Bafoussam: Les populations font le procès de l’opération «coup de poing»

I-Mineurs et mères d’enfants gardés à vue abusivement

Ce vendredi 3 janvier 2013, Schéla Tchoffo dit « Magni » est physiquement méconnaissable. La robe qu’elle porte ne présente aucune lueur de clarté. Sa voix est cassée. « Je viens de sortir de cellule. J’y suis depuis le 31 décembre 2012. J’ai été raflée juste à la suite d’une injonction de l’adjoint préfectoral. Il m’accuse de lui avoir tenu tête dans un cyber café. J’ai été libérée suite à un ordre du préfet du département de la Mifi. Mais, pour des raisons que j’ignore, ma carte nationale d’identité a été retenue par les autorités », se lamente-t-elle. Selon, le récit de celle-ci, elle a été embarquée manu militari juste à la suite d’un appel du deuxième adjoint préfectoral du département de la Mifi. «Il se trouvait dans un cybercafé à Akwa-Bafoussam. Sans se présenter, il s’est comporté comme s’il avait des non citoyens devant lui. J’ai juste refusé de me laisser piétiner. Il a conclu que j’étais rebelle, et m’a fait embarquer au commissariat central disant aux policiers que je l’ai insulté », explique-t-elle. C’est d’ailleurs avec les larmes aux yeux qu’elle évoque les tristes moments passés dans une cellule insalubre du commissariat central de Bafoussam. «C’était pénible et douloureux», crie cette mère de quatre enfants.

Elle est autant choquée que lors de son séjour au commissariat central de Bafoussam, de nombreux mineurs âgés de moins de 17 ans étaient parqués dans la cour de cette unité de police pour vagabondage nocturne dans la nuit du 31 décembre 2012…Une situation dénoncée par Théophile Nono. A travers un communiqué de presse, l’ingénieur agronome et militant politique proche des thèses de l’Union des populations du Cameroun (Upc), dénonce le fait que sous ordre du gouverneur de la région de l’Ouest des mineurs en promenade pendant les fêtes aient été interpellés et gardés à vue au commissariat central de Bafoussam. « Le scandale – puisque c’en est véritablement un -, écrit M. Nono, alimente toutes les conversations dans la ville de Bafoussam : en exécution des mesures totalement contestables du gouverneur de la région de l’Ouest interdisant la présence de jeunes dans les rues au-delà de 21 heures, des dizaines de jeunes enfants et adolescents étaient parqués comme des prisonniers dans la cour du commissariat central, sous le soleil, jusqu’au 1er janvier 2013».

Le militant des droits humains poursuit en soulignant : «Ils ont été raflés sans ménagement par les forces de police sous la férule des adjoints au préfet. Pire, alors que les autorités de la ville mettent en avant leur bla-bla-bla sécuritaire et le bon encadrement des enfants, on les voit à l’œuvre avec la mise en place d’un système de corruption ouvert pour obliger les parents à monnayer la libération de leurs enfants bien aimés. On parle de 25.000 Fcfa». Tenancier d’une épicerie au niveau du carrefour Madelon à Bafoussam, Hervé T est plus incisif. « Nous avons salué au départ cette mobilisation des forces de sécurité.

Pour nous c’était une bonne riposte pour mettre les bandits hors d’état de nuire et réduire la grande criminalité qui sévissait à Bafoussam. A travers le démantèlement de certains gangs nous avons compris comment nos policiers étaient efficaces. Ce qui est déplorable ce sont des abus. Ils ont gâté les fêtes de fin d’années. Sinon comment comprendre que les enfants aient été raflés et parqués dans la cour du commissariat central comme de vulgaires bandits », dénonce-t-il. De nombreux parents d’enfants de la métropole régionale de l’Ouest sont du même avis. Et sont prêts à se mobiliser pour faire reculer cette dérive qui ternit l’opération coup de poing initiée courant novembre 2012 par Bakary Midiyawa, gouverneur de la région, pour vaincre la grande criminalité.

Approchée par Le Messager, certains hauts gradés des forces de défense et de sécurité minimisent ses critiques. «Il ne faut pas que l’on nous empêche d’être efficaces à cause des discours sur les droits de l’Homme. Nous avons nos stratégies. Les gens qui ne savent rien des difficultés de notre travail doivent nous laisser faire. Même si l’on va nous accuser de violer les droits de l’Homme, on ne doit point reculer. Au lieu que la criminalité prospère, il vaut mieux que l’on nous diabolise. Nous sommes là pour la sécurité des personnes et de leurs biens», soutient un haut gradé de la place.

II-Atteintes aux droits des opérateurs économiques

En cette soirée de fin décembre 2012, Osheni, promoteur d’une boîte de nuit et d’un b ar au lieu dit Akwa à Bafoussam, passe des moments difficiles. Il est tiraillé dans tous les sens par une meute de gendarmes au moment où il s’oppose à l’embarquement de ses appareils de musique. L’intervention du commandant de la légion de gendarmerie de l’Ouest semble ne point l’intimider. Ses employés et les noctambules assistent médusés à cette scène.

Dans la même période, André Meli Tchoupou, propriétaire d’un cybercafé fait face à une situation similaire. Il est victime d’un abus d’autorité de la part de Jean-Baptiste Mbonki, 2e adjoint préfectoral de la Mifi. Le cyber café dont il est propriétaire a été scellé par le collaborateur du préfet de la Mifi depuis le 1er janvier 2013 à 14 heures et ce jusqu’à lors. Ce qui fait qu’il s’est plaint devant le préfet non seulement pour cet abus d’autorité mais aussi pour que l’autorité publique N°1 de la Mifi ordonne la levée immédiate de cette mesure qui entrave ses activités depuis une semaine. « Suite à un contrôle nocturne de Cni impliquant une cliente de son cybercafé (le 31 à 21 h), le 2ème adjoint du préfet s’est permis de sceller, le 1er janvier à 14 h, son cyber, sans au motif que ladite cliente avait des liens avec Meli. Ce même jour, lorsque le policier accompagnant l’A2 demande au jeune Meli de le suivre au poste du commissariat central, il discute longuement d’abord avec l’A2 Mbonki. Au sortir de la causerie, le policier lui demande textuellement de «bien venir» (sic).

Ce qui veut dire, en clair, d’apporter les sous de corruption !» Explique Théophile Nono. Depuis ce jour, souligne ce dernier dans un communiqué de presse, «Meli a effectué maintes allées et venues au commissariat central (où travaille le policier qui accompagnait l’autorité publique) et à la préfecture. Soit pour rencontrer l’auteur de l’abus, soit pour rencontrer personnellement monsieur le préfet. Sans résultat», précise-t-il. Dans les services de la préfecture, on s’évertue à faire passer les abus d’autorité du deuxième adjoint préfectorale comme des mesures de protection de bonnes mœurs. C’est ainsi que le cybercafé de M. Meli est peint comme un lieu de débauche.

Avec les scellées, ce commerçant a subi un manque à gagner de plus de 40 000 francs par jour (connexion internet, travaux de bureautique, appels téléphonique nationaux et internationaux). Il faut y ajouter les frais de formation de six jeunes gens déjà programmés pour le premier semestre de l’année en cours. Soit près de 800 000 francs. Et pourtant l’adjoint préfectoral serait lui aussi utilisateur de ce cybercafé dont il bénéficie des services aux frais de la princesse. Rigueur administrative ou abus d’autorité ?

© Guy Modeste DZUDIE | Le Messager

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