Cameroun - Enoh Meyomesse: La perversion de la démocratie du Cameroun

Écrivain et homme politique incarcéré à Kondengui, il analyse les primaires au sein du Rdpc.

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Primaires ou investitures? Tel est le débat qui a fortement agité la classe politique camerounaise (en tout cas ce qui en tient lieu) ces derniers jours, aussitôt convoqué le corps électoral. Les partisans des primaires, il va sans dire, étaient nombreux, infiniment plus que ceux des investitures. Quoi de plus normal à cela, dès lors que nous sommes en démocratie, et que sous ce type de régime, les représentants du peuple sont désignés par voie électorale? Bien mieux, simple rappel historique, cette question des primaires au sein du parti administratif qu'est le Rdpc, avait été à l'origine d'un des conflits qui avaient opposé, en 1983, Ahmadou Ahidjo à Paul Biya, fraichement désigné Président de la République.

Biya Paul avait, en réponse à la forte revendication du peuple portant sur une libéralisation de la vie politique nationale qui avait vu le jour au lendemain de son accession au pouvoir, à défaut de sa démocratisation véritable, décidé d'introduire la compétition au sein du parti, unique, l'Union nationale camerounaise, Unc, mère du Rdpc. Il s'agissait d'autoriser les militants de ce parti à choisir eux-mêmes désormais les individus les plus indiqués pour les représenter dans les conseils municipaux à travers le territoire national et au Parlement. Le Président camerounais s'inspirait ainsi de ce que pratiquait déjà depuis quelques années en Côte d'Ivoire, Félix Houphouët Boigny. Naturellement, le peuple, dans sa globalité, n’était guère concerné par cette décision qui ne s'adressait qu'aux seuls militants du parti unique?

Dans le même élan, le Président camerounais avait également décidé de mettre fin à la circonscription départementale, autrement dit, de transformer le territoire camerounais en plusieurs circonscriptions électorales correspondant au nombre de départements que comportait le pays. On sait ce qu'il était advenu de ces deux révolutions véritablement coperniciennes, compte tenu de l'époque: refus total des barons du régime, mise en minorité de Biya Paul, et, maintien pur et simple du statuquo. Il aura fallu attendre le scrutin de 1988, pour voir enfin appliquée cette «démocratisation» d'inspiration ivoirienne.

Quoi qu'il en soit, ce fut une avancée significative dans la marche du Cameroun vers une démocratie véritable et authentique, et une victoire indiscutable des âmes éprises de liberté et de démocratie tant à travers le pays que hors de celui-ci. Un pas important vers le retour à la situation qui avait prévalu au Cameroun du 1er octobre 1945, date de la première élection au Cameroun sous administration française, au 1er septembre 1966, date de l'instauration officielle de la dictature et du régime de terreur qui s'était traduit, des décennies durant, par une abolition totale des libertés individuelles, l'organisation de procès politiques et la construction de camps de «rééducation civique» pour les opposants politiques, joli nom par lequel étaient désignés les camps de concentration, à travers le territoire national.

Lorsque, (vingt-cinq années plus tard- 1988, 2013) le parti administratif qu'est le Rdpc choisit de ne pas autoriser l'organisation d'élections primaires pour la désignation de ses candidats en vue du double scrutin du 30 Septembre 2013, comment ne pas constater en le déplorant, que cette formation politique, appendice de l'administration publique, vient d'opérer un bond spectaculaire en arrière? Grosse question que celle-là, qui mérite réflexion, et nous amène à jeter un regard critiqué sur l'expérience des élections primaires au sein des partis politiques camerounais, que ce soit l'excroissance de l'administration publique qu'est le Rdpc, comme tous les autres.

Les primaires en trompent l'œil au sein des partis politiques

En fait, la pratique d'élections primaires au sein des partis politiques camerounais a rapidement été tributaire de l'art dans lequel excelle une bonne partie de notre peuple, la perversion de tout ce qui s'offre de positif à lui, ceci de manière systématique. En effet, dès lors qu'une idée neuve, un concept nouveau arrive au Cameroun, tout de suite, celle-ci ou celui-ci est «camerounisé», c'est-à-dire adapté à l'esprit camerounais et dont deux traits dominants sont la roublardise et la corruption. La démocratie au Cameroun n'y a pas échappé. Elle a rapidement été pervertie par le Camerounais, au point où elle est devenue une immense parodie.

Qu'est-ce que c'est une élection au Cameroun de nos jours?

