de l'instrumentalisation et de la fragilisation de la presse. A les en croire, c'est à dessein que les pouvoirs publics ont adopté la loi de 1990 sur la communication sociale qui a libéralisé tous azimuts. «On ouvre un journal comme une épicerie». Il suffit d'une simple déclaration adressée au préfet, son silence valant autorisation. Du coup, la profession est devenue une sorte d'auberge espagnole, une Eglise saint Bernard qui accueille tous les imposteurs et aventuriers de tout poil mus par toutes sortes de desseins. D'où les dérives. Toutes choses favorisées par l'inefficacité de la régulation.

La Commission de délivrance de la carte de presse, placée sous le contrôle du ministère de la Communication (Mincom), a dévoyé cette carte d'identité professionnelle, désormais attribuée aux individus à la trajectoire floue. Richard Touna, de regrettée mémoire, fondateur de l'hebdomadaire Repères et journaliste connu et reconnu, paradoxalement n'est jamais entré dans les bonnes grâces de cette Commission. En 2007, cette instance lui a refusé la carte de presse tout en la délivrant dans le même temps à tous ses collaborateurs et, pire, à des mercenaires de la plume n'écrivant nulle part. Malaise: L’Etat fragilise la presse privée A les en croire, c'est à dessein que les pouvoirs publics ont adopté la loi de 1990 sur la communication sociale qui a libéralisé tous azimuts. «On ouvre un journal comme une épicerie». Pour les patrons de presse, le principal responsable n'est autre que l'Etat, coupable à leurs yeux de l'instrumentalisation et de la fragilisation de la presse. A les en croire, c'est à dessein que les pouvoirs publics ont adopté la loi de 1990 sur la communication sociale qui a libéralisé tous azimuts. «On ouvre un journal comme une épicerie». Il suffit d'une simple déclaration adressée au préfet, son silence valant autorisation.

Du coup, la profession est devenue une sorte d'auberge espagnole, une Eglise saint Bernard qui accueille tous les imposteurs et aventuriers de tout poil mus par toutes sortes de desseins. D'où les dérives. Toutes choses favorisées par l'inefficacité de la régulation. La Commission de délivrance de la carte de presse, placée sous le contrôle du ministère de la Communication (Mincom), a dévoyé cette carte d'identité professionnelle, désormais attribuée aux individus à la trajectoire floue. Richard Touna, de regrettée mémoire, fondateur de l'hebdomadaire Repères et journaliste connu et reconnu, paradoxalement n'est jamais entré dans les bonnes grâces de cette Commission.

En 2007, cette instance lui a refusé la carte de presse tout en la délivrant dans le même temps à tous ses collaborateurs et, pire, à des mercenaires de la plume n'écrivant nulle part. L'Etat est également accusé de ne pas suffisamment appuyer la presse privée qui accomplit pourtant aussi une mission de service public. Seule la presse publique bénéficie d'un appui digne de ce nom. Alors qu'il réserve comme l'année dernière une aide de 135 millions de FCFA à tout le secteur de la communication privée (journaux, radios, télés, imprimeries, associations, régies, etc.), l'Etat octroie une dizaine de milliards au titre de la redevance audiovisuelle payée par tout salarié à la seule Crtv, une subvention de 300 millions de FCFA à la Sopecam, qui a en outre le quasi monopole des annonces institutionnelles de l'Etat, le plus gros annonceur. Si au moins, soulignent les patrons de presse, l'Etat appliquait les accords de Florence et son protocole additionnel de Nairobi qui prônent entre autres une défiscalisation de l'importation du papier. Car, «l'entreprise de presse est une entreprise spécifique, qui vend un produit, l'information, dont la valeur marchande est difficilement quantifiable». Malaise: Patrons de Presse, Négriers des temps modernes.

En dehors de quelques rares cas, à l'instar de la South Media Corporation éditrice du quotidien Mutations, la plupart des entreprises de presse sont en réalité des épiceries familiales gérées comme telles: dans l'opacité. L'épouse, la progéniture voire la maîtresse du patron peut se présenter à la comptabilité et obtenir son argent de poche. Sans véritable appui des pouvoirs publics et subissant le chantage des annonceurs, les patrons ont alors beau de jeu de se défendre de paupériser leurs employés. Mais pour les employés, ils sont les premiers responsables de leur misère.

En cause, leur gouvernance. En dehors de quelques rares cas, à l'instar de la South Media Corporation éditrice du quotidien Mutations, la plupart des entreprises de presse sont en réalité des épiceries familiales gérées comme telles: dans l'opacité. L'épouse, la progéniture voire la maîtresse du patron peut se présenter à la comptabilité et obtenir son argent de poche. «Dans la plupart des entreprises de presse, il y a un déficit de management. Cette faiblesse se traduit par l'absence de contrat de travail. J’ai par exemple été recruté dans un quotidien de la place sans qu'aucun document n'ait été signé entre le directeur de la publication et moi. Ce qui fait que lorsqu'il a fallu que je perçoive mon premier salaire, la comptabilité ne savait quelle somme me verser, le Dp n'ayant rien indiqué dans ce sens à ce service. Dans un autre quotidien, j'ai passé six ans sans jamais changer de catégorie», dénonce un journaliste aujourd'hui finalement enrôlé par la Fonction publique.

