CONDITIONS DE TRAVAIL: CRTV, négrier des temps modernes ?

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Les voix des ondes sont parfois insondables. Derrière celles qui tiennent en haleine les auditeurs se cache une réalité peu commune. En effet, des centaines de Camerounais travaillent au noir actuellement à la Cameroon Radio Television (CRTV). La situation date de plusieurs décennies. Pour diverses raisons, dont le manque d'emploi au Cameroun. Certains acceptent d'offrir gratuitement leurs services dans l'espoir d'être formellement recrutés un jour. D'autres, faute de mieux, finissent par se plaire dans leur condition d'employé n'ayant pour seul salaire que le prestige d'être vu à l'écran de télévision ou d'être entendu à la radio. Le visage de la Crtv contraste par conséquent avec la réalité intérieure.

Aussi bien les dirigeants de la Crtv qui profitent des services de cette catégorie d'employés que ces derniers eux-mêmes sont obligés de se donner des moyens de survie. Après une revalorisation décidée en 2010, seuls les animateurs de langues nationales ont désormais droit à ce qui est appelé salaire à tort. Celui-ci est de 35.000 FCFA par mois, perçu à la porte 802 de l'immeuble siège à Mballa 2, «contre décharge et non sur bulletin de paie comme le veut la loi», dénonce un personnel concerné ayant requis l'anonymat. Même si la source reconnaît que la Crtv ne parle pas de salaire dans ce cas, mais «d'argent de taxi». Le montant n'obéit à aucune logique. Les montants de salaires varient d'une époque à une autre, d'un chef de station à un autre.

En plus de vingt ans passés dans la maison, certains ont vu leur traitement doubler, cisaillé de moitié puis fixé de nouveau à un niveau qui sied au chef. La fourchette reste cependant entre 2000 et 35.000 FCFA actuellement. MM. Noah Zingui, Vincent Ahanda, Casmir Amougou, Joseph Kpolom ont perçu 2000 FCFA par mois durant toute leur carrière à la Crtv. Ils ont quitté ce monde sans réaliser leur rêve d'être reconnus comme employés à part entière de la maison avec un salaire conséquent. Curieusement, beaucoup parmi eux entretiennent femme et enfants, ont pu s'offrir un toit et un véhicule.

LA PATIENCE

D'autres, comme M. Bernard Erere, ont fini par cueillir «le fruit de la patience», se félicite le présentateur du "Défi" sur Crtv-Télé. Son recrutement est intervenu en fin d'année 2009, au bout de 17 ans de servitude dans la boîte. A côté de lui, Mme Aicha Mamah, du desk anglophone de Crtv-Centre, a passé 05 ans avant d'être enfin recrutée comme journaliste à la Crtv. Cependant que M. Samuel Bihong n'a signé son contrat avec la Crtv qu'en janvier 2012, après 09 ans de «collaborateur extérieur». Avant eux, MM. Joseph Songbai, Augustin Bidjocka et bien d'autres ont premièrement été collaborateurs extérieurs. Un statut ambigu par lequel étaient désignés à un moment MM. Martien Towa et Essono, deux éminents professeurs d'université, collègues du Pr. Gervais Mendo ZE, alors directeur général de l'office. Ces derniers en tant que tels mettaient leurs connaissances au service de la Crtv. Le Pr. Martien Towa pour enrichir les programmes ayant trait aux langues et civilisations bantou, moyennant 250 000 FCFA par mois.

La liste des catégories de personnels de la Crtv est longue. If y a des technico artistiques qui eux, «trouvent leur compte sur le terrain», rassure un cameraman dont les images portent régulièrement la mention «amateur» au synthétiseur d'écriture de la Crtv. A cause du manque de matériel technique à la Crtv, ils sont devenus incontournables. On les retrouve partout dans la postproduction, de la couverture sur le terrain en studios de production en passant par le tournage des téléfilms. Ils sont à l'oeuvre soit pour le compte de la Crtv soit comme producteurs indépendants diffusant sur les antennes de l'office. Ils ne sont cependant ni recrutés ni retenus parmi ceux qui émargent à la porte 802 de l'immeuble siège de Mballa 2. A l'instar de ces derniers, certains retraités continuent de produire à leurs frais des programmes, généralement sans repreneurs du a leur caractère exigeant et spécialisé.

TENSIONS

On comprend pourquoi la décision de fixer à 35.000 FCFA le salaire mensuel des personnels dits pigistes réjouit et redonne espoir, en même temps qu'elle crée des tensions. D'une part, elle est un facteur de discrimination en privant bon nombre de cette «gratification». D'autre part, elle est révélatrice des mauvaises relations interpersonnelles à la Crtv. En passant de 2000 FCFA il y a 25 ans à 35000 FCFA aujourd'hui, les salaires de pigistes ou animateurs de langues nationales sont réservés à quelques bénéficiaires seulement. A leur revue à la hausse depuis la fin d'année 2011, une lettre circulaire évoque des «tensions de trésorerie» obligeant à retenir un animateur par langue. A Crtv-Centre une dizaine de personnels est tout simplement remerciée. M. Benoît Effa Essomba, le chef de la station régionale Crtv-Centre, adresse une note explicative à M. Amadou Vamoulké, le directeur général (Dg) de la Crtv dans laquelle il trouve impossible de tenir seul l'antenne «de lundi à vendredi. D'abord humainement, cela est impossible et ils peuvent nous porter plainte». Si M. Vamoulké n'y est pas indifférent et accepte qu'on réintègre les déflatés, Mme Catherine Moudiki Mbango, directeur des affaires administratives et financières (Daaf), elle, ne fléchit pas. Elle aurait alors tenu tête à son patron en avançant qu'il n'y avait rien à faire.