Une vaste comédie de fort mauvais goût destinée à l'opinion internationale. Votes multiples, bourrages d'urnes, gommage des résultats, intervention scandaleuse des sous-préfets, implication totale de toute l'administration publique en faveur d'un seul camp. «Le Cameroun c'est le Cameroun» se plait à clamer la population, manière pour elle de décréter fièrement qu'elle n'est concernée par ce qui se passe ailleurs de positif. Commencées en 1988, au fil du temps, les élections primaires au sein des partis politiques camerounais ont été totalement perverties. Dans les différentes sections du RDPC à travers le territoire national, les vainqueurs de ces scrutins n'ont plus été les «militants» les plus populaires ou les plus représentatifs de ce parti politique, mais plutôt, d'une part, ceux qui avaient déboursé le plus d'argent pour «inciter» les électeurs à voter pour eux, d'autre part, ceux qui en avaient bien nourris en eux, d'autre part, ceux qui en avaient transporté par camions le plus grand nombre des villages, et les avaient bien nourris en ville.

Il est ainsi fréquent d'assister à des situations cocasses du genre, qui a fait venir dix camions de votants et les a parqués dans un coin de la ville de peur que ceux-ci ne soient contactés et corrompus par quelque rival, retrouver battu aux élections parce qu'il ne sera pas parvenu à déverser à temps dans la permanence du parti, tout ce bétail électoral qu'il a pris la peine d'aller chercher dans les lointains villages. Un autre perd le scrutin simplement parce qu'il disposait d'un petit nombre de camions contrairement à ses rivaux, ou que plusieurs de ceux qu'il avait dépêchés dans les campagnes se sont embourbés en chemin à la suite d'une malencontreuse pluie ayant transformé la route en patinoire. Un troisième perd le scrutin parce que son bétail électoral à lui n'a pas été convenablement gavé de nourriture, de «king Arthur et d'Odontol, une fois parvenu en ville.

Que dire alors des interventions scandaleuses des fameuses «personnalités ressources» dans le scrutin?

C'est le lieu ici d'évoquer ce qui s'était passé dans la Lékié, plus précisément dans l'arrondissement de Sa'a, au cours d'une soirée électorale portant sur la confection de la liste de candidats du Rdpc pour les municipales. Alors que la tension avait atteint son paroxysme dans la salle de la permanence du parti entre plusieurs listes en compétitions et que la «personnalité ressource» du comité central du Rdpc ne parvenait guère à imposer à l'assistance la liste constituée de ses protégés, une idée générale lui était venue à la tête. Il avait, devant tout le monde, nerveusement fourré sa main dans la poche de son veston, avait extrait le téléphone cellulaire qui s'y trouvait, l'avait ostensiblement plaqué à l'oreille et s'était subitement dressé tel un ressort qui se détend. Puis il s'était mis à opiner de la tête tout en représentant à haute et intelligible voix, «oui, excellence...mes hommages, excellence» enfin il avait remis le téléphone dans la poche de son veston.

Naturellement, lorsqu'il avait commencé à dire «oui, Excellence» et d'autant plus qu'il s'était tout d'un coup levé après avoir décroché son téléphone, toute l'assistance avait deviné qu'il était en train de répondre à un appel téléphonique du Président de la République et avait immédiatement cessé tout bavardage afin de ne pas perturber l'auguste communication. C'est alors que la fameuse «personnalité ressource» avait adopté son air le plus grave et avait déclaré d'un ton officiel, «le Chef de l'Etat, Président national, me demande de retenir la liste conduite par un tel». Puis, il s'était assis, pendant que des murmures envahissaient la salle. Moins de cinq minutes après, il s'était de nouveau levé, et avait déclaré, «la séance est close, le Président national a tranché, je rentre à Yaoundé». Naturellement, la liste prétendument imposée par le Président de la République était celle de ses protégés...

Que dire, enfin, des dignitaires du régime, personnages hauts placés dans l'appareil d'Etat, qui font «remporter» les primaires, à coups de paquets d'argent, de camions entiers de poissons et de ballots de pagnes du Rdpc, par la liste où figure le nom de leurs épouses? N'avons-nous pas dans l'Assemblée sortante, comme députés, des femmes de généraux, de Dg, et au¬tres personnalités de la République?

Pour tout dire, cette belle chose que constituent les primaires dans les pays démocratiques du Nord qui nous servent de modèle, a été apprivoisée chez nous, camerounisée, adaptée aux fameuses «réalités nationales» si chères aux Camerounais hostiles à la démocratie. Elle s'est transformée en une roublardise monumentale qui n'a fait avancer, ni le parti politique, qui les a organisées, ni la Nation. Car, quel genre de députés en est issus?

