Cameroun - Rebelote: Le trafic des enfants refait surface à l’Ouest

Ils sont généralement victimes de traitements inhumains et dégradants, parfois avec la complicité de leurs géniteurs.

1. Fortunes diverses des victimes

Ils sont nombreux ces enfants qui, comme cette victime expiatoire (Kiampi), une fillette décapitée courant juin 2010 à Bafoussam, soufflent le chaud et le froid sous les tropiques camerounais. Dans les différentes artères des villes de la région de l’Ouest, il est difficile de se promener sans risque de rencontrer des mineurs dans la rue, impliqués dans les petits métiers sans aucune protection. C’est ce qui aura justifié la sortie du préfet de la Mifi, Tangwa Joseph Fover interdisant en juillet dernier que ces enfants jugés vulnérables à son avis, se retrouvent à nouveau aux abords des routes pour chercher leur pitance. Les cibles désignées de ce trafic sont, souligne-t-on, issues des familles vivant dans une précarité sociale sans pareil. L’on note un réseau organisé associant des parents qui n’hésitent pas à céder leurs enfants à des intermédiaires, sans foi ni loi, chargés de convoyer les enfants et de les placer auprès d’employeurs qui les exploitent.

Les employeurs versent en contrepartie de l'argent dont l'essentiel est partagé entre l'intermédiaire et les parents. «J’ai été contrainte de me rendre à Douala en 2007 sous la pression de mon tuteur afin de servir comme fille de ménage dans une famille d’accueil que je ne connaissais même pas» avoue Patience Mbui, âgée de 22 ans et résidant au quartier Famla. De nos jours, ils sont nombreux, les enfants qui suivent une trajectoire quasi-identique. Ils vident progressivement les zones rurales en direction des grandes métropoles où ils sont appelés à travailler dans les ménages, le plus souvent comme un appoint. En milieu urbain, comme dans les villages, les enfants sont soumis à diverses formes d’abus qui affectent leur développement physique et mental.

Parmi ces phénomènes, la mise au travail et l’exploitation sexuelle sont légion à l’Ouest. «C’est après le décès de mon père que j’ai été obligé par ma mère à abandonner mes études pour aller servir dans un bar, question d’avoir un peu d’argent pour nourrir mes cadets», poursuit Julien K. qui a préféré garder l’anonymat. Les statistiques révèlent que le trafic des enfants est consécutif à la pauvreté ambiante, au dénuement et à la détresse des familles. Les trafiquants n’hésitent pas à rivaliser d’adresse pour convaincre les parents des victimes, leur promettant d’inscrire ces derniers dans des centres d’apprentissage. «Suite à un début de cancer qui a failli me coûter la vie en 2001, j’ai été prise en charge par un bienfaiteur alors que mes parents étaient financièrement asphyxiés et ne pouvaient plus prendre en charge mes frais médicaux.

Une fois la santé recouvrée, j’étais obligée d’aller travailler pour le compte de ce bienfaiteur qui a laissé croire à mes parents que je devais suivre une formation en couture», susurre Nguefack Annie aujourd’hui âgée de 29 ans et mère de deux enfants dans la localité de Tsinkop à Dschang. Pis, ce phénomène n’épargne aucune classe sociale. Tandis que l’enfant né d’un milieu pauvre fait par exemple l’objet d’exploitation sexuelle avec la complicité de sa famille, les enfants issus de familles riches ne sont pas moins kidnappés et détenus dans des conditions inhumaines et dégradantes jusqu’à ce qu’une rançon soit payée pour leur libération.

II- Le silence complice de l’Etat

Généralement, les femmes sont les plus exposées. Ceci se justifie d’ailleurs par la nature des travaux pour lesquels elles sont recrutées. Berline J. nous a révélé ses mésaventures et le martyr qu’elle endure dans une famille d’accueil à Kamkop : «j’ai été retenue comme baby-sitter. Mon travail consiste non seulement à prendre soin d’un nouveau-né, mais aussi à préparer et faire la lessive, tout ceci pour un salaire mensuel de 12.000 Fcfa». Cette confession justifierait donc le choix porté sur la gent féminine par les trafiquants, convaincus de ce que les garçons ne leur apporteraient pas autant. Sans ignorer la préférence que ces trafiquants ont pour les célibataires afin de réduire les charges, femmes mariées et filles-mères étant inutiles. «Je me souviens encore que j’ai perdu mon travail à l’auberge (prostituée, Ndlr) parce que j’ai conçu. Ce fut une période traumatisante pour moi», nous confie une jeune fille de 19 ans. Malgré les proportions que prend le phénomène du trafic des enfants au fil des ans, les pouvoirs publics semblent ne pas faire de son éradication une priorité. Même si des mesures conservatoires ont été prises dans le sens de la cause des enfants (notamment la loi n°2005/015 du 29 décembre 2005 relative à la lutte contre le trafic et la traite des enfants; Ndlr), l’implémentation de ces mesures ne suit pas toujours avec efficacité.

