Cameroun: Marafa prône des élections «démographiques»

Entre autres, il suggère notamment, dans sa dernière sortie (lire Le Messager no 3849 du lundi 3 juin courant) le rééquilibrage du nombre de députés par région et la suppression du poste de Premier ministre…

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Au secours, avec la publication de sa 6e lettre, l’activité épistolaire du ministre Marafa a repris. Aujourd’hui enfermé au Sed pour 25 ans, condamné pour « complicité intellectuelle » dans l’affaire dite de l’avion présidentiel le 25 mai 2012, Marafa Hamidou Yaya ci-devant ministre de l’Administration territoriale et de la décentralisation (Minatd) a été transféré de la prison centrale de Yaoundé à Kondengui pour une caserne du secrétariat d’Etat à la Défense (Sed). Il y poursuit son activité épistolaire, dont l’intitulé est cette fois-ci : « Lettre ouverte à monsieur le président de la République sur les moyens de rendre légitimité et efficacité à nos institutions ».

Le célèbre détenu du Sed évoque tour à tour le Sénat pour lequel il a fallu attendre « dix-sept ans pour que la révision constitutionnelle du 18 janvier 1996 soit enfin suivie d’effets ». Mais pense-t-il s’agissant de la tenue d’élections législatives à venir que, « dans le contexte nouveau, marqué par l’avènement du Sénat, elle doit être précédée d’une réforme cruciale : faire que tous les députés représentent un nombre de citoyens à peu près égal, conformément aux normes universelles applicables – dont la justification se passe d’explication ». S’agissant des institutions, Marafa pense que la forme même de gouvernement de notre pays fait problème avec un régime « semi-présidentiel », comprenant un gouvernement responsable devant le Parlement et dont l’action est dirigée par un Premier ministre.

L’auteur veut remettre en cause cet agencement constitutionnel dont l’immobilisme depuis des décennies n’échappe à personne. « En témoigne en particulier le retard pris dans la réalisation des travaux d’infrastructures et dans le lancement des grands programmes de lutte contre la pauvreté, pourtant budgétisés et financés ». Pour l’ex-ministre d’Etat, le président devrait conduire lui-même la politique de la nation, en première ligne de l’action politique. En évoquant cette situation, Marafa met le doigt dans la plaie. Paul Biya règne en effet plus qu’il ne gouverne.

Depuis l’avènement du Renouveau, il s’est résolument placé sous la dictée de son prédécesseur avant que les choses ne se gâtent. Le procès pour complot contre la Sûreté de l’Etat en 1983 et le putsch manqué d’avril 1984 ont obligé le chef de l’Etat à réviser ses prétentions démocratiques, devenu otage des sécurocrates du régime. Depuis, le Renouveau est devenu un hymne à la politique politicienne: la manière dont se sont déroulées les sénatoriales, le comportement cavalier d’Elecam, émanation du régime, les irrégularités des inscriptions sur les listes électorales, le choix des élus en fin de mandats pour élire d’autres élus, etc., sont autant de point d’ombres de l’actualité politique immédiate. De fait, les actes « en matière économique, sociale, sécuritaire et environnementale » sont relégués au second plan, de même que la communication gouvernementale devenue obsolète parce que frileuse.

Séparation des pouvoirs

A quoi sert un Premier ministre dans un régime comme celui du Cameroun ? « Une mesure courageuse et décisive d’adaptation du régime pourrait être la suppression du poste de Premier ministre, qui placerait directement sous l’autorité du président de la République l’action des ministres, ce qui est déjà le cas pour une petite poignée d’entre eux », répond Marafa Hamidou Yaya qui évoque aussi la séparation plus nette des pouvoirs comme facteur d’efficacité supplémentaire. Régner ou gouverner ? Dans un pays en transition comme le notre, où tout est urgent, ce n’est pas d’un monarque qu’il faut ainsi que semble le dénoncer Marafa. Celui qui se contente de gouverner est dans la gestion, dans l’exercice de l'autorité politique. Il s’agit de conduire, diriger. Avec un but, une fin, une raison, un ordre…

Ambition présidentielle

Par contre, l’actualité récente suggère que le président exerce le pouvoir souverain. C'est-à-dire qu’il commande et est obéi de façon absolue, sans discussions. Son pouvoir est tout puissant, sans partage ni avec l’Assemblée nationale, ni avec le Sénat dont le caractère bancal n’échappe à personne. Marafa Hamidou Yaya pense-t-il qu’il sera ce dirigeant qui gouverne au lieu de régner ? L’ayatollah Khomeiny avait misé sur ses cassettes pour changer le régime perse. Il fit tant et si bien que ses discours et oukases enflammées finirent par avoir raison du Chah d’Iran, qui, malgré sa cohorte de blindés responsables de centaines de morts dans les rues de Téhéran, finit par prendre la poudre d’escampette, au profit du chef musulman. La suite est connue… A chacun ses méthodes. Le contexte et l’activité épistolaire de Marafa ne laissent personne indifférent. Et les accents républicains de ses écrits font transparaitre une ambition présidentielle non voilée.

La question est de savoir comment il fera pour changer les choses du fond de sa cellule. Car il est évident que ses propositions pour changer le Cameroun ne peuvent être mises en action par le régime actuel qui semble usé par un pouvoir trentenaire passé à faire plus de la politique que de la programmation. « Le véritable enjeu c’est de prendre conscience que nous sommes dans une période exceptionnelle de l’histoire de notre pays : au cours des 15 prochaines années, la transition démocratique portera la population à 35 millions. Pour faire face aux défis que ce bouleversement va entraîner, le Cameroun doit se doter d’institutions adaptées à notre culture qui favorise en même temps l’efficacité gouvernementale et l’avènement d’une société de confiance, cadre indispensable à la prospérité et à la stabilité ».

Cafouillis politique

Il est évident que le discours de Marafa est un discours programme distillé à longueur de lettres, qui prend une nouvelle tournure en évoquant les délais et l’urgence de l’action. Il s’articule sur une démocratie qui tienne compte de la démographie, qui peut être considérée comme le poids propre pris par les régions dans l’activité parlementaire, et surtout la mise en place d’un mécanisme institutionnel de transition en cas de vacance du pouvoir, élément essentiel de maintien de l’ordre et de la paix. « Et, me tournant vers l’avenir, je mesure le chemin qui reste à parcourir pour faire que nos institutions ne soient plus en grave décalage avec les réalités de notre pays et qu’elles recouvrent une vraie légitimité ». Ce pied de nez aux parlementaires désormais sans mandat de l’Assemblée nationale est également une pique en direction des sénateurs mal élus qui sont censés représenter tant bien que mal les régions. Marafa président entend remettre de l’ordre dans ce cafouillis politique en attente de démocratie. Comment ? That is the question…

© Edouard Kingue | Le Messager

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