Bruno Gain, Ambassadeur de France: Le climat des affaires laisse à désirer au Cameroun

En fin de mission, l'Ambassadeur de France au Cameroun se confie sans détours sur son bilan, ses joies, ses déceptions, ses espoirs.

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Il porte aussi un regard avisé sur la situation économique, la démocratie, la gouvernance, les otages de Boko Haram, les relations entre l'Hexagone et ce pays où il vient de séjourner pendant 4 ans.

Quel sentiment vous anime-t-il, à la veille de la fin de votre séjour au Cameroun?

Je suis traversé par de multiples sentiments. La nostalgie, d'abord: celle que j'éprouve déjà avant même d'avoir quitté ce pays où j'ai vécu quatre années, parmi les plus importantes et les plus fortes de mon existence. La surprise, ensuite: celle de ne pas avoir vu le temps passer depuis juillet 2009, date mémorable puisque j'avais alors ci la chance et l'honneur d'accompagner le président Biya pour une visite officielle en France, quelques jours à peine après ma nomination en Conseil des ministres, et avant même d'avoir présenté mes lettres de créances au chef de l'Etat. La frustration, enfin: lorsqu'on sème des graines, on souhaite toujours pouvoir en récolter les fruits.

J'aurais souhaité pouvoir assister à la pose de la première pierre du deuxième pont sur le Wouri, à la mise en eau du barrage de Lom Pangar ou à l'entrée en service de la station de potabilisation de l'eau de la Mefou, à Yaoundé, trois projets soutenus et cofinancés par la France par exemple. Mais l'impression dominante qui est, la mienne est d'avoir couru un marathon au rythme d'un 100 mètres, d'avoir pleinement utilise chaque seconde de mon séjour pour faire progresser nos relations, même si j'ai bien entendu connu des échecs, commis des erreurs ou traversé des périodes de doute.

Avez-vous une idée de l'identité de votre successeur?

La procédure de nomination d'un ambassadeur est strictement codifiée par le droit international. Un ambassadeur, c'est le représentant permanent d'un Etat, accrédité auprès du chef d'un Etat étranger pour un temps limité ou une Mission donnée. Il est donc d'usage qu'en cas de changement du titulaire de ces fonctions, le chef de l'Etat auprès duquel il est accrédité donne lui-même son agrément à cette nomination. C'est une règle intangible dans les relations interétatiques, qui découle de l'idée que l'ambassadeur est un envoyé personnel dépêché par un chef d'Etat auprès d'un de ses pairs, Tant que le président Biya ne se sera 15as prononcé, je n'aurai strictement aucun commentaire à faire sur cette relève.

S'il vous était demandé d'attribuer une note au Cameroun sur une échelle de 10 dans les domaines de la démocratie, de la gouvernance ou encore des droits de l'homme, que lui donneriez-vous?

Combien de fois devrais-je répéter que la France n'est pas un maître d'école et que le Cameroun n'est pas son élève! Nous ne sommes pas là pour distribuer des notes, inscrire des gouvernements au tableau d'honneur ou, au contraire, infliger des bonnets d'âne! C'est une conception qui nous ramène à une vision néo-colonialiste de nos relations, alors que nous nous efforçons au contraire de promouvoir une relation de pair à pair, décomplexée, débarrassée de toute tentation paternaliste ou d'ingérence dans les affaires intérieures mais privilégiant, au contraire, le respect, la transparence, la clarté et la solidarité. Alors ne comptez pas sur moi pour distribuer des notes ni des cartons jaunes ou rouges! Cela étant, quoi de plus naturel de dire que nous nous réjouissons des progrès accomplis en matière de démocratie: la refonte du fichier électoral en recourant à la biométrie, la mise en place du Sénat à l'issue d'un scrutin qui n'a donné lieu à aucune tension ni révélé de dysfonctionnements.

