CAMEROUN/SÉNATORIALES 2013: FRU NDI EST FATIGUÉ DE S’OPPOSER


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Sans cause ni raison, John Fru Ndi vient d’engager son parti aux élections sénatoriales.

D’hésitations en volte-face, le parfait renégat qu’il est devenu a décidé d’afficher au grand jour ses oripeaux de collaborateur du régime. Paul Biya peut désormais dormir tranquille et les Camerounais s’épancher sur leur triste sort.

Pour bien comprendre le niveau de compromission et de reniement de John Fru Ndi, il faut remonter à la création du Sdf. Dès son lancement le 26 mai 1990, le Sdf se positionne comme un parti opposé à l’ordre établi. Un ordre établi alorsmonolithique, liberticide et répressif. John Fru Ndi et les «Founding Fathers» du Sdf avaient alors perçu les préoccupations de la majorité des Camerounais, leur besoin de liberté et de bien-être.

Se faisant les porte-parole de ceux-ci, ils ont lancé le Sdf contre vents et marées. Dans le sang. Six Camerounais restent sur le carreau. Une offrande forcée à l’autel de la démocratisation que les Camerounais ont durement ressentie. Et pour bien le montrer, ils adhèrent massivement au Sdf. Et plébiscitent John Fru Ndi comme leur cheval de bataille. Même les autres leaders de l’opposition se sont laissé bluffer.

En soutenant le patron du Sdf à l’élection présidentielle de 1992. Un soutien payant puisqu’officiellement, Fru Ndi, candidat de l’Union pour le Changement, perdra de quelques malheureux points face à Paul Biya, juge et partie. Les chiffres de l’Union pour le Changement montrent que son champion a remporté la présidentielle. Mais, les moyens de celle-ci sont insignifiants face au déploiement dissuasif du régime pour se maintenir au pouvoir.

Le peuple de l’opposition, frustré de sa victoire et désillusionné dans sa quête du changement, s’en remet à John Fru Ndi dont la côte n’a pas cessé de monter. Il est presque le messie que les Camerounais attendent pour un meilleur jour dans leur pays. La suite des événements montrera que Ni John Fru Ndi était un messie malgré lui. Il met le Sdf, l’appareil de conquête du pouvoir, au service de son aura personnelle. Aidé en cela par une pléthore d’opportunistes qui jouent les lèche-culs et l’aident à se fourvoyer.

Ainsi, toutes les têtes qui débordent sont décapitées, là où son adversaire au pouvoir, doté des moyens d’Etat, continue à encadrer ses militants récalcitrants, quitte à ce qu’ils quittent le navire d’euxmêmes. Les Siga Asanga, Assongani, Pierre Kouemo, Maïdadi Sadi, Ben Muna, Kamdoum, Moukouri Mouléma, etc. passent par les fourches caudines de l’article 8 ; 2, s’ils ne sont pas tout simplement démissionnés. Le Sdf est dénué de sa quintessence. Au fil des ans aussi, John Fru Ndi va perdre ses militants dans ses différents atermoiements. Il prône l’abstention parfois pour les mêmes raisons que pour la participation.

C’est à donner le tournis.

Généralement, avant chaque élection, le leader du Sdf énonce un chapelet d’exigences comme casus belli pour la participation de son parti. Puis, sans que celles-ci soient satisfaites, le voilà qui pousse ses militants aux urnes. Pendant ce temps, le pouvoir Rdpc l’aide à se fragiliser. D’abord par des méthodes fortes de fraudes qui lui permettent, comme pendant les législatives de 97, à le confiner presqu’exclusivement dans le Nord-ouest afin de le faire passer pour un parti régional et à lui donner en définitive un nombre minimal de députés.

L’alibi démocratique de Paul Biya

A l’assemblée nationale, les élus Sdf servent comme de bien entendu d’alibi démocratique pour Paul Biya qui s’en lèche les babines. Si John jouit des fonds de souveraineté du parti, ses élus goûtent aux ors du pouvoir. Mba Ndam, président du groupe parlementaire, apprend bien vite son métier de député aux côtés de ses camarades du Rdpc. Toujours dans deux avions, il comprend dans les faits le privilège d’être un représentant du peuple.

