Cameroun - Insécurité: De nouvelles techniques d’agression font leur lit à Douala

La misère galopante pousse les malfrats à se montrer ingénieux. La riposte des forces de sécurité est attendue.

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I- Les taxis, les bistrots et les rues ambiantes ciblés

Ville cosmopolite de plus de deux millions d’habitants, Douala, se hisse, au quotidien, au sommet du palmarès des villes où règne l’insécurité sur le continent noir. Justin Takougoum, technicien automobile, en a fait la triste expérience il y a quelques jours. « Je suis allé prendre un verre dans un bar avant de rentrer à la maison. Au moment de rentrer, un jeune m’a approché, me demandant de la cigarette, au moment où je voulais manifester un geste de magnanimité à son endroit, il m’a dépouillé de mon argent. Je n’ai pas été méfiant parce qu’il s’est montré poli et inoffensif à mon endroit », raconte-t-il.

Paulin Serges Batoum, un autre habitué des milieux ambiants au lieu dit Brazzaville à Douala, est lui aussi tombé dans la nasse des malfrats qui s’appliquent à mettre en œuvre de nouvelles techniques de vol. « Un jeune homme d’une trentaine d’années m’a approché. Il s’est montré sympathique. Par la suite, il m’a proposé de m’aider à trouver une compagne avec qui je devrais passer toute la soirée. J’ai refusé. Il s’est rapproché de moi. Et lorsque je me levais pour partir, il s’est frotté sur moi en jouant au comédien. Dans ses mouvements, il a sorti discrètement une lame de rasoir de ses poches, et s’est mis à me blesser avec cet instrument. Lorsque je m’agitais, il a vidé mes poches, et a fondu dans la nature », se plaint-il. Arlette Makamté, attachée commerciale dans une entreprise spécialisée dans la production des pâtes alimentaires de la place, n’a pas encore oublié une mésaventure qu’elle a vécue au début de ce mois de novembre 2014. «J’ai emprunté un taxi d’Akwa pour le marché Mboppi. Un jeune homme assez éloquent, y est entré. Nous étions les seuls assis sur le siège arrière du véhicule. Il parlait avec aisance et passion. A un moment je me suis senti affaiblie. A l’arrêt du taxi, j’ai constaté que mes bijoux et mon argent avaient disparu de mon sac à main. Mon voisin ne s’y trouvait plus», se lamente-t-elle. Selon certains habitants de Douala, une autre technique à la mode consiste pour les malfrats à faire inhaler un produit toxique à leur cible. Une fois que la victime est affaiblie sous l’effet du produit hypnotique, elle est dépouillée de ses biens.

Selon nos confrères du journal La Nouvelle Expression, Josseline Juimo, employée dans une entreprise de la ville a fait la triste expérience le lundi 10 novembre dernier. «Lorsque la dame est entrée, j’étais obligée de me reculer pour lui faire la place. Ce qui fait que je me suis retrouvée au milieu. Jusque là, tout allait bien…jusqu’au moment où le monsieur qui était assis à ma gauche s’est mis à faire monter et descendre la vitre du taxi. Je n’ai pas compris pourquoi il le faisait, mais je ne me suis pas inquiétée…au bout d’un instant, j’ai commencé à ressentir une fatigue générale. Je n’arrivais plus à bien respirer…j’essayais de parler mais je n’y arrivais pas…tout ce dont je me souviens est que, je me suis retrouvée au niveau de Bonassama, errante comme une folle. Mon sac à main, mes bijoux, mon téléphone portable, les chaussures que je portais, tout avait disparu. J’avais de violents maux de tête et je voyais floue. C’est une commerçante en bordure de route qui, voyant mon allure, est venue à mon secours…C’est seulement après avoir entièrement repris conscience que j’ai réalisé que je venais de me faire agresser. Dieu merci qu’il n’ont fait que me dépouiller. Ça aurait pu être pire…», rapporte-t-elle chez nos confrères. Selon Banindjen, enseignant de psychologie à l’université de Douala, les acteurs de ces nouvelles formes d’agression sont bien entraînés. «Au départ, ils prennent la peine de bavarder avec la personne ciblée sur un sujet qui la captive. Il parle souvent des sujets d’actualité. Dès lors que votre attention est acquise, ils procèdent par hypnose pour vous endormir. Le phénomène est quasi-magique. En fait, ils frappent des personnes naïves. Ils prennent la peine de briser vos mécanismes de défenses naturelles. Une fois que vous êtes vulnérables, ils vous dépouillent», explique l’expert. Reste que plusieurs habitants de Douala déplorent le laxisme des autorités de la place. Surtout qu’elles tardent à mettre sur pied un dispositif pour parer à ces nouvelles formes d’agression.

II- La pauvreté ambiante comme source de violence

Pour M. Banindjen, la vie dans cette ville ne cesse de devenir de plus en plus alambiquée. Selon lui, la pauvreté et l'incertitude du lendemain constituent un réel problème pour les populations à cause de l'instabilité de la vie sociale. Pour Elie Kamga, psychothérapeute, il est constant que les violences urbaines au Cameroun puisent leur origine dans les grandes mutations subies par les sociétés contemporaines et contraignantes à l'adoption de nouvelles donnes qui, d'une manière ou d'une autre sont contradictoires à celles qui prévalaient dans les collectivités africaines d'antan. «La poussée des inégalités » et diverses d’exclusions sociales structurent ces nouvelles formes de violence. Les gens sont ingénieux parce qu’ils veulent survivre. Car, comme le remarque M. Banindjen, « ils n’ont rien à faire et ne veulent rien faire ».

Les difficultés liées à l’accès à un travail décent et à la stabilité professionnelle et l’exclusion par la difficulté d'accès au logement font partie des causes de ces nouvelles formes de banditisme. « Dès lors, explique Elie Kamga, l'autorité familiale de nos sociétés traditionnelles qui se chargeait du contrôle social des membres de la famille et de la collectivité par la transmission des valeurs, des règles et de leur suivi ont perdu leur substance par l'acculturation due au modernisme. » Les violences urbaines sont, selon cet expert, dès lors difficiles à comprendre à l'intérieur d'un système socio spatial dynamique dont les éléments structurants sont l'économie libérale globalisée et la ville comme environnement hégémonique. Les éléments plus spécifiquement sociaux, qui naissent des deux précités, tels que la croissance des inégalités, la criminalisation de la pauvreté, la fragmentation du territoire et l'assujettissement de la démocratie à la sécurité.

III- La dimension scientifique de la police interpellée

Approché par Le Messager au sujet de cette vague d’insécurité qui sévit à Douala, le commandant du Groupement mobile d’intervention N°2 Du Littoral , le commissaire de police principal Aldjim Gérard, trouve que son unité se déploie sans relâche pour lutter contre toute forme de criminalités ou de violences dans la métropole économique. « Nous faisons tout pour être présents lorsqu’il faut voler au secours des populations. Nous nous déployons aussi pour le respect de l’ordre public. Face aux nouvelles formes d’agression, nous tenons des rapports sur la question à la hiérarchie. Mais avant, nous mettons des méthodes appropriées face aux scènes de violences ou d’agressions rencontrées », explique le haut gradé de la police camerounaise. Seulement, le psychologue Banindjen trouve que la riposte de la police n’est pas efficiente.

Il conseille l’administration d’une bonne dose de formation psychologique aux policiers. Pour lui, l’homme en tenue doit être capable de déceler les manœuvres mentales montées par des malfrats pour venir à bout des populations naïves. L’enseignant de l’université de Douala plaide pour la densification et le fonctionnement effectif de l’unité scientifique de la police. Pour lui, à côté des agents de renseignements, il faudrait renforcer un réseau de policiers «invisibles» qui, sans uniforme permettant leur identification facile, pourraient traquer les acteurs de ces nouvelles formes d’agression dans les taxis, les bistrots et autres lieux publics de la ville afin qu’elle garde sa vocation de poumon de l’économie camerounaise. Il est surtout conseillé d’être vigilant partout. L’insécurité est le lot commun à toutes les grandes métropoles du monde.

© Guy Modeste DZUDIE | Le Messager

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