CAMEROUN,YAOUNDÉ: CES FAMILLES QUI MANGENT DANS LA POUBELLE

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Faute de moyens financiers conséquents, de nombreuses maîtresses de maison du deuxième arrondissement de la capitale camerounaise se ravitaillent en vivres à partir des restes laissés par les commerçantes le soir, sur leurs étals.

On les appelle les « N’dock ».1. La « Longue marche » en quête de détritus...Le site est très connu des habitants de la ville de Yaoundé. C’est le lieu dit « marché du 8e » situé en contre bas des hauteurs du commissariat de sécurité public du 8e arrondissement de Yaoundé, au quartier Tsinga.

A cet endroit qui ressemble à priori à un cul-de-sac, le trafic urbain est paradoxalement important. Le vrombissement des véhicules qui vont et viennent en rajoute à la pression due à la chaleur causée par le soleil de cet après midi du 1er mars 2013.

Au rayon des oignons, une dame – la cinquantaine entamée- promène son regard vers les commerçants. Mais bizarrement un regard absent, alors que le sac qu’elle tient discrètement en main donne à penser qu’elle est venue faire des emplettes. Mais Florence M. ne quitte pas le tabouret de fortune qu’elle occupe depuis une demi-heure. Quelquefois, elle agite la vieille robe en pagne (kaba-Ngondo) qu’elle arbore pour éloigner les mouches qui se posent sur elle. Les habitués des lieux l’observent à distance. Ce sont des vendeurs de costumes de seconde main (friperie) dans des hangars de fortune. Ils désignent Florence M., « N’dock », une appellation populaire qui, dans la sociologie locale, désigne ceux qui prennent du plaisir à manger les restes. Leurs railleries attirent le regard du reporter du Messager. Approchés, ces « vendeurs de vestes » lui jurent que la « N’dock » ne quittera pas son tabouret tant que les revendeuses de vivres n’auront pas décampé. Leur interlocuteur dubitatif attend de voir comment le séjour de Florence M. va se terminer.

Entre temps, le marché désemplit. Les vendeuses de vivres frais commencent à libérer les étals. Mais avant, elles font le ménage, en débarrassant, à l’aide d’un balaie, tout ce qu’elles estiment être des déchets irrécupérables qu’elles rangent dans un coin. Normalement, les équipes d’Hysacam – société chargée de l’hygiène et de la salubrité publique dans les grandes villes du Cameroun- devraient les récupérer en fin de journée, autour de 18 heures 30. Du moins, en principe. Mais ces agents de nettoyage ne les trouveront pas intacts. Car Florence M. se rue avec deux autres dames plus jeunes arrivées à l’instant sur ce que les commerçants estiment être des déchets bons pour la poubelle. Elles essayent autant qu’elles le peuvent, de se faire discrètes dans leurs recherches. Les habitués des lieux feignent de ne pas les voir. Ce qui donne l’impression à ces femmes que leur entourage se soucie peu de leur activité. Pourtant, elles sont la risée de tout le coin. Tout le monde, quasiment, au marché du 8e sait que certaines femmes viennent ramasser les restes de vivres laissées par les vendeuses pour nourrir leur famille.

2. Le retour de la quête vitale

Florence M. ne dit pas un seul mot à ses comparses. Elles n’ont pas l’air de se connaître d’ailleurs, malgré l’infortune qu’elles ont en partage. Maintenant qu’elle est seule sur le chemin du retour, elle ne se doute pas d’être suivie par quelqu’un, jusqu’au moment où elle se dirige vers des bas-fonds situés derrière le lieu dit « Macabo Bar ». Au moment où le reporter l’apostrophe, elle se montre quelque peu dédaigneuse. Mais est aussitôt rassurée lorsque son interlocuteur, astucieux, se présente comme un jeune, habitant jadis le quartier, et qui souhaite l’aider à transporter la charge qu’elle tient en main. « Ce n’est même pas lourd mon fils. Il n’y a pas grand-chose dans le sac. Juste quelques tomates, des condiments et une main [monceau, ndlr] de plantain », confie-t-elle, l’air triste. Mais à l’insistance de son interlocuteur, Florence M. cède et ne reprendra le sac qu’une fois parvenue devant le taudis qui sert de demeure à sa famille et elle. Le reporter du Messager se passant toujours pour un jeune du quartier propose à la mère de famille un billet de mille Francs Cfa pour compléter ses emplettes. Il s’ensuit un long soupir révélateur d’un extrême soulagement chez cette femme. « Merci ! Merci ! Merci ! Merci mon fils », exulte-t-elle avant d’inviter son « bienfaiteur » à entrer prendre un verre d’eau.