A ses côtés, John Fru Ndi fait office de nain, même s’il continue à lui faire allégeance par pure élégance. De leur côté, les maires et conseillers municipaux du parti se frottent à la gestion publique, avec plus ou moins de bonheur. Mais, rien n’est plus pareil au Sdf. Bientôt, John Fru Ndi dirige le parti avec des élus du peuple tous conscients de leur importance. Progressivement, le Sdf n’est plus que l’ombre de lui-même. Ni John Fru Ndi souffre d’un mauvais complexe face à tous ces gens qu’il a «fabriqués» et qui profitent de «son» parti. D’autant plus que l’opposition ne jouit d’aucun statut dans notre pays. Il se rend compte de plus en plus clairement qu’il est le dindon de la farce. Aucun mandat électif à son actif, ce qui le met en position délicate face à ses militants élus.

Comment dans ces conditions rivaliser avec Paul Biya, prince parmi les princes alors qu’il bat le macadam chaque jour ? En 20 ans, ses convictions politiques de départ ont pris un coup. Pendant les deux décennies, Fru Ndi a demandé à rencontrer Paul Biya, fort de son statut de «chef de l’opposition» pour qu’ensemble, ils abordent l’avenir du Cameroun et des Camerounais. Pendant les deux décennies, Paul Biya, conscient de l’inconsistance de son rival, lui sert à chaque fois une fin de non recevoir. Jusqu’à ce qu’il lui plaise de l’inviter à la cérémonie des voeux au palais présidentiel, au comice agropastoral d’Ebolowa ou à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance à Bamenda. Récompense suprême pour celui qui commençait à désespérer de la politique.

Comme Paul Biya, il se fait vieux, sauf que l’un est aux affaires et l’autre dans la rue. Plus dans la rue même que ses propres militants dont certains jouissent des honneurs de la République. John Fru Ndi se saisit de son arme fétiche : celle du chantage et de la surenchère politique. Avant que Paul Biya ne revienne de France pour annoncer et convoquer le corps électoral pour les sénatoriales, Fru Ndi avait déjà annoncé la couleur de l’opposant intraitable à l’ordre établi, soucieux de la démocratisation de la vie politique du Cameroun. Pour aucune raison, il n’irait aux sénatoriales. Mieux, il aiderait Paul Biya «à gâter le pays», selon ses propres dires.

Les irréductibles du Sdf et de John Fru Ndi jubilent. On va voir ce qu’on va voir. Pendant qu’ils s’apprêtent à montrer à Paul Biya que ses mauvais tours des années 90 sont dépassés, voilà John Fru Ndi qui dédit toutes les décisions antérieures de son parti. Cette fois, il n’aidera pas Paul Biya «à gâter le pays». Il irait aux sénatoriales. Et avec lui son parti. Du coup, militants et partisans cherchent à comprendre. Pourquoi aller à des élections aussi mal ficelées et surtout précipitées alors même qu’il n’y a aucune chance de peser sur le jeu démocratique au sénat. Les choses sont faites de sorte que le Sdf ne pourra être qu’un faire-valoir pire que la caution qu’il donne au Rdpc depuis 1992 à l’Assemblée nationale.

Ex-opposant cherche strapontin

De fait, John Fru Ndi avait plus d’une raison d’exiger les municipales et les législatives avant les sénatoriales. Ne serait-ce que parce qu’il en profiterait pour élargir sa sphère d’influence et engranger des sièges et des mairies supplémentaires. Il conforterait ainsi ses positions avant d’aller à l’abordage du sénat. Il en a cure. Il ira à des élections gagnées d’avance. Pire que les précédentes. Car, même dans le Nord-ouest où il avait fait quasiment le plein de ses mairies en 2007, il serait battu par le Rdpc qui y compte 11 conseillers municipaux de plus que le Sdf.

Et dans toute l’étendue du territoire, le Rdpc compte sur le suffrage d’environ 9000 conseillers contre à peine 900 pour le Sdf. Inutile de dire que le Rdpc est parti pour rafler la quasi-totalité des sièges mis en jeu. Sans compter que son président doit nommer de façon discrétionnaire 30 sénateurs. On devine clairement quelle sera leur couleur politique. Y aller dans les conditions de non renouvellement des mandats des conseillers municipaux n’est pas compréhensible pour un parti qui prétend lutter pour le changement. Mais John Fru Ndi n’est pas un homme facilement compréhensible. Du moins pas de tous. Il a décidé de passer tout cela par pertes et profits, après avoir rencontré, non pas Paul Biya dont il mendie l’invitation depuis des lustres, mais Martin Belinga Eboutou, son directeur de cabinet.