Investitures: remède en apparence

De ce qui précède, on arrive facilement à la conclusion qu'il faille revenir aux investitures par le comité central du Rdpc comme du temps de l'Une, c'est-à-dire, avant 1985? Erreur monumentale? Les investitures, elles non plus ne peuvent remédier au problème de la médiocrité de nos élus, car c'est bien de cela qu'il est question. Formule ô combien anti-démocratique, l'investiture par le comité central du Rdpc, telle qu'elle a été formulée, n'apporte non plus satisfaction, au problème posé, il a été mis en avant des critères qui, en apparence pourront produire les fruits escomptés, mais qui, à l'analyse, n'y parviendront guère. Parmi les critères retenus pour l'investiture, deux principaux sont hautement critiquables.

Il s'agit, d'une part d'une ancienneté d'au moins cinq années dans ce parti politique, et d'autre part d'un militantisme irréprochable?

1- L'ancienneté dans le Rdpc.

De toute évidence, cette clause vise à barrer la voie aux «ouvriers de la dernière heure» comme on dit. En vérité il s'agit d'une mesure de protection pure et simple adoptée par les bénéficiaires actuels du régime, et rien d'autre. Ils font croire qu'ils ont œuvré pour le Rdpc, en leur qualité de militants et qu'il ne saurait être question que des opportunités viennent jouir du fruit de leurs efforts. Et à travers cette perception des choses, ils laissent penser que le Rdpc détiendrait quelque pouvoir que ce soit au Cameroun. Malheureusement, la réalité est tout autre. Si des individus titulaires de la carte de ce parti politique se retrouvent nommés à des hautes fonctions de la République, cela ne veut pas pour autant dire que celui-ci décide de quoi que ce soit. C'est une méprise monumentale. Le pouvoir au Cameroun n'est pas détenu par le Rdpc, mais plutôt par le Président de la République uniquement. Ce parti politique ne constitue que la caisse de résonnance, et rien d'autre, de ses décisions. Il est un amplificateur de ses mots d'ordre. Aucune décision capitale pour le pays n'est prise, ni au congrès, ni au comité central, ni au bureau politique de cette formation politique. Les membres de ces différentes instances ne sont ainsi que de simples figurants, des membres dodus comme une maison.

Où a-t-on vu un lit, une table, une armoire, être propriétaires de la case où ils ont été placés?

C'est la même chose avec les membres du Comité central du Rdpc et du bureau politique, malgré toutes leurs crâneries et leurs grands airs à travers la République. Ils ne décident de rien. C'est à peine s'ils ont la possibilité de rencontrer leur Président national en dehors des cérémonies officielles. Le comité central et le bureau politique de cette formation politique ne sont que des sortes d'antichambres du pouvoir, c'est-à-dire de hautes fonctions administratives et politiques. C'est dans ces deux instances que sont généralement péchés les directeurs d'administration centrale, secrétaires généraux de ministères, directeurs généraux d'entreprises publiques, et, naturellement, les membres du gouvernement.

En conséquence, lorsqu'est publiée une circulaire spécifiant qu'il faille être un militant à l'ancienneté supérieure ou égale à cinq années, il s'agit tout simplement d'une mesure de conservation visant à préserver les faveurs, les avantages, les largesses du pouvoir, de les limiter au nombre de postulants déjà existant. C'est une mesure purement égoïste et restrictive existant. C'est une mesure purement égoïste qui ne vise en rien la protection du Rdpc, encore moins le bien du pays, mais qui conforte plutôt le statut d'une poignée d'individus.

Ces derniers ont-ils œuvré, ainsi qu'ils le prétendent, pour le Rdpc?

2- Un militantisme irréprochable.

