Cameroun - Drame: Enquête sur les neuf disparus de Bolounga

Hier, huit des neuf enfants disparus à Bolounga ont été retrouvés dans la forêt. Le 30 août dernier, ces neuf élèves âgés entre six et douze ans sont allés ramasser des escargots dans un bosquet derrière la chefferie de ce village maritime.

Jusqu'à hier, l'on était toujours sans nouvelles de ces élèves âgés entre six et douze ans, en dépit des multiples battues organisées par des forces mixtes (policiers, gendarmes et militaires). La piste d'une disparition physique ou mystique continue de prospérer.

Le petit village de Bolounga, dans le département de la Sanaga maritime, était jusque-là sans histoire. A peine deux, sur une dizaine de Camerounais interrogés par Le Jour, se souviennent d'avoir entendu ce nom avant cette fatidique date du 30 août 2013. Même Mouanko, l'arrondissement dont relève ce bled habité par les Malimba, ne rappelle pas grand-chose à la mémoire de la plupart de nos interlocuteurs non originaires de ce département. «Jusqu'à la date de mon affectation dans ce village, je n'en avais jamais entendu parler. Du coup, je pense que mon affectation est une punition. La preuve, vous pouvez constater que ce village est inhabité». s'est confié un fonctionnaire à Mouanko, en poste dans cet arrondissement du département de la Sanaga maritime depuis seulement trois semaines.

Bolounga était donc un îlot relativement tranquille, à l'abri des médias et du monde développé. Comme en témoigne son paysage féérique, balayé, de jour comme de nuit , par d'agréables courants d'air frais venus de la mer. Cette ambiance a été Soudain rompue le 30 août 2013 par une histoire rocambolesque: celle de la disparition de neuf enfants, dont six sont issus d'une même famille. En cette veille de rentrée scolaire, les parents étaient occupés à préparer le retour de leurs progénitures à l'école. Martiale Hortense Maleya, mère de cinq enfants, n'a appris la disparition de son fils Eugène Moamianguel que samedi, 24 heures après. Elle a passé la nuit de vendredi à plonger dans les eaux dormantes de la Sanaga, à la recherche des palourdes (huîtres) qu'elle comptait vendre pour payer la scolarité des gosses. «On a passé la nuit à l'appeler mais son téléphone ne sonnait pas faute de réseau», affirme son oncle Joseph Dikanda.

«Mon fils et mes cinq petits-fils disparus»

Joseph Dikanda, le père de Jean-Claude Olinga, un des enfants disparus, et grand-père de cinq autres gosses toujours «en forêt», était lui aussi à la pêche ce 30 août. «Nous sommes partis de la maison vers 9h et y sommes revenus aux alentours de 17h, munis de nos filets», précise-t-il. Jérémie Bobo Olinga, 11 ans et élève au Cours moyen première année (Cm1), est le frère aîné du disparu Jean-Claude Olinga. Il compterait aujourd'hui parmi les enfants disparus si son père Joseph Dikanda ne lui avait pas demandé de l'accompagner plutôt à la pêche dans la Sanaga. «Mon frère et ses amis m'ont dit qu'ils allaient à la chasse des escargots. Ils tenaient en main des sacs et des bâtons. Je voulais partir avec eux, mais mon père m'a demandé de l'accompagner plutôt à la pêche et je me suis mis à pleurer», se souvient le petit garçon, qui l'a donc échappé belle.

Revenu à la maison, Joseph Dikanda, 58 ans, est accueilli par la mauvaise nouvelle: partis en brousse le matin aux environs de 9h, son fils, Jean-Claude Olinga, 9 ans et élève au cours élémentaire première année (Ce1), et cinq petits-fils du quinquagénaire, n'avaient pas encore regagné leurs domiciles respectifs. A ce moment, le vieux, qui ne se doutait de rien, pouvait s'offrir une pe¬tite sieste. Ce, d'autant plus que son épouse, Elisabeth Abogo, était elle-même convaincue que le petit Jean-Claude jouait dans la cour de l'école. Chez Martiale Hortense Maleya, la même assurance était de mise. Marie Kotto, la grand-mère de Corine lhowe, 12 ans et élève au Cm2, et d'Eugène Moamianguel, un garçon de 12 ans admis en deuxième année de maçonnerie, pensait que Conne s'amusait dans la cour. «Ce matin-là, j'attachais les bâtons de manioc pour vendre. Je savais que d'habitude Corine va jouer de¬hors. Ce n'est qu'à 17h que j'ai su qu'elle n'y était pas», confie-t-elle.  

