CAMEROUN :: Insécurité transfrontalière : Garoua-Boulaï – Bouar, l’axe de tous les dangers

Enlèvements, assassinats, attaques de convois et villageois par des bandes armées font de cette portion du trajet vers Bangui un haut lieu d’insécurité.

La ville de Bouar est traversée d'est en ouest par la Nationale n°3, faisant partie du Corridor Douala - Bangui. Ce corridor, long de 1 500 km, constitue la principale voie de transit de marchandises en partance en Centrafrique à partir du port de la capitale économique du Cameroun. Bouar se trouve à 452 km de Bangui, la capitale centrafricaine et à 158 km de Garoua-Boulaï, sur la frontière camerounaise. Selon les informations recueillies auprès des populations de Baboua et des pratiquants de cette route, l'axe Bouar-Garoua-Boulaï est aujourd'hui devenu très dangereux à cause des hommes armés qui y sévissent sans craintes. Lesquels ne cessent de rendre la vie difficile aux usagers de ce tronçon qui relie la République Centrafricaine au Cameroun.

Sachant que la Rca, pays sans littoral, dépend principalement du Cameroun pour son approvisionnement. Jean Toukam est un commerçant camerounais qui effectue régulièrement la ligne Douala-Bangui. Ce 03 juillet 2015, alors qu’il s’apprête à prendre la route en compagnie d’autres commerçants, il n’est pas très serein. Et pour cause, dit-il, « on n’est pas toujours sûr de voyager en sécurité sur cet axe où, dans certains villages reculés, les présumés auteurs des braquages sont repliés et continuent de menacer ». Aubin Ndinga, un des multiples déplacés de guerre centrafricains qui résident à Garoua-Boulaï, confirme cette « dangerosité ». Ainsi, dans les villages Koundé et Alim, les habitants nous apprennent que « des hommes armés qui seraient des présumés auteurs de braquages sur l’axe Bouar-Garoua-Boulaï, se sont repliés dans ces régions et commettent des exactions ». Selon un chef de village qui a requis l’anonymat, « ils sont une vingtaine et détiennent tous des armes de guerre de marque AK 47. Nous les avons également aperçus avec des lances roquettes ».

Cet axe est, selon les personnes qui le pratiquent régulièrement, « est le refuge des ex-Séléka, des braconniers soudanais, et des Peuls qui connaissent bien la région ». C’est à eux qu’on attribue l’assassinat, en mai 2014, de la photographe française Camille Lepage, qui effectuait un reportage en Centrafrique. Des sources concordantes à l’époque affirmaient qu’elle avait été tuée dans une embuscade à Gallo, un village situé sur l'axe Bouar-Garoua-Boulaï. Les affrontements de plus d'une demi-heure avaient fait au moins dix morts, dont quatre anti-balaka et six ex-Séléka et Peuls armés.

On soupçonne également que le Front démocratique du peuple centrafricain (Fdpc), de Martin Koumtamadji alias Abdoulaye Miskine, a posté des éléments sur cet axe. Et est à l’origine de quelques coups fumants ces derniers temps. Comme l’enlèvement le dimanche 19 juillet aux environs de 17 heures du sous-préfet et du maire de la ville centrafricaine de Baboua dans le département de la Nana-Mambéré. Selon Brice Jefferson Yadéré, secrétaire général de la sous-préfecture de Baboua, « Ils ont été surpris par les coupeurs de route dans un petit village appelé Goré à environ 34 km de Baboua. L’enlèvement a eu lieu alors que les deux victimes, roulant sur une moto, rentraient de Bouar pour prendre part à une rencontre avec Victor Waké, le ministre résident de la Nana-Mambéré en mission dans la localité. Avec eux, l’un des pasteurs de l’Eglise luthérienne locale et d’autres passagers ont été interceptés puis conduits dans la brousse. Après s’être présentées, les deux personnalités ont été retenues et les autres passagers libérés. » Selon un des témoins de la scène que nous avons pu joindre au téléphone alors qu’il s’était replié sur Garoua-Boulaï après cet enlèvement, « avant de se retirer dans la brousse avec les deux personnalités, les éléments de la bande armée qui nous ont kidnappés ont laissé entendre qu'ils vont maintenir les autorités en captivité jusqu'à ce que le gouvernement puisse satisfaire leurs revendications qu’ils n’ont pas énoncés sur-le-champ ».

Là où on suspectait le Fdpc d’Abdoulaye Miskine, un de ses lieutenants, joint par Radio Ndeke Luka ce 21 juillet 2015, réfute les accusations portées à leur endroit. « Nous appartenons au Fdpc du général de division Abdoulaye Miskine. Nous nous trouvons sur l'axe Bouar Garoua-Boulaï. Sur ce tronçon, on y retrouve d'autres groupes armés qui commettent autant d'exactions qui sont attribuées par le gouvernement aux éléments du Fdpc alors que beaucoup savent que nous sommes un groupe politico-militaire clairement identifié », a révélé le lieutenant Dieudonné Béoroféï du Fdpc. Le 24 juillet 2015, dans un communiqué relatif à l’enlèvement du maire et du sous-préfet de Baboua, un certain Colonel Abakar Sambla, qui dit être auteur de l’attaque de l’Église catholique de Fatima à Bangui le 28 mai 2014, déclare que ce kidnapping constitue une exigence pour revendiquer le versement de la somme de 350 millions de francs Cfa promise par une personnalité proche du Chef de l’État de la transition après l'attaque de l’Église. Cette sortie médiatique remet donc en cause l'accusation portée contre les hommes d’Abdoulaye Miskine.

« Nous sommes seulement à 19 km de Bouar et nous avons des hommes à Bangui. L’enlèvement de Baboua n’est juste qu’un avertissement. Alors si le délai d’une semaine sera dépassé, nous allons nous débarrasser du maire et le sous-préfet de Baboua, car nous n’avons de prisons en brousse. Après avoir nous être débarrassés de ces hommes, nous aurons la voie libre pour des actions de grandes envergures dans les grands centres et Bangui », lance le Colonel Abakar Sambla en guise d’ultimatum au gouvernement centrafricain. En précisant que « nous n’avons pas de problèmes avec gouvernement de Bangui, nous revendiquons notre dû, car il y a eu des morts de nos camarades que ne savent pas utiliser des grenades et des armes de guerres ».

Réactions

A travers Bachir Walidou Modibo, le ministre en charge de l'Administration du territoire et de la décentralisation, et porte-parole du gouvernement, l’Etat centrafricain condamne cet acte. Dans une sortie médiatique juste après cet enlèvement, Bachir Walidou Modibo déclarait qu’« il y a une règle internationale qui veut qu'on ne parle pas beaucoup de tout ce qui est en rapport avec le kidnapping, les prises d'otage. Cependant, le gouvernement est au courant de cette affaire dès les premiers instants et condamne fermement ce genre d'action. Nous voudrions dire et faire entendre à tous que ce type d'action est à bannir absolument sur notre territoire ». Même son de cloche du côté des organisations de défense et de promotion des droits de l'homme qui dénoncent « cet acte de barbarie pour certains de nos compatriotes qui pensent que la meilleure solution aujourd'hui, c'est de prendre les armes pour perturber la quiétude des populations ».

Les évènements de ces derniers jours sur l’axe Garoua-Boulaï-Bouar ont également suscité la mobilisation de la coordination générale des partis et associations politiques (Cgpap) qui a réagi le 23 juillet 2015. Joint pour par nos confrères centrafricains, Davy Yama, son porte-parole, exige aux autorités centrafricaines, « en partenariat avec les forces onusiennes, de mettre les bouchées doubles en vue d'assurer la sécurité sur le corridor Bangui-Douala, vital pour l'économie nationale ». Souvent pointée du doigt et accusée de laxisme, la Mission intégrée multidimensionnelle de stabilisation de la Centrafrique (Minusca) se dit très préoccupée par la montée croissante de l'insécurité sur le corridor Bangui-Béloko. Dans un communiqué publié le 22 juillet 2015, le Général Martin Tumenta, commandant de la Minusca, annonce qu’« au-delà des mesures arrêtées de commun accord avec la Minusca, les syndicalistes et les transporteurs au cours des réunions tenues les 9 et 11 juin 2015 à Bangui, des patrouilles régulières seront menées dans le secteur et particulièrement dans la partie située entre Béloko-Baboua ».

Enfin, côté camerounais, ces exactions issues des accrochages réguliers entre anti-Balaka et ex-Séléka sur cet axe provoquent souvent la colère du Syndicat national des chauffeurs professionnels des transports du Cameroun (Syncprotcam). Par la voix de son président Ibrahima Yaya, ce syndicat a plusieurs fois menacé couper les approvisionnements à la Centrafrique à cause de l'assassinat de certains chauffeurs dans des localités de ce pays en crise.

© bernardbangda22.over-blog.com : Bernard Bangda
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