Cameroun : Questions sur la richesse de nos ministres

image-1.jpg

La nomination à une fonction gouvernementale au Cameroun est souvent la voie royale qui mène à l'accumulation des biens matériels.

Pas toujours de manière honnête. Un ministre sans maison, avec pour toute voiture une Renault Twingo d'une valeur d'un million de francs Cfa et une vieille Renault 4 estimée à 260 000 francs Cfa, en plus criblé de dettes. On croit rêver. Pourtant, il s'agit bien des avoirs d'un ministre français tel que déclarés il y a quelques jours au nom de la moralisation de la vie publique. Lorsqu'on compulse le patrimoine déclaré de tout le gouvernement français, le président Hollande avec, la somme totale ne fait même pas la moitié des 650 milliards de FCfa des biens estimés du seul fils de l'ancien président sénégalais, Karim Wade.

A l'observation, les biens déclarés par les ministres français sont, pour la plupart, antérieurs à leur entrée au gouvernement… La situation au Cameroun est tout autre. S'imagine-t-on seulement un ministre avec pour tout moyen de locomotion des voitures qui valent à peine un million ? Ou un simple secrétaire d'Etat sans biens immobiliers ? Ou un député dont le compte bancaire est au rouge ? Dès le jour où le décret présidentiel nommant un individu au poste de ministre est lu à la radio, s'ensuit une course effrénée à l'enrichissement et à l'accumulation compulsive des biens matériels. Cette attitude a d'ailleurs été popularisée dans une célèbre chanson de Donny Elwood : « Ma vie va changer. Le décret vient de tomber, mon frère est nommé à un poste très élevé… Je vais enfin gagner des marchés, même si je ne peux pas les livrer. Mon frère est en haut. » 30 juin 2009.

Le président Paul Biya nomme de nouveaux ministres. Parmi eux, un fonctionnaire qui tirait le diable par la queue. La « magie du décret présidentiel » vient le surprendre alors qu'il occupe une banale baraque dans un quartier de Yaoundé. La foule se rue chez lui pour le féliciter. Il n'y a même pas de chaises dans son salon aux murs défraichis et n'ayant, en guise de moquette, qu'une natte en paille. Le nouveau ministre est sérieusement fauché et c'est grâce à un homme d'affaires - opportuniste - qu'il réussira à « arroser » cette « marque de confiance » du chef l'Etat. La foule venue spontanément fêter la nomination va s'imbiber d'alcool jusqu'à plus soif. Le 9 décembre 2011, lorsqu'il quitte ses fonctions, c'est-à-dire après trois ans, ce fonctionnaire modeste est désormais propriétaire d'importants biens immobiliers et d'un parking automobile impressionnant. « Je ne serai plus jamais pauvre dans ma vie », confierat-il en toute franchise à un proche.

Akame Mfoumou : je veux encore manger Campagne électorale pour la présidentielle de cette année-là, Edouard Akame Mfoumou, ancien ministre de l'Economie et des Finances, fait un appel du ventre mémorable au cours d'un meeting politique. « Nous, nous voulons encore manger. Nous ne sommes pas encore rassasiés. Si vous, vous êtes rassasiés, moi pas. Je veux encore manger, je ne suis pas encore rassasié, je veux encore être ministre et même plus. Paul Biya peut encore rester au pouvoir pendant sept ans, trente ans, pourquoi pas une éternité, pour que nous continuions à manger. » Des propos qui montrent que monsieur Akame Mfoumou a une conception plutôt alimentaire de la fonction ministérielle.

On le voit, ministre au Cameroun semble signifier, pour certains, une course décomplexée à l'enrichissement. Il n'y a qu'à voir le train de vie ostentatoire de certains membres du gouvernement pour s'en convaincre. Osez pousser le portail d'un ministre et son parc automobile vous donnera le vertige. Une richesse souvent acquise après l'entrée en fonction, sans que rien de rationnel ne puisse le justifier. A l'issue de certains procès contre d'anciens membres du gouvernement, des biens ont été confisqués. Des avoirs colossaux dont il serait difficile pour ces personnalités n'ayant aucun passé d'industriel connu d'en justifier la provenance.

La situation est d'autant plus grave qu'une opacité entoure la fortune des dirigeants camerounais. Un flou entretenu par le refus du président Biya de faire appliquer l'article 66 de la Constitution du 18 janvier 1996 qui fait obligation au président de la République, au Premier ministre, aux membres du gouvernement et assimilés, aux membres du bureau de l'Assemblée nationale, au président et aux membres du bureau du Sénat, etc., de faire « une déclaration de leurs biens et avoirs au début et à la fin de leur mandat ou de leur fonction ». Si une telle loi était appliquée, il y aurait une plus grande lisibilité sur le patrimoine des hauts fonctionnaires avant leur prise de fonction et après. Ce qui permettrait de voir jusqu'à quel degré la fonction les a enrichis. Bien plus, à la différence du Sénégal où le patrimoine du fils de l'ancien président a été évalué (650 milliards FCfa), à charge pour lui d'en prouver la licéité, au Cameroun, il revient plutôt à la Justice de prouver qu'untel s'est illégalement enrichi. Ce qui est bien souvent difficile.

© Le Jour : Jean-Bruno Tagne

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau