Cameroun - Aminatou Ahidjo: «Je m'aligne derrière le Chef de l'Etat» - Mathias Owona Nguini: «Une manipulation du nom Ahidjo»

La fille d'Ahmadou Ahidjo, l'ancien Président de la République, désormais militante du Rdpc, s'est ouverte à la presse.

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Une fille Ahidjo tout sourire en tenue du Rdpc. L'image passe en boucle en vendredi dernier sur les chaînes de télévision camerounaises et suscite un déchaînement de passions sur les réseaux sociaux. C'est que le parti du Président Biya a décidé de recruter la petite dernière du tout Premier Président de la République du Cameroun, Ahmadou Ahidjo, mort en exil et enterré à Dakar en 1988.

Un grand coup politique

Et pour accueillir la nouvelle égérie du parti, tous les notables du Rdpc ont fait le déplacement du palais des congrès. En plus du Sg du comité central, Jean Nkuété, il y a son adjoint, Grégoire Owona, le Secrétaire national à la communication, Jacques Fame Ndongo, le Directeur des organes de presse, Christophe Mien Zok et Hamadjoda Adjoudji. La communication est maîtrisée. Petite déclaration d'Aminatou Ahidjo aux médias, sans échange. Occasion pour celle qui suscite toute sorte de réactions de dire qu'est-ce qui l'a motivée à s'aligner dans les rangs du Rdpc.

«Je suis venue rencontrer le Secrétaire général du comité central pour lui faire part de ma décision d'adhérer au Rdpc. Il s'agit d'un parti de progrès et de rassemblement. C'est aussi le choix du cœur. Je reviens vers le Président de la République parce que c'est une personne vers qui tout me ramène. Lorsque j'ai souhaité revenir dans mon pays, il m'a tendu la main et m'a exprimé sa sollicitude. Je lui exprime ma profonde gratitude. Je retrouve un Cameroun rassemblé pour l'émergence, des hommes et des femmes debout, tournés vers l'avenir. Je voudrais en faire partie. Pour le moment, ce que je vis est tellement passionnant que je voudrais le vivre pleinement. L'avenir est fait du passe et du présent. C'est ma philosophie. Je m'aligne derrière le Chef de l'Etat.

J'ai décidé d'apporter un soutien fort à sa politique en engageant une campagne de mobilisation en faveur des candidats Rdpc aux élections législatives et municipales». Impossible d'en savoir plus. Aminatou Ahidjo a-t-elle obtenu le retour de la dépouille de son père au Cameroun? Contre quoi a-t-elle décidé de militer dans les rangs du Rdpc? Qu'en pense sa mère? Des questions sans réponses pour l'instant. Au Rdpc, cependant, l'on affirme qu'il n'y a eu aucun marchandage et que l'acte d'Aminatou Ahidjo est celui d'une adulte qui a décidé en son âme et conscience d'oublier le passé pour regarder l'avenir. Aux côtés de Paul Biya, le successeur d'Ahmadou Ahidjo, son père.

Mathias Owona Nguini: «Une manipulation du nom Ahidjo»

Pour le politologue, la cooptation au Rdpc de la fille du Premier Président de la République du Cameroun participe du clientélisme politique.

L'arrivée de la fille Ahidjo dans les rangs du Rdpc est-elle un grand coup politique pour le Président Biya?

Cela semble l'être, mais cela ne l'est pas dans la réalité. Mme Aminatou Ahidjo n'est pas connue pour être un opérateur politique établi. La seule ressource dont elle semble disposer pour le moment c'est son nom. C'est par rapport à ce nom que cette démarche a été conduite de manière à faire croire que la famille Ahidjo était en train de revenir dans le giron du pouvoir. Ce qui n'est pas établi, parce que Mme Aminatou Ahidjo ne semble pas être dépositaire du testament politique de son père.

Si elle n'est pas connue, à quoi va-t-elle servir au Rdpc dans la Bénoué?

Il y a ici une démarche politique en forme de manipulation. En cooptant Aminatou Ahidjo, on veut faire croire que la fa¬mille Ahidjo roule désormais pour le pouvoir. Cela participe d'une stratégie de manipulation du nom Ahidjo dans le but de consolider la position du Rdpc dans les régions septentrionales. Régions dans lesquelles le régime sent une forme de désaffection vis-à-vis de lui après les affaires Marafa et Iya Mohammed.

