Cameroun: CARDINAL CHRISTIAN TUMI «JE NE CROIS PAS AUX COUPS D’ETATS»

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On ne présente plus Christian Cardinal Tumi. Agé de 82 ans et créé cardinal-prêtre lors du consistoire du 28 Juin 1988 par le pape Jean-Paul II, Christian Tumi est archevêque émérite de Douala depuis le 17 novembre 2009.

Après avoir été respectivement premier évêque de Yagoua, archevêque de Garoua et archevêque de Douala. Il a participé comme cardinal électeur au conclave d’avril 2005 qui avait élu Joseph cardinal Ratzinger.Ce dernier avait pris le nom de Benoit XVI. Parce âgé de plus de 80 ans, Christian Tumi était non électeur au conclave des 12 et 13 mars 2013 qui a élu l’actuel pape François.

Mais, Cardinal Christian Tumi a pris part à Rome aux congrégations générales qui se sont déroulées avant le conclave qui a permis d'élire le pape François. Il a accepté d’éclairer nos lecteurs, faisant comprendre dans cette interview exclusive, non seulement, l’enjeu de l’élection d’un pape, l’intérêt et la portée de l’élection du nouveau Pontife romain «venu du bout du monde», mais aussi la situation politiques au Cameroun et en Afrique.

Vous étiez à Rome où avez participez aux congrégations générales qui ont précédé le conclave. Conclave qui a débouché sur l‘élection le 13 mars 2013 du cardinal argentin Jorge Mario Bergoglio comme pape. Quel sentiment avez-vous éprouvé ?

Je n’étais pas surpris parce que tout cardinal qui va au conclave est candidat. J’ai connu le cardinal argentin Jorge Mario Bergoglio au conclave qui a élu Benoit XVI le 19 avril 2005. Le cardinal Ratzinger avait été élu pape rapidement, après seulement 4 scrutins, un le soir, deux le matin et un l’après-midi du second jour. Le cardinal Bergoglio était parmi ceux qui montaient…Bien sûr, la presse ne le connaissait pas. La presse ne l’a cité nulle part parmi les cardinaux papables. Quand le cardinal protodiacre Jean-Louis Tauran a proclamé «Habemus papam» et donné son nom, le cardinal Bergoglio s’est alors présenté à la foule de fidèles pour sa première bénédiction urbi et orbi. Les gens n’ont pas compris ce qui se passe. Ils s’attendaient à entendre un des noms auxquels ils étaient habitués à travers la presse. Toute l’Eglise invoque la grâce de l’Esprit Saint afin que soit élu parmi les cardinaux un Pasteur digne de tout le troupeau du Christ. Les cardinaux votent en conscience. C’est le choix de l’Esprit-Saint. C’est l’œuvre de l’Esprit-Saint. Quand les cardinaux votent, ils ne pensent pas aux régions du monde. On n’élit pas un pape parce qu’il vient de tel pays ou de tel continent. Les cardinaux prêtent serment et vote en conscience devant Dieu qui les jugera, et en estimant que c’est tel ou tel qui peut gouverner l’Eglise. On ne délibère pas sur un candidat. Le cardinal Bergoglio a élu au cinquième tour le mercredi 13 mars 2013. Cela veut dire qu’il y avait d’autres candidats ! Nous pouvons dire qu’il a obtenu les deux-tiers requis pour être élu pape. Généralement, on dit deux-tiers plus une voix. On s’aligne derrière celui qui a obtenu ce pourcentage de voix. Il a donc recueilli au moins les deux-tiers des voix.

Que pensez-vous du choix du nom François que le nouveau pape s’est donné ?

C’est l’élu qui choisit son nom. Le rituel indique un dialogue entre le président du conclave et l’élu. La question suivante est d’abord posée à celui qui a été élu : «Acceptez-vous votre élection canonique comme Souverain Pontife?». S’il dit oui, on lui pose une seconde question : « Quel nom voulez-vous porter comme pape ? » Le cardinal Jorge Mario Bergoglio a choisi de se faire appeler pape François. Il a expliqué son choix en se référant à François d’Assise qui aimait la création et se souciait beaucoup des pauvres. Le pape François met ainsi l’accent sur une Eglise pour les pauvres. En réalité, l’Eglise, depuis le pape Jean Paul II, de vénérée mémoire, a pris l’option pour les pauvres.

Quelle signification pour l’Eglise d’avoir aujourd’hui un pape non européen ?