Pour nombre de journalistes, l'absence d'un contrat de travail et par ricochet d'affiliation à la CNPS constitue un moindre mal en comparaison avec les conditions de travail et de rémunération. Première pomme de discorde: les frais de reportage, même si la situation varie d'une rédaction à une autre. Tandis qu'un journaliste de Radio Tiéméni Siantou (RTS) se plaint de percevoir 500 FCFA par jour, au quotidien Le Jour un rédacteur en chef se targue de recevoir 40.000 FCFA par semaine et 25.000 FCFA pour un chef de rubrique. A Repères, les frais les plus élevés culminent à 25.000 FCFA par mois. Une facilité carrément inexistante dans certaines rédactions. Comment faire son travail lorsque, outre le sous-équipement des salles de rédaction qui manquent de caméras, d'enregistreurs, de postes de radio ou de télévision, d'ordinateurs en bon état et de connexion Internet, etc. en plus les salaires sont dérisoires. «Deux mois après mon recrutement à La Nouvelle Expression, on a commencé à me verser un salaire mensuel de 40.000 FCFA. Moins d'un an plus tard, et après quelques velléités de grève, je gagnais désormais 72.000 FCFA, rejoignant ainsi la majorité des journalistes trouvés dans la maison dont la rémunération tournait autour de 80.000 à 90.000 FCFA voir plus de 100.000 FCFA pour quelques privilégiés», souffle un ancien qui observe que plusieurs années après son départ, la grille de rémunération n'as pas beaucoup évolué. Et La Nouvelle Expression n'est pas seule dans ce cas.

D'autres quotidiens payent leurs employés au lance-pierre, en offrant par exemple à un journaliste de niveau bac+3 en pré-emploi 50.000 FCFA mensuels. De quoi nourrir la fierté de la direction de l'hebdomadaire Repères dont la fourchette des salaires oscille entre 110.000 FCFA et 225.000 FCFA, ou du quotidien Mutations, où un chef de service gagne mensuellement environ 175.000 FCFA, hormis les frais de taxi et de téléphone qui s'élèvent à 60.000 FCFA environ. En dépit de leur rémunération enviable, les mutants ou les journalistes qui se targuent d'être mieux rémunérés auront toujours quelque chose à envier à leurs confrères du Sénégal où la convention collective, qu'aucun patron signataire n'applique au Cameroun, octroie un salaire de près de 200.000 FCFA à un journaliste débutant n'assumant aucune responsabilité au sein de l'entreprise. De ce point de vue, la presse écrite semble logée à meilleure enceinte que les radios et les télés. A la RTS, «certains gagnent 40.000 FCFA par mois, d'autres 60.000 FCFA, bien que vous trouvez aussi une ou deux personnes gagnant 150.000 FCFA», fait contre mauvaise fortune bon cœur un journaliste de cette radio urbaine émettant depuis Yaoundé. Que dire alors de la situation des journalistes de Ariane Télévision, qui pour certains ont dû attendre quatre ans voire plus avant de se voit attribuer des salaires oscillant entre 60.000 et 80.000 FCFA. Mais une constante apparait ici: le salaire, comme l'observe M. Haman Mana, se négocie en fonction du talent de chaque journaliste. «Les meilleurs journalistes auront toujours des salaires convenables. La pleurnicherie autour des "salaires de misère" n'est donc qu'une affaire de médiocres», tranche le directeur de publication du quotidien Le Jour.

Reste qu'il arrive encore aux employés de passer plusieurs mois sans nouvelles de leur solde. «En 20 ans d'existence, aucun journaliste de La Nouvelle Expression n'a jamais accusé 10 jours d'arriérés de salaire», se vante M. Séverin Tchounkeu. Sauf qu'il omet à dessein la réalité au sein d'Equinoxe radio et télé. Le personnel du quotidien Le Messager, lui, a retrouvé le sourire. «Depuis la mort du fondateur, nous sommes payés régulièrement. Un paradoxe quand on sait que les ressources ne se sont pas entre-temps accru et qu'on se rappelle que quelque temps avant, il a dû étouffer une grève du personnel qui réclamait six mois de salaires impayés. Les tiraillements de la succession ont permis de découvrir que le Dp avait un compte bancaire personnel très fourni», souffle une source interne. Autant dire que dans bien des cas, le défaut de paiement des salaires n'est pas seulement lié à l'état de santé financière de l'entreprise, mais aussi à l'ordre de priorité des dépenses défini par le patron. Les employés observent d'un œil dédaigneux les patrons privilégier leur train de vie personnel. «Ils roulent presque tous carrosse pendant qu'on trinque», se révolte un ancien de Aurore Plus qui s'étrangle presque du contraste entre le palais que possède le propriétaire de ce journal base à Douala et les conditions de travail de son personnel et surtout le niveau de revenus de son canard.