Est-ce que Aminatou Ahidjo n'a pas voulu utiliser son patronyme pour se faire sa propre carrière politique au-delà de cette alliance avec le Rdpc?

Il n'y a pas que l'appareil du Rdpc qui fait preuve de calcul dans cette affaire. Mme Aminatou Ahidjo, elle-même, joue de son patronyme pour essayer de négocier une position au sein du Rdpc. Cela peut aller plus loin que la seule adhésion à cette formation par une éventuelle récompense telle qu'une éventuelle entrée au gouvernement.

Quand on sait que le Président Biya tient beaucoup aux équilibres dans la distribution des postes, l'arrivée d'Aminatou Ahidjo, originaire de Garoua, devrait inquiéter les alliés tels que Issa Tchiroma et Bello Bouba, tous originaires de la même région?

Bien entendu. C'est cela la part de cynisme du pouvoir et de son chef, c'est-à-dire, être capable à tout moment de renouveler ses alliances en sacrifiant ses alliés précédents pour en choisir de nouveaux. C'est dans cette perspective qu'il pourrait utiliser Mme Aminatou Ahidjo comme pièce de rechange pour écarter ses alliés traditionnels dans cette région tels que le ministre d'Etat Bello Bouba ou le ministre Issa Tchiroma et si possible, l'ambassadeur itinérant Mohamadou Ahidjo.

Qu'est-ce qui a pu motiver la fille Ahidjo quand on sait que sa famille est en rupture avec le pouvoir et a toujours conditionné son retour à celui de la dépouille du Premier Président de la République du Cameroun, avec les honneurs dus à son rang?

Dans sa logique de clientélisme politique, le régime est parfaitement conscient que la neutralisation de Marafa Hamidou Yaya, et dans une moindre mesure d’Iya Mohammed, n'a pas été reçue avec joie dans les fiefs du Nord auxquels le Rdpc semble attaché. C'est pourquoi il est important de trouver une personnalité qui pourrait faire pièce à ce qui semble se constituer là-bas comme un mouvement d'opposition envers le système en place. Mme Aminatou Ahidjo apparaît donc comme une personnalité appropriée pour le régime de faire un usage politicien et manœuvrier du nom Ahidjo. Le régime a cyniquement joué des divisions qui existent dans la famille Ahidjo.

Au-delà de la liberté d'Aminatou Ahidjo de militer où elle veut, d'aucuns parlent de parricide...

Le problème n'est pas du côté de Mme Aminatou Ahidjo. Il est du côté du pouvoir qui, pendant longtemps, a diabolisé la figure d'Ahmadou Ahidjo et se trouve aujourd'hui contraint d'utiliser le nom d'Ahidjo pour reconsolider ses positions dans le grand Nord. C'est la preuve d'un certain échec. Nous sommes revenus au point de départ. Pendant longtemps, les idéologues du pouvoir nous faisaient croire qu'il y avait une césure entre la période Ahidjo et la période Biya. Mais le fait de remobiliser aujourd'hui le nom Ahidjo à travers la cooptation de sa fille montre que le régime est revenu à sa source. Ce qui confirme ce que nous avons toujours dit: il s'agit du même régime, même s'il y a eu deux chefs différents.

Aminatou Ahidjo est utilisée comme égérie du Rdpc, on lui déroule le tapis rouge au sommet du parti, de quoi frustrer les militants de longue date qui n'ont jamais bénéficié d'un tel affichage...

Tout à fait. Mais, les militants du Rdpc ne sont pas à une frustration près. C'est une machine qui sait frustrer ceux qui y sont associés. Ce qui est prioritaire c'est d'utiliser le nom Ahidjo dans la perspective d'une légitimation renforcée du régime Biya.

Est-ce qu'ils ne se trompent pas quand ils donnent l'impression que les Camerounais ne gardent que de bons souvenirs du régime Ahidjo?

La cooptation d'Aminatou Ahidjo est une arme à deux tranchants. Parce que la perception historique de Monsieur Ahmadou Ahidjo, Premier Président du Cameroun, est complexe. Il y a les partisans d'un Ahidjo comme un personnage clé qui a joué un rôle positif dans l'histoire du Cameroun, et d'autres qui considèrent Ahidjo comme ayant été un Président autoritaire et brutal. Il ne faut pas que le régime croie que tout le monde est nécessairement de ceux qui pensent qu'Ahidjo a joué un rôle positif dans l'histoire du Cameroun.

© Jean-Bruno Tagne | Le Jour

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