C’est la première fois dans le monde moderne que nous avons un pape non européen. La manière du monde de voir les choses n’est pas la manière de l’Eglise. Il faut comprendre qu’un pape peut venir de n’importe quelle région du monde. Nous avons aujourd’hui un pape qui vient du Tiers-monde. C’est l’expression de la foi. L’Eglise est vivante en Amérique latine. Cela peut dynamiser davantage l’Eglise catholique qui se trouve sur cette partie du continent américain. La presse occidentale a passé le temps à analyser le vote des cardinaux selon des critères qui ne correspondent pas à ce qui se passe dans l’Eglise. La réflexion de la plupart des analystes allaient dans le sens que la plupart des cardinaux sont européens et surtout italiens. Et suivant leurs analyses basées sur l’arithmétique, ils disaient que le futur pape sera un Italien. Le problème est que les gens regardent les choses de manière politique et non pas sous l’angle spirituel.

Qu’est-ce que le pape François peut apporter de nouveau à L’Eglise ?

Je ne vois pas ce qu’il peut apporter de nouveau. Il peut approfondir ce qui est déjà là. Il doit continuer le travail de Jésus-Christ. C’est-à dire proclamer le Royaume de Dieu et appeler à la conversion. On parle aujourd’hui de nouvelle évangélisation. On ne prêche plus comme si nous étions au premier siècle. Il s’agit revoir la manière de proposer l’Evangile à l’homme d’aujourd’hui qui se trouve dans une diversité de cultures. Nous devons préserver les valeurs culturelles en accord avec l’Evangile et écarter celles qui ne sont pas en harmonie avec l’Evangile. Il faut respecter la culture de chaque peuple. Le pape François va œuvrer à sa manière, avec son charisme, dans le sens de l’approfondissement de la foi des fidèles.

Comment communiquer dans la nouvelle évangélisation ?

On doit tenir compte des valeurs culturelles d’un peuple qui correspondent aux valeurs évangéliques. Ce qui contredit le Parole de Dieu n’est pas de Dieu. Ce qui est en accord avec la parole de Dieu est de Dieu. On doit utiliser tous les moyens de communication qui existent dans la nouvelle évangélisation. La radio, la télévision, la presse écrite et toutes les autres technologies de l’information et de la communication peuvent aider à promouvoir la nouvelle évangélisation. Radio Vatican par exemple fait un travail appréciable. L’essentiel est de proclamer l‘Evangile et d’appeler à la conversion.

Quel problème pose la sécularisation à l’Eglise et comment y faire face ?

Il y a toujours eu le côté de la sécularisation dans l’Eglise. Le monde sécularisé comme tel n’est pas contre Dieu. C’est la lecture du monde aujourd’hui qui est mal faite par les habitants de ce monde. Il faut que nous tenions compte du fait que Dieu est la seule autorité suprême du monde et de chaque pays. Les présidents de la République ne sont que souverains par délégation parce qu’ils vont rendre compte à Dieu. Toute autorité vient de Dieu. Le monde séculier ne contredit pas nécessairement l’Evangile. Le monde visible est innocent. Je réfléchis en ce moment sur le bien et sur le mal dans le monde. Tout ce que Dieu a créé est bon. C’est l’homme qui est le problème.

Comment expliquez-vous le fait que l’homme soit le problème alors que tout ce que Dieu a créé est bon ?

L’homme peut connaître le mal et ne peut pas l’éviter. Il peut connaître le bien et ne pas le faire. Contrairement à l'espèce végétale et à l'espèce animale, l’homme à la faculté de raisonner et de vouloir. Il peut abuser de l’utilisation de ses facultés et faire ce qui ne plaît pas à Dieu. L’homosexualité par exemple est contraire à la nature et l’avortement est un crime. Sur ces questions, le pape François défend la position de l’Eglise.

Quel regard l’Eglise va porter sur l’Afrique en général et le Cameroun en particulier avec le pape François ?

C’est le même regard que l’Eglise va porter sur l’Afrique et le Cameroun. Les diocèses vont continuer à faire leur travail de proclamation de l'Evangile et d’appel à la conversion La compréhension de la Parole de Dieu par l’homme progresse. C’est ce qui fait le progrès de la théologie. Mais, la parole de Dieu ne change pas. Ce que l’Eglise propose au monde, c'est Jésus-Christ qui est le même hier et aujourd’hui. J’ai remarqué que beaucoup de responsables politiques au Cameroun parlent ces derniers temps de morale. La morale est un domaine où l’Eglise – Je pense ici à toutes les religions – doit apporter son aide. L’homme a besoin de comprendre ce qu’est la morale.