Gibrile KENFACK TSABDO (Stagiaire)

Cécile Yamdjeu: «Que les parents prennent leurs responsabilités» Face à la recrudescence du trafic des enfants dans la région de l’Ouest, ce cadre d’appui au service de la protection de l’enfant se prononce sur la question.

Quel est l’état des lieux du phénomène du trafic des enfants dans la région de l’Ouest ?

Dans les années 2005 à 2007, ce fléau n’était pas légion. Mais, rendu à ce jour, il se développe très rapidement. Il a d’autant pris de l’ampleur que les enfants sont orientés presque de force vers les travaux champêtres, le petit commerce et autres petits métiers, voire le commerce du sexe. À une certaine époque, quand bien même les enfants étaient envoyés dans la rue pour faire le commerce, c’était une catégorie d’âge relativement mature, mais de nos jours même les plus petits sont déjà intégrés dans ce commerce (vente de plastiques, d’oignons,…). Les enfants de sexe féminin constituent une cible de prédilection dans la mesure où ce sont elles que l’on rencontre en majorité dans les rues.

Qu’est-ce qui justifie que ce trafic ait pris des proportions aussi effarantes ?

C’est le fait de la pauvreté ambiante qui pousse les parents à exposer leurs enfants à la merci de ce trafic qui fait tellement de victimes. Nous gardons encore un triste souvenir des évènements de 2010 où une jeune fille du nom de Kiampi a été décapitée littéralement par ses bourreaux. Que dire de l’accroissement de nos villes qui deviennent des plaques tournantes de réseaux mafieux savamment entretenus. Sans oublier la mondialisation et son principal corollaire qu’est internet. À l’instar de chaque médaille qui a son revers, internet ne sert toujours pas qu’à l’instruction, mais aussi à entretenir ce qu’il convient d’appeler aujourd’hui la cybercriminalité.

Que prévoit la loi pour réprimer pareils actes si odieux et mettre hors d’état de nuire les trafiquants ?

Plusieurs textes et lois existent tant au niveau national qu’à l’international sur la question. Il en va ainsi de la loi n°2005/015 du 29 décembre 2005 qui dans ses dispositions générales s’insurge contre le trafic et la traite des enfants. De même que le décret de 2001 qui créé les centres de rééducation à même de prendre en charge les enfants victimes de pareils traitements dégradants. L’Onu n’est pas restée les bras croisés, tant elle a adopté le 20 novembre 1989 la convention des Nations-Unies, relative aux droits de l’enfant qui dans la lettre et l’esprit impose à tous les Etats signataires de prendre toutes les dispositions idoines afin que l’enfant soit dignement traité.

Quelle est votre attitude envers les trafiquants et les parents complices ?

L’objectif principal du service social, c’est la sensibilisation qui vise à amener les gens à prendre conscience du bien-être de l’homme. Un entretien est mené afin de connaître les mobiles qui poussent à commettre un tel acte. Mais la réalité du terrain est toute autre. Imaginez que vous trouvez une jeune fille de moins de 14 ans avec un plateau d’arachides sur la tête, vous l’interpelez et lui demandez de vous montrer ses parents qui, malheureusement, vivent dans un dénuement déconcertant. Ce qui nous reste à faire en pareille circonstance, c’est attirer l’attention de ces derniers sur les risques qu’encourt leur progéniture (viol, crimes rituels, …). Le plus important pour la famille, c’est ce que l’enfant ramène, on ne mesure pas les conséquences. En fait, le Minas milite pour la conscientisation. Et dans cette lourde tâche, nous ne sommes pas seuls ; nous bénéficions de la collaboration des forces de maintien de l’ordre, des juridictions, ainsi que des autres services publics comme le Minjec, Minproff, Minedub, etc.

Votre message à l’endroit de la communauté nationale ?

L’éducation parentale doit être de mise. Il est de bon ton que les parents prennent leurs responsabilités. Il leur revient d’inculquer à leurs enfants les valeurs morales, tout en créant un climat de dialogue au sein de la famille qui permette à l’enfant de s’épanouir et de s’intégrer pleinement dans la société. A plus forte raison l’éducation chrétienne qui, si elle est restaurée, redonnera à coup sûr à la dignité humaine une certaine valeur.

Entretien avec G. K. T. (Stagiaire)

© Gibrile KENFACK TSABDO | Le Messager

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