Lorsque Florence M. apprend de son compagnon de chemin qu’il l’a vue faire ses « emplettes » d’un autre genre, au marché du 8e. Elle baisse alors le regard, presque humiliée et se met à table. « Je suis une veuve. J’ai eu un seul fils qui est en prison. Je vis ici avec ses trois enfants. La vie est très dure pour nous. J’ai la tension [elle souffre d’hypertension artérielle]. Mon petit commerce de bananes mûres ne me permet pas de m’en sortir. Quand c’est très dur comme aujourd’hui, je vais au 8e récupérer ce que les bayam-sellam (revendeuses de vivres frais) n’ont pas pu écouler pour m’en sortir », explique-t-elle. Ainsi donc, Florence M. considère avoir simplement « récupéré » ce que les commerçantes n’ont pas pu vendre. Elle est loin d’imaginer que les riverains de ce marché qu’elle visite quelque fois la considèrent comme une « N’dock ». Pis, elle s’est même déjà faite raison. « C’est de la simple récupération. Je prends le soin de trier les vivres qui ne sont pas gâtés [impropres à la consommation, ndlr] quand je suis obligée d’aller attendre que les bayam-sellam quittent le marché afin de nourrir mes petits fils », précise cette femme qui se tord de douleur de temps à autres. En gros, elle n’admet pas que les vivres ramassés sur le bord de la route au marché sont bons pour la poubelle. D’ailleurs a-t-elle seulement le choix ?

3. Les « N’dock », une vraie légende

A Mokolo, Nkomkana, Tsinga Elobi, Madagascar… tous des quartiers chauds du deuxième arrondissement de la ville de Yaoundé, on peut retrouver des dizaines de Florence M. Elles ont toutes le même mode opératoire. Juste après le départ des vendeuses de vivres dans les différents marchés du coin, elles investissent les lieux pour « compléter leur marché [se ravitailler en produits vivriers que leur bourse ne leur permet pas de se procurer, ndlr] ». En dehors, du marché du 8e, on désigne celui de Mokolo en son secteur qui est près de Tsinga Elobi comme un haut lieu de rendez-vous des « N’dock », ces damnés de la terre qui fouillent les poubelles pour nourrir leur famille. Ici, ce sont les feuilles de légumes appelés « Okock » qui font recette. Dès qu’elles défraichissent, les commerçants ne pouvant plus les écouler les réservent en fin d’après-midi contre un montant dérisoire à ces personnes que la nature n’a pas comblé de confort de matériel.

Elles ont également la même condition sociale. Ce sont des femmes pauvres parfois épouses de personnes handicapées, chômeurs, grands malades ou simplement veuves. Elles vivent généralement dans les bidonvilles de Yaoundé et se lèvent quasiment chaque matin stressées par la difficile quête du pain quotidien. Bizarrement, leur misère ne suscite pas toujours la pitié de leur entourage qui n’hésite pas à leur coller les stigmates de la paresse, du manque d’initiative ou même de l’incapacité de « se battre » pour produire le minimum de ressources nécessaires pour leur survie. En face, les « N’dock » renchérissent que ceux qui se paient leur tête ne peuvent pas mesurer l’état de délabrement du tissu social au Cameroun qui poussent certaines personnes à recourir à des méthodes que leur envieraient les mendiants affirmés.

A ce titre, Florence M. souligne que « c’est un dépannage ». Car ce n’est pas tous les jours que cela arrive. « Lorsqu’un matin vous vous retrouvez avec 350 Fcfa pour nourrir votre famille, vous pouvez à peine acheter du bois à 100 Fcfa, de l’huile pour 100 Fcfa, de la banane à 150 Fcfa. Une voisine peut vous dépanner avec un peu d’arachide. Pas plus. Et le reste, il faut aller se battre au marché pour le trouver», se justifie – t- elle. Et de renchérir que : « même les grandes dames [plus fortunées qu’elles, Ndlr], qui font le marché [faire des emplettes] avec 1000 Fcfa sillonnent le marché [les étals] sans se fatiguer pendant toute une matinée pour pouvoir faire bouillir la marmite ». Celles-là très nombreuses et parfois « fonctionnaires [expression propre à la foule pour désigner des employées de bureaux à la condition sociale enviable à priori, ndlr] ne s’en sortent pas parce que le pays est dur », se défend Florence M.

© Le Messager : Rodrigue N. TONGUE

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