En allant à Yaoundé rencontrer le Premier ministre, sa voiture a percuté deux Camerounais au niveau d’Obala qui y ont laissé la vie. Au lieu d’aller adresser ses condoléances aux familles éprouvées, Martin Belinga Eboutou est allé réconforter John Fru Ndi. Des fois qu’il aurait quelques bobos ! Certains journaux ont même titré : «Fru Ndi victime d’un accident de la circulation» ! A l’occasion, le pestiféré des heures chaudes de la République a droit aux honneurs princiers.

Au sortir de là, le patron du Sdf annonce à la nation que son parti participera aux sénatoriales avant d’enjoindre ses présidents régionaux à faire parvenir, dans l’urgence, les listes à la commission d’investiture au plus tard le 12 mars. C’est à devenir fou ! Que cherche Fru Ndi ? A-t-il encore des ambitions pour son parti et pour le Cameroun ? Il est impossible de faire l’économie de ces questions et de bien d’autres devant l’ampleur du grand écart qu’il vient d’effectuer

C’est Jean Robert Wafo, son ministre du shadow cabinet en charge de l’information et des médias qui tente une réponse : «Le Sdf avait le choix entre créer un blocage politique et accepter la mise sur pied d’un sénat. N’oublions surtout pas qu’en l’absence du Sénat, le conseil constitutionnel dont 3 membres sont désignés par le président du Sénat et dont la constatation de la vacance au sommet de l’Etat constitue une des prérogatives, ne peut pas prendre forme. En l’état actuel de nos institutions marqué par l’absence du Sénat et du conseil constitutionnel, en cas de vacance au sommet de l’Etat, le vide constitutionnel ne peut profiter qu’à l’oligarchie régnante qui dispose d’importants moyens matériels pour se régénérer par la force en cas de déflagration sociale de forte amplitude (…)

La posture du Sdf a donc été dictée par ses convictions républicaines et surtout par l’intérêt suprême du peuple camerounais qui passe par la mise sur pied de toutes les institutions contenues dans la constitution du 18 janvier 1996 notamment le conseil constitutionnel et le Sénat qui sont extrêmement importantes dans les mécanismes de dévolution du pouvoir politique dans notre pays.» Plus républicain, plus patriote, tu meurs ! Voilà le Sdf prêt à sauver la République en péril ! Tout le temps que le Sénat n’était pas en place, on a ignoré qu’il était «extrêmement important dans les mécanismes de dévotion du pouvoir politique».

On n’a pas vu le parti aux convictions républicaines forcer la main à Paul Biya pour qu’il commence à mettre sur pied les institutions prévues par la constitution du 18 janvier 1996. En 2004, quand Paul Biya a joué au mort pour voir la réaction des Camerounais, montrant clairement qu’une vacance de pouvoir pourrait mettre le pays en péril, on n’a pas vu le Sdf se mobiliser pour exiger hic et nunc la mise sur pied du conseil constitutionnel. Avant cela, en 1998, Le Messager avait annoncé que Paul Biya avait été victime d’un malaise cardiaque à la mi-temps de la coupe du Cameroun de football.

Pius Njawé son patron fut jugé et incarcéré non pas parce qu’on lui reprochait de propager une fausse nouvelle, mais parce qu’il refusait de dévoiler sa source. Là-dessus, que son information fût vraie ou pas, les partis politiques aux convictions républicaines comme le Sdf auraient pu se poser franchement la question du devenir du Cameroun en cas de vacance de pouvoir. Là encore, on n’a rien vu venir. Au lieu d’avancer des arguments spécieux comme ceux que le Sdf sert actuellement, John Fru Ndi pourrait très clairement dire à tous ceux qui lui font confiance qu’il arrive en fin de parcours.

Avec le lourd handicap du syndrome des poches plates qui ne lui laisse plus la sérénité nécessaire pour continuer à se battre. Il pourrait même plus simplement se négocier une petite place au Rdpc qu’il connaît plutôt bien. Cela passerait mieux. Mais c’est dur de croire qu’il va aux sénatoriales pour sauver le Cameroun. Contre qui ?

© Les Nouvelles du pays : Dominik FOPOUSSI

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Date de dernière mise à jour : 15/03/2013