Gpic et Bir en renfort... six jours après

Ce vendredi-là, vers 18 h, les habitants du village, inquiets, organisent des recherches. Sans résultat. Le sieur Dikanda ne désespère toujours pas pour autant. «On les a fouillés ce soir-là en vain. Comme ma femme pleurait, je l'ai calmée en lui disant qu'il était possible que les enfants se soient arrêtés quelque part en brousse pour se reposer», raconte-t-il. Le lendemain, samedi, les jeunes du quartier et les parents, munis de sifflets et de balafons, retournent en forêt. Joseph Dikanda a même prévu quatre pains et quatre sardines, ainsi que des «casmango» (variété de fruits), dans l'hypothèse que les enfants auraient bougrement faim après une nuit en forêt. Le père de Jean-Claude a en outre sollicité la compagnie et l'expérience de son beau-frère Donatien Ndongo, «qui maîtrise la brousse mieux que moi».

Les dix kilomètres carrés de forêt dans lequel les enfants seraient entrés en empruntant une piste derrière la résidence en planche du chef du village, sont passés au peigne fin par douze équipes composées chacune de six personnes. En vain.

Jeudi 05 septembre, six jours après le constat de la disparition des neuf enfants, des bataillons du Groupement polyvalent d'intervention de la gendarmerie (Gpic) ont été mobilisés dans le village Bolounga, en renfort. «Ils ont été répartis en cinq groupes de cinq personnes chacun. A chaque groupe, l'on associait trois chasseurs venus de Yoyo sur instruction ferme du sous-préfet de Mouanko. Hamid Youfeli», affirme une source à la gendarmerie. Vendredi 06, c'était au tour des soldats du Bataillon d'intervention rapide (Bir) de se mêler aux recherches. Ce même jour, le Gouverneur du Littoral, Joseph Béti Assomo, le Préfet de la Sanaga maritime, les autorités militaires et de la gendarmerie de la région sont descendus à Bolounga. Béti Assomo a porté aux villageois le souhait du Chef de l'Etat de retrouver les neuf enfants, morts ou vifs.

Le chef et quatre notables interpellés

Peu après le constat de la disparition des neuf enfants, les populations ont alerté le chef du village, mais Benjamin Edongue ne s’en guère ému, selon certains parents. «Trois jours après, le chef n’avait toujours pas signalé la disparition au sous-préfet. Il n’allait pas non plus en brousse, il nous disait qu’il garde espoir que les enfants vont revenir et nous demandait d'y croire», s'offusque maman Marie Kotto, la grand-mère de Conne, une fillette disparue. Une version qui corrobore celle du père de Jean Claude Olinga. Ces gestes suspects vont conforter la conviction des riverains. Pour eux, le chef n'a pas les mains propres. «Samedi, le notable Antoine Ndonda a dit devant la population que les enfants se trouvaient sous le baobab derrière la chefferie», témoigne François Belle Ngoube, président des jeunes de Bolounga.

Pour montrer patte blanche, le chef décide dimanche d'organiser le «Messa», un rite coutumier à travers lequel chaque habitant du village doit prouver son innocence et sa non-participation à un forfait. «A la demande du chef, chacun a cueilli une herbe derrière sa maison. On a posé une cuvette dans la cour de la chefferie et les habitants y jetaient l'herbe à tour de rôle en parlant. Après quoi, le chef voulait verser le contenu de la cuvette dans un trou qu'il avait fait creuser devant sa cour. Les gens ont pensé que ce sont les enfants disparus qu'il voulait ainsi enterrer une fois pour toutes et se sont vexés. Ils ont menacé de tabasser à mort Antoine Ndonda et André Ekollè et m'ont demandé de le leur ordonner, ce que j'ai refusé», raconte François Belle.

«Le chef nous a dit que le trou creusé devant sa cour était la tombe de tous ceux qui savaient quelque chose de la disparition des enfants. Nous avons fait le rite parce que nous y croyions et avions espoir que nous retrouverions les enfants. Le chef nous a promis qu'ils reviendraient ce jour-là avant 12h», explique pour sa part maman Kotto. Toujours est-il que, lundi, au lendemain de ce grabuge, quatre notables sont interpellés et placés en garde à vue à la Brigade de gendarmerie de Mouanko. Il s'agit d'Antoine Ndonda, André Ekollè, Henri Edimo et Christian Ndjendje. Le chef Benjamin Edongue les y rejoindra. Quatre vieilles femmes ont été également entendues à la Brigade de Mouanko. Le second notable, Maurice Ilonda, aurait fui au prétexte que son fils serait malade sous d'autres cieux, tout comme son collègue, François Eboubou, qui redoutait la vindicte populaire. Les suspects sont à leur neuvième jour de garde.