Que pensez-vous des sénatoriales qui sont actuellement organisées par Elecam pour doter le pays de la seconde chambre du parlement ?

J’ai l’impression que les Camerounais croient au Senat parce qu’ils s’y préparent alors que le Sénégal a supprimé son Sénat. Chaque pays a son contexte et ses raisons. C’est une première expérience que nous allons vivre avec les sénatoriales. Une des questions que l’on peut se poser est celle de savoir pourquoi les conseillers municipaux sont les seuls citoyens à participer au vote lors des sénatoriales ? On pouvait élargir le corps électoral de sorte que les sénateurs soient élus par tous les citoyens électeurs de leurs régions.

Le Social democratic front (Sdf) et quelques autres partis d’opposition ont finalement décidé de participer aux sénatoriales alors qu’ils n’ont pratiquement aucune chance de gagner un sénateur ou quelques sénateurs face au Rdpc. Ont-ils fait le bon choix ou fallait-il qu’ils n’y aillent pas ?

Le Sdf et d’autres partis de l’opposition qui ont choisi cette option ont bien fait d’aller aux sénatoriales. Même si les probabilités de gagner sont minces, il faut y aller. On ne peut pas être absolument sûr qu’on ne va pas gagner. Tout peut arriver. Il ne faut se fier absolument aux consignes de votes. Le vote est secret. Même si l’opposition n’a qu’un seul sénateur, l’opposition d’une seule personne pourra faire du bruit au Sénat et on saura ce qui se passe là-bas. Par ailleurs, il y a la question de la vacance de pouvoir qui sera enfin réglée par l'existence du Senat. Au cas où ça arrive, le président du Senat pourra assurer l’intérim du président de la République et gérer la transition.

Le sénat va aussi faciliter la mise en place attendue du Conseil constitutionnel. Je tiens à souligner qu’il faut que les gens continuent à s’intéresser à la vie politique de leur pays. C’est une obligation civique. Le pays est un don de Dieu. Si on n’aime pas son pays, on n’apprécie pas le don que Dieu fait à tout citoyen. Il est donc important d’aller s'inscrire sur les listes électorales. Il faut se faire enregistrer chaque fois que l’on a cette opportunité. J’ai été enregistré en 3 minutes par un agent d’Elecam. Le problème va se poser au niveau de la délivrance des cartes d’électeur. Pour éviter les désagréments, il faut qu’on arrive un jour à la situation où on délivre immédiatement la carte d'électeur après l'enregistrement.

Le président centrafricain François Bozizé vient d’être chassé du pouvoir par les rebelles du Séléka qui lui ont toujours reproché son refus de tenir ses engagements. Ce coup d’Etat vous suggère-t-il une réflexion ?

Je suis étonné de la rapidité avec laquelle la rébellion est entrée à Bangui. C’était presque sans résistance. Où était l’armée centrafricaine ? Le président François Bozizé est arrivé au pouvoir par un coup d’Etat il y a dix ans. Il est parti par un coup d’Etat. Je ne crois pas aux coups d’Etat. Les militaires ne sont pas faits pour gouverner. Ils doivent obéir aux ordres d’un pouvoir civil élu. Le dialogue est difficile avec les militaires. En cette semaine sainte, vous êtes plongé dans la prière et la méditation, mais aussi dans la réflexion.

Quels sont vos projets actuels dans le domaine de la réflexion ?

Je réfléchis sur la morale dans un style qui n’est pas celui d’un livre, mais celui d’un catéchisme moral. Je rédige un petit livre qui va s’intituler «100 questions et réponses sur la morale humaine». Il y a la morale chrétienne qui est liée à la Parole de Dieu et il y a la morale liée à la nature. Il y a ce grand principe qu’il importe de rappeler. Toujours faire le bien et éviter de faire le mal. Tous les peuples du monde ont leur morale. Il y a une manière de se comporter dans toutes les cultures. L’éducation doit aller de pair avec la morale dans la famille. Dans mon travail, je cite des exemples de la vie quotidienne. Chaque question est indépendante. Avec un langage clair et compréhensible. J’aborde les principaux problèmes moraux, le bien et le mal, le fait moral, la place de la loi, etc.

© La Nouvelle Expression : Entretien mené par Edmond Kamguia K

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