Sans doute, le chemin est-il long avant d'atteindre une perfection qui n'est du reste pas de ce monde. Mais les orientations géné¬rales sont les bonnes. En matière de droits de l'Homme, il reste des progrès. à faire. Nul ne le conteste. Le Cameroun s'est soumis, en mai dernier à Genève, au difficile exercice de l'Examen périodique universel par les pairs devant le Comité des droits de l’homme des Nations-Unies. Ce fut une occasion unique d'un dia¬logue sur ces questions. Des préoccu¬pations ont bien entendu été exprimées concernant la violence contre les femmes, le harcèlement de journalistes, la situation des protecteurs des droits de l'Homme, la criminalisation de l'homosexualité ou encore la vulnérabilité des populations autochtones. Mme Navi Pillay, haut-commissaire des Nations-Unies pour les droits de l'Homme, s'est rendue début juillet à Yaoundé pour évoquer toutes ces questions. Elle a aussi abordé, à juste titre me semble-t-il, les questions relatives à la justice. Quoi de plus naturel, en effet, que de rappeler la nécessaire indépendance des juges ou d'insister sur le respect des règles du procès équitable. Mais il s'agit bien là d'un dialogue.

Un dialogue qui nous conduit également, pour notre part, à saluer les efforts accomplis par le gou¬vernement camerounais en matière de lutte contre la corruption ou l'impunité. Bien entendu, il faut soutenir les efforts du gouvernement pour améliorer les droits de l'Homme! Et c'est ce que nous souhaitons faire. Un écrivain ukrainien disait qu'en musique, «peu importe les notes, ce sont les sensations qui comptent». J'extrapolerai cette remarque au terrain politique en disant qu'il ne sert à rien de décerner des notes hautes ou basses au Cameroun en matière de démocratie ou de droits de l'Homme: ce sont les tendances qui comptent. Et ces tendances sont positives.

En dépit d'un discours officiel rassurant, plusieurs dirigeants du monde, et même les milieux d'affaires occidentaux, évitent le Cameroun ou hésitent à venir y investir. Comment expliquez-vous cet état de chose?

Le climat des affaires laisse encore à désirer. Il suffit, pour s'en, convaincre, de consulter les paramètres établis par des instituts publics ou privés comme la Banque mondiale ou Transparency International. Il est clair que le classement du Cameroun nous laisse sur notre faim: 168è rang sur 183, pays dans l'indice «Doing Business», 52,4% des dirigeants d'entreprises qui manifestent une opinion défavorable dans le Business Climate Survey, etc. Il n'y a pas de quoi pavoiser! Cela étant, le gouvernement camerounais a parfaitement conscience de ces faiblesses et a pris le taureau par les cornes. Ce dont les investisseurs ou: les entrepreneurs ont besoin pour développer leurs activités au Cameroun - et donc pour doper la croissance et l'emploi, c'est la confiance et la sécurité: confiance d'abord dans la solidité institutionnelle du pays, ce qui passe par un cadre législatif et réglementaire lisible et stable excluant l'arbitraire; confiance aussi dans l'avenir économique du pays et celui-ci est, à l'évidence, promis à un brillant futur augurant bien de l'émergence du pays à l'horizon 2035. Mais il faut également de la sécurité.

Sécurité juridique des transactions, avec en corollaire un système judiciaire transparent, efficace et impartial; sécurité de la fiscalité d'où doivent être bannies toutes les tentatives de «parafiscalité informelle», ce qui implique la poursuite d'une lutte implacable contre la corruption. C'est à ce prix que le Cameroun remontera dans les classements. Les autorités camerounaises ont parfaitement compris la nécessité de lever les obstacles à l'investissement et au développement de l'entreprenariat, mais aussi d'encourager la transparence et la lisibilité de la fiscalité, d'améliorer les procédures de règlement des litiges commerciaux et de création d'entreprises...

J'ai personnellement pu vérifier, à maintes reprises, le souci du gouvernement camerounais d'accroître son dialogue avec, les entreprises du secteur privé en vue de créer un environnement propice aux affaires et à l'investissement. Nous constatons ainsi la multiplication de signaux positifs qui induisent un climat des 'affaires plus clément, auquel les entreprises ne devraient pas rester insensibles. Nous ne pouvons que saluer les réformes d'ores et déjà accomplies ou celles qui sont en chantier dans ce domaine. Elles finiront par porter leurs fruits, et nous encourageons les autorités camerounaises à persévérer dans cette voie de la transparence et de la simplicité.