Onze jours en captivité

Le Jour a appris à bonne source qu’interrogés, certains suspects, sous pression, accusent l'un d'entre eux, le chef Benjamin Edongue pour le nommer, de s'opposer à la volonté des quatre autres de libérer les «captifs». «Ils disent aussi qu'au stade actuel, il faudrait recourir à une personne plus puissante qu'eux pour obtenir la libération des enfants», a confié une source proche de l'enquête. Au moment où les reporters du Jour quittaient Bolounga, l'on annonçait l'arrivée imminente d'un tradi-praticien issu des peuplements pygmées, pour des séances d'exorcisme. Du coup, l'hypothèse d'une disparition physique sur fond de mysticisme semble prospérer.

Quelques riverains de Mouanko racontent que, par le passé, deux autres personnes ont disparu dans cette localité. «Le premier, disparu à un kilomètre d'ici (Mouanko centre), avait passé neuf jours en captivité, le second onze jours. Le captif de neuf jours avait perdu l'usage de la parole et il a fallu faire des rites pour qu'il la retrouve. Puisque ces ravisseurs semblent bien aimer les chiffres impairs, espérons que cette fois-ci ils vont nous ramener ces enfants le treizième jour (demain jeudi, ndlr)», poursuit notre source. Petite curiosité: le «rapt» du 30 août a ciblé toute une famille, celle des Dikanda, d'une part, et trois enfants de la famille Soppo, d'autre part (Madeleine Ebenye, 9 ans et les jumeaux Ernest Etongo et Catherine Sappy, 12 ans). Une coïncidence qui ne semble pas anodine. Six enfants seraient en effet issus de la lignée des Dikanda, l'ex-chef de Bolounga. Selon des riverains, l'actuel chef aurait usurpé l'héritage de la chefferie en imposant des élections à l'issue desquelles il aurait gagné avec une seule voix de plus au détriment du successeur légal. Existe-il un quidam qui veuille effacer la lignée des Dikanda? Rien n'est moins improbable.

L'aîné d'un des disparus confirme que les enfants de Bolounga ne sont étrangers ni à la forêt, ni à la chasse aux escargots, encore moins aux eaux et aux marécages qu'ils maîtrisent bien. «Quand nous allons ramasser les escargots, chacun va de son côté et à la fin on se retrouve en criant Hou Houuu! Même en saison pluvieuse nous y allons», affirme Jérémie Bobo Olinga. Thérèse Mbong, sa grand-mère venue de Douala, ajoute que les enfants du village savent nager, et évitent habituellement les marécages profonds dont les eaux remontent souvent jusqu'à la poitrine d'un adulte. Les égratignures sont les seuls incidents enregistrés jusqu'ici chez ces enfants. Dans la nuit, les enfants évitent la brousse et fouillent les escargots dans les poubelles aux alentours des maisons. 

Il y a donc comme un voile de mystère autour de la disparition des neuf enfants de Bolounga, et cette absurdité explique toute la peur qui s'est emparée des villageois depuis la survenue du drame. Bernadette Bonny ne va plus à la chasse aux escargots. Pourtant, c'est grâce à cette activité précaire que l'élève en quatrième au lycée bilingue de Mouanko paye au quotidien son transport pour l'école et quelques outils personnels. Elle ne va plus toute seule à la rivière puiser de l'eau comme avant. La vie de Thomas Mboke Songue a aussi pris un grand coup. «Je venais souvent ici à Bolounga m'approvisionner en poissons que j'allais revendre à Edéa où je vis. Ce commerce me permettait de payer les fournitures de mes enfants. Tout est arrêté», se plaint ce natif de Bolounga. La maisonnée de Joseph Dikanda a désormais besoin de compagnie pour aller au petit coin. Hier, huit enfants ont été retrouvés dans la forêt où ils avaient disparu. Le neuvième reste introuvable. 

Theodore Tchopa et Josiane Ngouagheu @le Jour

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