Tout d'abord, personne de ceux qui se bombent le torse actuellement à travers la République d'avoir œuvré pour le Rdpc n'a contribué à la conquête du pouvoir. Ce parti a vu le jour le 1er mai 1958 à Garoua, par la volonté d'Ahmadou Ahidjo - déjà premier Ministre depuis le 18 février 1958 - sous le nom d'Union Nationale Camerounaise, Uc. Puis, le 1er septembre 1966, le même Ahidjo a transformé l'Uc en Unc, Union nationale camerounaise. Enfin, Biya Paul a transformé l'Unc en Rdpc le 25 mars 1985 à Bamenda. Telle est la vérité historique. De même, les victoires électorales de ce parti politique, ne sont nullement à mettre à leur actif. C'est toute l'administration publique du Cameroun qui se mobilise pour celles-ci, et ce sont les finances publiques qui en assurent la logistique. Bien au contraire, à la faveur des campagnes électorales, les prétendus «vrai» militants se remplissent même plutôt scandaleusement leurs propres poches. En piochant allégrement dans le budget de l'Etat et des entreprises publiques. Quant au militantisme proprement dit, au sein du Rdpc, la réalité diffère considérablement de la propagande officielle. En effet, qu'est-ce que militer au sein de cette formation politique de nos jours?

Quand «militer» signifie danser et bourrer les urnes Les «militants» du Rdpc n'en font pas eux-mêmes mystère. Ils clament en tous lieux qu'il s'agit pour eux de «soutenir l'action du Chef de l'Etat, président national, son excellence Paul Biya», et rien d'autre. Comment donc se, traduit concrètement ce soutien?

Il diffère selon les classes sociales. D'abord, les classes inférieures et défavorisées. Revêtir l'uniforme du Rdpc, se tenir le long du trajet emprunté par le Président de la République lorsqu'il sort de son palais pour l'applaudir frénétiquement, danser des journées entières à l'aéroport moyennant un billet de deux mille francs, lorsqu'il se rend à l'étranger ou en revient, perturber les manifestations publiques des partis de l'opposition, voter dix, quinze, vingt fois, à travers la ville en période électorale, moyennant des billets de mille et deux mille francs, etc... Ensuite, les classes moyennes. Superviser l'activité «politique» des militants «de base» décrite plus haut. Postuler aux fonctions de membre d'un bureau de la section ou de la sous-section du Rdpc, tremplin important, voire capital pour remporter une «élection» primaire, ou même simplement voir son nom figurer sur une liste de candidats en compétition pour les municipales ou les législatives, enfin et surtout pour obtenir un parrain au sein des instances dirigeantes du parti, à savoir son comité central ou son bureau politique, et pourquoi pas, en devenir soi-même membre, antichambre des postes importants dans la République.

Enfin, les classes supérieures. Contrôler des sections et/ou des sous-sections de ce parti, démarche utile pour les batailles de positionnement, initier la rédaction de motions de soutien aussi kilométriques qu'extravagantes, veiller au bourrage des urnes en faveur du parti, mettre sous sa botte le sous-préfet du coin, pièces essentielles pour un score de 100% à chaque compétition électorale, «animer» les campagnes électorales, et, par-dessus tout, neutraliser toute autre personne susceptible de devenir plus influente que soi dans le département, etc. Aucun débat sur le devenir du pays, aucun débat sur ses problèmes de l'heure, répétition servile des mots d'ordre présidentiels. Le Président de la République lui-même s'était plaint, il n'y a pas longtemps, de ce que signifie être «militant» du RDPC: «un parti où on danse plus qu'on ne pense».

Sont-ce, ces danseurs émérites qui méritent prioritairement d'être investis comme candidats du parti?

A chacun sa réponse. Quoi qu'il en soit, la démocratie camerounaise n'a pas tenu la promesse des pleurs. Lorsque les pays du nord, et tout particulièrement la France, ont incité les dirigeants africains à revenir à la démocratie comme avant les partis uniques, et pour ce qui est de notre pays, comme avant le 1er septembre 1966, l'objectif recherché était une accélération du développement par l'émergence d'une classe politique performante, à la place de celle des, partis uniques qui était timorée, sclérosée et, par-dessus tout corrompue. Mais, dans le cas du Cameroun, la démocratie, malheureusement, n'est nullement parvenue à changer la donne. Les hommes politiques du Cameroun redevenu démocratique, sont tout aussi peu performants que l'étaient ceux du parti unique. Ils demeurent serviles, laquais, adulateurs, craintifs et zélés du Président de la République, tribalistes, combinards, et également par-dessus tout corrompus?

Les partis politiques, avec en premier, le plus important d’entre eux, le Rdpc, ont totalement échoué dans leur fonction de pépinières d'hommes politiques d'un type nouveau, appelés à tirer le pays vers le haut. Primaires ou investitures, au Président de la République, en sa qualité de responsable et décideur numéro un du pays, incombe la charge de faire accéder aux hautes fonctions de l'Etat les meilleurs fils et filles du pays, afin que celui-ci puisse enfin «décoller».

© Le Jour

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