Le président Paul Biya a été froidement accueilli à Paris, par son homologue François Hollande. N'est-ce pas le signe d'un profond malaise?

J'étais moi-même à Paris, lors de la visite du président Biya et je puis vous assurer qu'il n'y avait ni froideur de l'accueil par le président Hollande, ni malaise. Il s'agissait d'une visite de travail qui obéissait à des règles protocolaires strictes, qui sont les mêmes pour tous chef d'Etat et différentes de cet les applicables en cas de visite officielle ou de visite d'Etat. Aucune surprise de ce côté-là! Vous 'savez, en matière de protocole, on ne badine pas : la part laissée à l'improvisa¬tion est réduite à la portion congrue. L'atmosphère à l'Elysée a été des plus chaleureuses, le dialogue franc et constructif comme il se doit entrer deux chefs d'Etats amis de longue date. Et j'avoue être surpris par l'insistance de certains organes de presse à vouloir déceler un malaise là où il y avait, au contraire, une rencontre cordiale, amicale et fructueuse de l'avis même de tous les participants.

Quant au Forum économique organisé par le Medef International, en marge de la visite, jamais celui-ci n'avait enregistré une telle affluence pour une manifestation analogue: plus de 200 entreprises françaises. C'est considérable. Ce forum a été un succès triomphal, qui reflète bien à la fois la qualité de nos relations et l'intérêt porté par les milieux d'affaires aux potentialités économiques et commerciales du Cameroun.

Que pouvez-vous considérer comme la plus grande réussite de votre séjour au Cameroun?

Il y a plusieurs façons de voir les choses. A priori, je ne suis pas du genre à m'auto-glorifier ni à me donner des coups d'encensoir. Disons que je suis heureux d'avoir su et pu, autant que possible, me délivrer du carcan protocolaire de la fonction d'ambassadeur pour aller sur le terrain à la rencontre des populations, pour partager avec elles leurs joies et leurs peines, pour être à l'écoute de leurs préoccupations, pour mieux comprendre ce prodigieux kaléidoscope de cultures et civilisations qu'est le Cameroun. Je me suis immergé pleinement dans ce pays, où j'ai été profondément heureux. Ce faisant, j'ai échappé au risque - bien réel - d'être coupé des réalités dans ma cage dorée du Plateau Atemengue... Je considère que c'est déjà une réussite en soi! Mais la réussite dont je suis le plus fier, c'est une réussite collective: celle de la libération de la Famille Moulin-Fournier.

J'avoue être passé, pendant 2 mois, par une incroyable palette de sentiments: tristesse, compassion, rage, douleur, incompréhension, colère, doute, espoir avant de connaître le soulagement et la formidable exaltation causée par le retour des otages, heureux épilogue qui doit tant à la partie camerounaise et surtout au président Paul Biya. J'ai vécu, tout au long de la crise, des instants d'une très forte intensité: avec mes collaborateurs et mes compatriotes, avec les sultans, les lamidos et autres chefs traditionnels du Septentrion, avec les autorités camerounaises puis, enfin, avec les otages eux-mêmes une fois recouvrée la liberté après la tragédie. J’ai puisé une leçon de vie et d'humanité. Ces événements m'ont fait prendre conscience, davantage encore, de la solidarité entre la France et le Cameroun. Ils m'ont conforte dans la lutte que je mène depuis toujours pour le respect des valeurs que nous portons. Ils m'ont rendu confiance dans une certaine vision de l’homme et de la solidarité dont je souhaiterai, au fond, qu'elle se matérialise à tout moment et pas seulement dans les périodes de crise.

Il n'en demeure pas moins qu'en dépit de votre engagement per-sonnel, mais aussi de celui des autorités françaises, votre concitoyen Michel Thierry Atangana continue de croupis en prison. Comment l'expliquez-vous?

