Cameroun - Titus Edzoa: Si je devais recommencer, je le referais

Sorti de prison le 24 février dernier, après 17 ans de détention, l'ex-Sg/Pr parle de son état d'esprit et de ses ambitions.

Titus edzoa

                                                                                               Titus Edzoa Photo: © Archives

Comment vous sentez-vous aujourd'hui [le 25 février 2013, ndlr]?

Je me sens très bien. Je suis heureux et je suis très ému de retrouver ma liberté. Et surtout je suis entouré de l'amour, l'amour de mon épouse et de mes enfants dont les yeux pétillent.

Comment était votre épouse quand elle vous a vu?

Elle était très émue et les paroles nous manquaient. On s'est embrassés, les enfants aussi.

Racontez-nous votre première soirée à la maison. Qu'est-ce qui vous a surpris, qu'est-ce que vous a ému?

Surtout de revoir les murs de la maison. J'ai trouvé que la maison vibrait très positivement. J'ai dû m'adapter à la dimension de l'environnement par rapport à mon petit environnement de la cellule.

Parce que votre cellule, c'était 7 m2?

Tout à fait. Je suis heureux et je peux dire que, avec les 17 années que j'ai passées, on prend du recul. Et donc à la sortie, ce n'est pas pour faire la guerre, c'est pour partager ce que j'ai pu acquérir lors de ce séjour, c'est-à-dire l'amour, le respect, la dignité et toutes ces valeurs qui animent l'être humain. 

Ça vous faisait tout drôle d'être dans des grandes pièces? Peut-être de voir la télévision aussi?

La télévision, ça m'a amusé parce que ça fait 17 ans que je ne la vois pas. Et c'était un peu bizarre (rires). Parce que, vous savez, j'ai vécu avec ma petite radio branchée sur RFI.

Vous êtes rentré avec, comme vous dites, beaucoup de sérénité. Est-ce qu'il n'y a quand même pas un petit peu de triomphe pour vous? Est-ce que ce n'est pas une victoire pour vous?

Pas du tout. Je ne considère pas ma sortie comme une victoire. Je la vis sans triomphalisme. Il n'y a pas d'esprit de revanche? Absolument pas. On ne fait pas 17 années de cellule pour faire la guerre.

Oui mais vous avez souffert?

Oui, mais cette souffrance m'a beaucoup enrichi, et c'est cet enrichissement là que je voudrais partager avec les autres, même avec ceux qui m'ont fait souffrir.

Vous êtes prêt à pardonner?

C'est déjà fait.

Et vous êtes prêt à rencontrer ceux qui vous ont fait du mal?

Oui, pourquoi pas. Sans aucune rancœur. Quand est-ce que vous avez senti que vous alliez enfin sortir de prison? C'était à la suite du décret; il y a six jours.

Quand vous avez entendu François Hollande sur RFI le 31 mai dernier, parlant de la détention inadmissible de Thierry Michel Atangana, comment avez-vous réagi?

J'ai suivi cela avec beaucoup de satisfaction et avec beaucoup d'espoir, parce qu'en fait c'est un problème fondamentalement et exclusivement politique. Donc à ce niveau-là, je me suis dit: les choses ont pris une nouvelle dimension, une nouvelle vitesse

. Quelle est à votre avis la vraie raison de votre libération?

Pour le moment, je ne spécule pas. Pour le moment, ce qui m'intéresse, c'est de regarder le ciel, voir le soleil qui se lève, embrasser mon épouse et mes enfants. Pour le moment, c'est le plus important.

Comment avez-vous fait pour tenir 17 ans sans perdre la raison?

C'est une question embarrassante. Je pense que lorsqu'on est en difficulté, il faut vibrer intérieurement avec beaucoup, beaucoup de détachement, sans acrimonie contre qui que ce soit.

Et qu'est-ce qui vous a aidé à tenir?

Tout cela, et puis mon épouse et mes enfants. Et tous ceux qui m'ont aidé, qu'ils sachent que je leur dis merci du fond du cœur.

Il y a votre épouse qui vous apportait à manger?

Oui, qui m'a nourri comme un bébé.

Il y a votre avocat peut-être?

Mon avocat, mes enfants, l'entourage. Ils sont nombreux. Il y en a même qui ne se dévoilaient pas, mais leur aide et leur soutien n'étaient pas moindres.

Et à l'étranger, est-ce qu'il y a des pays en particulier où vous sentez qu'on vous a soutenu?

Oui, non seulement des pays: il y a l'ONU, l'Union européenne, et je n'oublierai pas, je ne peux pas oublier la France.

La France de Sarkozy, la France de Hollande?

Je l'ai senti plus à la fin avec la France de Hollande. Peut-être avec Sarkozy aussi mais ce n'était pas encore le moment. La France de Hollande, je lui dois beaucoup.

Ces 17 années en prison professeur, est-ce que vous avez le sentiment d'une vie gâchée ou pas?

Pas du tout. Pour une raison: j'ai choisi de devenir un homme politique et quand on est homme politique, il y a des risques. Je les ai pris, je les ai assumés. Et je les assume.

Oui parce que vous vous étiez présenté contre le Président sortant dont vous aviez été le médecin personnel et le secrétaire général?

Tout à fait. Il faut assumer quand on pose un acte.

Et vous regrettez ce que vous avez fait en 1997?

Pas du tout! (rires). Si je devais recommencer, je le referais puisque c'est ces convictions pour lesquelles j'ai démissionné, qui me soutiennent jusqu'à aujourd'hui.

C'est votre fierté?

Oui, ma dignité. Le respect des autres.

Est-ce que vous avez demandé la grâce?

Non.

Vous vous considériez comme un prisonnier politique?

Non seulement je me considérais, mais j'étais un prisonnier politique.

Mais vous auriez quand même pu demander la grâce?

La vraie démarche de ma part c'est l'attitude, c'est-à-dire respecter l'autre. La politique ne doit pas se faire par l'injure. Il faut respecter l'autre.

Vous avez 69 ans. Qu'est-ce que vous allez devenir maintenant?

Pour le moment, je ne spécule pas. Comme je suis un homme d'action, une fois que je prends la décision, allez, je bouscule. Mais pour le moment, je voudrais être tranquille et aussi me reposer. Je voudrais me reposer non seulement physiquement mais mentalement.

Et qui sait, revenir un jour en politique?

Ce n'est pas exclu (rires). Tout peut arriver, bien sûr.

© CHRISTOPHE BOISBOUVIER (RFI) | RFI.fr Source: RFI

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Date de dernière mise à jour : 27/02/2014