De l'avis de M. Jean-Claude Bilana, expert en publicité, ils sont nombreux «ces patrons qui utilisent la presse comme un paravent ou un porte-étendard des activités connexes développées en arrière-plan comme les marchés publics divers qui s'obtiennent en faisant au besoin chanter les chefs d'entreprise. Du coup un tel patron de presse n'a qu'une obligation: celle de paraître sans souci pour la qualité du contenu». Malaise: Les journalistes se livrent à la chasse au «gombo» Dans la crise que traverse la presse privée, les journalistes ne sont pas exempts de toute responsabilité. Tous les sans-emplois y trouvent refuge. «C'est la seule profession qui recrute à la fois les lettrés, les demi-lettrés et les analphabètes», reconnaît Christian Lang, journaliste en service au ministère de la communication (Mincom). Ce laisser-aller a ouvert la voie à toutes sortes de dérives.

En fin 2010, pas moins de 38 affaires visant des journalistes pour diffamation, propagation de fausses nouvelles, déclarations mensongères, injures, dénonciations calomnieuses, etc. étaient pendantes devant différentes juridictions camerounaises. «Le drame, s'insurge un journaliste, c'est cette ivraie qui essaime partout menace le bon grain. Car les gens ont tendance à regarder tous les journalistes sous le même prisme». Et les journalistes ne prennent pas de liberté avec la seule déontologie, l'éthique professionnelle est également foulée aux pieds. Travaillant sans véritables salaires versés de manière irrégulière et dans des conditions parfois exécrables, les journalistes se défoulent sur le «gombo». Même si en la matière même les journalistes de la presse publique pourtant mieux rémunérés revendiquent plusieurs faits d'armes. Une pratique que semble légitimer M. Tobie Hond, chef de la cellule juridique du Mincom: «Il faut un minimum de bien-être pour pratiquer la vertu».

Galvanisés par cette espèce de blanc-seing, certains parmi les journalistes inspirant respect font fi de leur dignité. «Il n'y a aucune honte à recevoir le perdiem quand il est prévu. Le bât blesse à partir du moment où certains confrères le provoquent, l'exigent en allant parfois jusqu'à prendre les organisateurs d'un événement en otage», précise un chef de cellule de la communication d'une administration publique qui plus d'une fois a eu maille a partir avec les journalistes. «On est d'accord que certains patrons, en se gardant de fournir les moyens de travail à leurs employés, les rendent vulnérables à de telles démarches. Mais ceci ne saurait justifier qu'un journaliste se batte pour deux mille francs, s'humilie en jouant par exemple des coudes pendant les cocktails qui clôturent généralement les séminaires et colloques», oppose un journaliste. Les journalistes rétorquent que sur ce champ, ils doivent parfois faire face à une rude concurrence de certains employeurs.

La perception du perdiem a été érigée en règle et son partage codifié par exemple à Ariane Télévision. Selon la position hiérarchique du journaliste, tout ou partie du «gombo» doit être reversé dans les caisses de la télévision. Si bien qu'un journaliste a été sanctionné en 2010 pour détournement des fonds de Ariave Tv. En fait, il s'agissait d'un perdiem octroyé a titre individuel et personnel au journaliste. Pour tout ce déshonneur, certains fleurons et meilleurs espoirs de la presse quittent la profession chaque jour, confirmant ainsi l'adage selon lequel le journalisme mène à tout. Juste quelques exemples emblématiques: Alain Blaise Batongué vient d'abandonner la direction de la publication de Mutations pour officier désormais comme secrétaire exécutif du Gicam. Junior Binyam a quitté la rédaction en chef du même quotidien pour le département de communication de la Fédération camerounaise de football. Joly Koum ou Benjamin Fouda Effa ont fait une infidélité respectivement à Canal 2 international et RTS pour rebondir à la Conac. Albert Ledoux Yondjeu a quitté radio et télévision Equinoxe pour une agence de communication. «Après plusieurs années de service acharné sans que rien ne change dans votre carrière, quand vous n'avez aucune visibilité dans votre carrière en termes d'évaluation, d'avantages, d'affiliation à la CNPS, vous êtes forcément obsédé par l'envie d'aller voir ailleurs», résume un journaliste qui a longtemps travaillé dans la presse privée avant de regagner la Fonction publique.

Décidément, le Cameroun n'a pas la presse qu'il mérite.

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Date de dernière mise à jour : 10/05/2012