Au point de faire brandir la menace d'une suppression totale du salaire de ceux qui ont été retenus au cas où Crtv-Centre ne désignait pas un animateur par langue. Tout en rappelant que la mention «pour considération» portée par M. Vamoulke sur le dossier défendu par M. Benoît Effa Essomba «ne signifie pas accord». Interdiction est aussi donnée au chef de station qui «veut en faire un peu trop» d'envoyer des dossiers motivés au Dg. Mme Moudiki prend sur elle de retenir trois animateurs de langues nationales à la station régionale Crtv du Centre.

Ces derniers sont chefs de leurs desks et agents en même temps : M. David Ayontchok pour la langue bafia, M. Jules Bindzi pour les langues béti et M. Bertrand Mboa, ancien agent de la Crtv en retraite depuis le début des années 2000 officie au desk bassa. Jusqu'en janvier 2011, l'effectif était de 14 dont 06 en ewondo, 04, en bafia et le même nombre en bassa. LES DEPUTES Dans cette guéguerre entre la Daaf et le chef de station, c'est le bâtiment abritant la station régionale de la Crtv pour le Centre qui accuse le coup. Depuis décembre 2011, «on ne nous paye pas. Ils ne nous disent non plus de partir. Nous sommes là à notre perte parce que nous aimons éduquer le public», se lamente un «collaborateur extérieur». Depuis lors, la vie semble s'être arrêtée à Crtv-Centre. Le berceau de la radiodiffusion au Cameroun ne paye pas de mine, l'initiative d'équiper la salle de rédaction en chaises est mise en attente du marché qui sera éventuellement étendu à l'ensemble de l'office.

Les toilettes ont cessé de fonctionner. Les odeurs nauséabondes conséquentes poussent agents et usagers à se soulager n'importe où dans le jardin. La station régionale n'arrive non plus à remplir pleinement sa mission de sensibilisation et d'éducation des populations surtout rurales. La décision de la Daaf conduira à coup sûr à la baisse de régime des langues nationales aux antennes de Crtv-Centre. Alors que les premiers états généraux de la communication tenus en 1994 à Yaoundé ont retenu la recommandation d' «une utilisation plus prononcée des langues nationales dans les médias d'Etat». Paradoxalement, les autres stations régionales sont dans les bonnes grâces des services centraux.

La station régionale de l'Ouest à Bafoussam compte par exemple 14 animateurs de langues nationales, 36 émargent régulièrement à Crtv Nord-Ouest à Bamenda. N'eussent été les règles strictes en la matière, certains députés du Centre auraient interrogé M. Issa Tchiroma Bakary, ministre de la communication sur le sujet. «Ce n'est que partie remise», avisent certaines sources.

PROFILS

Les pratiques professionnelles inattendues érigées en règle à la Crtv ne surprennent pas. Tant on y rencontre toutes sortes de profils, les salaires sont quasi inexistants pour certains cas, quand ceux-ci ne stagnent pas à 2000, 3000 et 4000 FCFA par mois. Ils sont admis comme une étape dans la carrière de nombreux agents de la Crtv. N'ayant de parents influents ou en l'absence d'une recommandation venant d'une grosse légume, certains n'ont pas eu d'autre voie que de débuter au desk de langues nationales.

Subrepticement, ils ont glissé vers les programmes et informations en français, tout en gardant leur place dans les langues nationales. MM. Augustin Bidjocka, Joseph Songbai, Samuel Bihong, Etienne Manguele 2, Mme Marie Chantal Mimboé Fouda, etc. ont effectué le parcours en plusieurs années, sans salaire et même sans inscription dans aucun fichier de l'office. Ceux issus des «familles aristocratiques» ne subissent pas le même parcours du combattant. Quels que soient le diplôme, le niveau d'études ou la formation et, sans stage préalable, les portes de la Crtv leur sont grandement ouvertes. Le parcours des uns et des autres est unique en son genre.

Des agents d'entretien passés au rang des techniciens ou régisseurs d'antenne. Des secrétaires de formation devenues journalistes. Des élèves en Economie sociale et familiale (Esf) acquièrent le statut de journalistes, animatrices ou productrices de programmes sur les antennes. Des enseignants qui troquent leur blouse contre le micro. Le cas de la fille d'un Premier ministre est suffisamment éloquent.

Au terme de sa formation à l'Ecole normale supérieure (Ens), elle se découvre une vocation de journaliste. C'est ainsi qu'elle est parachutée à la rédaction centrale du poste national de la Crtv-radio. Les responsables de la radio à l'époque ont beau s'embarrasser d'une telle collègue que rien n'y fait. Tout chemin mène à l'emploi est une loi à la Crtv.

© Célestin Obama | Repères

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