Vous avez tout à fait raison: il n'y a pas que des réussites dans une mission diplomatique. Il y a aussi des échecs, des regrets, des remords et des erreurs. S'agissant de l'affaire Atangana, j'esti¬me avoir fait mon devoir en attirant l'attention des uns et des autres sur la situation de notre compatriote. Je pense y avoir réussi puisque la question a été évoquée au plus haut niveau de nos deux Etats, et elle le méritait. En revanche, 17 ans après sa mise en détention, Michel Thierry Atangana est toujours incarcéré dans des conditions que nous jugeons très difficiles, et nous souhaitons qu'il recouvre la liberté le plus vite possible pour des raisons humanitaires: 17 ans, c'est une peine d'une durée considérable. Il est aujourd'hui dans l'attente d'une décision de la Cour suprême statuant sur son pourvoi après la seconde condamnation infligée par le Tribunal de grande instance du Mfoundi.

Nous n'avons nullement l'intention de nous immiscer dans le cours de la justice camerounaise, dont nous respectons les dé cisions. Qu'il me soit néanmoins permis, de m'interroger sur une procédure engagée contre notre compatriote, plus de 12 ans après sa première condamnation. Ce n'est faire injure à personne que de se demander si le principe classique de la procédure pénale «non bis in idem», (on ne peut être poursuivi ou deux fois condamné pour les mêmes faits) n'aurait pas pu trouver à s'appliquer en l'espèce. Ce principe est une composante essentielle des droits fondamentaux de la personne humaine.

A supposer même que la justice ait écarté ce principe inscrit dans le Pacte international des Nations-Unies relatif aux droits civils et politiques, du reste signé et ratifié par le Cameroun, Ceci n'empêche pas qu'elle se devrait a priori de respecter les procédures qui encadrent ses activités. La loi du 14 décembre 2011 portant création d'un Tribunal criminel spécial ne prévoit-elle pas, en son article 13, que la section spécialisée chargée de l'examen de tout pourvoi devant, la Cour suprême dispose d'un délai maximum de 6 mois pour vider sa saisine? M. Atangana a introduit son pourvoi le 5 octobre, dès le lendemain de sa condamnation. Le délai imparti à la Cour suprême pour vider sa saisine est dépassé depuis le 4 avril 2013. Pourquoi? Ce sont des questions que nous nous posons légitimement, en continuant d'espérer la libération de notre compatriote pour des raisons purement humanitaires. Il n'y a aucun enjeu financier caché derrière notre attitude, ni la moindre arrière-pensée politique, mais tout simplement la volonté d'obtenir l'élargissement d'un compatriote dont nous pensons qu'il a déjà payé sa dette vis-à-vis de la société camerounaise.

M. Atangana est-il, comme l'affirment certains, un pri¬sonnier politique, un otage ou une victime des règlements de comptes au sein de l'appareil de Yaoundé ?

Je me suis déjà amplement expliqué sur ce cas. Pour nous, Michel Thierry Atangana est un ressortissant français qui a déjà purgé une très longue peine dans un lieu de détention camerounais et dont nous souhaitons obtenir la libération pour des raisons humanitaires. Ce sont les faits et les résul¬tats qui nous intéressent, et non leurs motivations.

Une grosse polémique continue de secouer le Cameroun propos des tractations ayant abouti à la libération de la famille Moulin-Fournier, enlevée par des islamistes du groupe Boko Haram. Pouvez-vous jurer qu'aucune raison n'a été versée à ces ravisseurs?

Je l'ai déjà dit et je le répète: la France est opposée à tout versement de rançon en échange de la libération d'otages. Le président de la République, François Hollande, a réaffirmé le jour même du retour de la famille Moulin-Fournier en France, le 19 avril dernier, qu'il n'y avait eu aucune contrepartie. Au risque d'apparaître comme un radoteur, je réponds donc à votre question avec la concision de Tacite: ni con, ni contrepartie!

© FÉLIX EBOLÉ BOLA | Mutations

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