Approvisionnement: Vivre à Douala et mourir de soif !

L’eau ne coule plus du tout des robinets depuis quelques jours dans certains quartiers situés dans la périphérie de la cité portuaire. En dépit de la prévalence des maladies d’origine hydrique, du péril fécal et autres maladies liées au cadre de vie pollué, comme le paludisme, les populations désemparées et tenaillées par la soif ont trouvé le salut dans des puits de fortune et autres points d’eau peu ou prou aménagés.

1-Des robinets très souvent à sec

L’eau c’est la vie. A-t-on coutume de dire. Mais au regard du calvaire des populations des localités situées dans la périphérie, l’on est en droit d’affirmer le contraire. Tant se ravitailler en eau potable est une véritable épreuve pour les habitants de certains quartiers de Douala. Nous sommes à Ndogpassi II, une banlieue de Douala III. Le jour s’est à peine levé que la jeune Colette, la vingtaine sonnée, munie d’un récipient va à la quête du précieux liquide. Accompagnée d’un proche, elle devra parcourir plus d’un kilomètre pour s’approvisionner à partir d’un puits de fortune situé au lieu dit petit Robert. « Avoir de l’eau n’est pas une sinécure.

Vous devez vous lever très tôt. Sinon vous n’aurez droit qu’à une eau impure», déclare désespérément la jeune fille avant de plonger le seau dans un puits recouvert de champignons et d’herbes aquatiques. A l’évidence, il manque cruellement d’entretien. Dans ce point d’eau, en plein marécage, c’est la grande affluence en cette période de fêtes de fin d’année. Ici, l’on assiste parfois à des bousculades.

Chacun voulant s’approvisionner en premier. «Il faut faire le ménage, apprêter les enfants qui vont à l’école, préparer le petit déjeuner. Nous utilisons l’eau du puits parce que nous n’avons pas le choix», confie une ménagère. Avant de se plaindre de la récurrence des coupures. «Nous sommes habitués aux coupures. Parfois, nous passons des jours sans eau.La production commence à 2 heures, pour s’achever à 5 heures. Il arrive même que nous fassions 2 à 3 jours sans eau». Astucieux, certains ménages se constituent une importante réserve pour prévenir le délestage. « Nous avons acheté des fûts que nous remplissons lorsque l’eau coule du robinet. Dès qu’il y a coupure, nous utilisons cette eau avec parcimonie », affirme Marthe. Il ne fait point de doute. L’eau potable est une denrée rare à Douala.

Depuis belle lurette, les habitants de la capitale économique optent de plus en plus, sans le vouloir, à un approvisionnement à partir des puits ou tout ce qui en tient lieu. «Il se trouve parfois que vous soyez sous la douche et l’eau cesse de couler. Pour craindre le pire, nous sommes obligés de faire des reserves d’eau dans des récipients. Pour avoir de quoi faire le ménage, laver les habits des enfants, je dois parcourir des kilomètres, me mettre en rang pour avoir de l’eau. Nous vivons une situation pour le moins dramatique », témoignage courroucée une ménagère. Comme les coupures d’électricité, les robinets sont parfois à sec à Douala pendant plus d’une semaine. De Bonabéri à Akwa en passant par Bonamouang, Deïdo, Bali, Nganguè, Bilonguè …et New Bell, aucun ménage n’est épargné. Une situation que ne comprend pas le président du Mouvement des écologistes du Cameroun (Mec), Fritz Ngo, pour qui, il est temps de tirer les leçons de l’échec. «C’est la faillite de la conscience nationale. Il est temps de revoir toutes les installations tombées en désuétude.

Comment comprendre que le chef de l’Etat continue de garder le mutisme, se contentant tout simplement de faire des discours pompeux. Les conséquences de cette situation sont grandes et graves. Ce n’est pas sérieux ! Que des populations en soient à s’alimenter, plus de 50 ans après l’indépendance, dans les cours d’eau est une honte pour le Cameroun et son gouvernement», fulmine-t-il. Dans les lieux tels Mbanga-Pongo, Tradex axe-lourd, Petit Robert… inconnus sur le réseau CDE, sans aucun branchement d’adduction en eau potable, on piaffe de soif : « nous avons un réel problème. Nous souffrons énormément. L’eau est une denrée rare ici. Certains font leur toilette intime avec l’eau des criques du Wouri. Les puits qui existent se sont asséchés.

C’est dommage que les autorités n’aient pas pensé à étendre le réseau de distribution jusqu’à nous. Nous nous demandons jusqu’à quand faudra-t-il encore attendre ?» Se demande un chef de bloc. Des installations d’un conduit d’eau plus important, d’une épaisseur de près de 500 millimètres de diamètre au rond-point Deido a permis récemment d’alimenter certains quartiers. Ce chantier entrepris par la Cameroon Water Utilities Corporation (Camwater) qui, dans ses travaux de renouvellement des canalisations de distributions d’eau potable, avait pour objectif d’améliorer la fourniture d’eau dans les ménages de la ville de Douala est loin de satisfaire les besoins de la ville. « Nous fondions beaucoup d’espoir sur cette nouvelle installation qui venait ainsi remplacer l’ancienne conduite, en fonte grise, de 350 mm de diamètre, posée sous le tablier du pont sur le Wouri», se souvient Alex, un habitant de Bonaberi.

Douala, la cité économique, fait face depuis plusieurs années à des besoins urgents en matière d’approvisionnement en eau potable et de traitement des eaux usées. À l’image de nombreuses capitales des pays en voie de développement, elle fait face à de multiples problèmes liés à la gestion de ses ressources en général. « En effet, confie un environnementaliste de nombreux facteurs d’ordre politique, social, économique et environnemental entravent la bonne gestion de ces dernières. Ces facteurs portent essentiellement sur l’immobilisme des acteurs en charge des questions de l’eau, le chevauchement des compétences, le manque de moyens financiers, l’approche sectorielle de la résolution des questions relatives à l’eau, la politique unilatérale du haut vers le bas, l’inefficience du concessionnaire principal de distribution d’eau potable, le contexte socio-politique marqué par une pseudo-stabilité, le manque de capacités humaines, l’absence de textes appropriés et de structures adéquates ».

Et d’indiquer que les conséquences sont dramatiques et affectent considérablement le processus de développement. Ainsi, poursuit-il l’inéluctable raréfaction de l’eau, sa constante dégradation en qualité et son inégale répartition sont autant de signes qui indiquent une mauvaise gestion de l’eau et concourent de façon significative à la précarité des populations en termes de santé, d’urbanisation, d’économie et d’échange.

Le développement des infrastructures dans ces deux domaines, tranche-t-il devrait constituer une priorité de premier ordre pour le gouvernement et les bailleurs de fonds. «Si on est incapable d’offrir ne serait-ce que de l’eau aux populations, comment le Cameroun sera-t-il émergent à l’horizon 2035? On vit sous la chaleur, sans eau alors que nous sommes très loin du désert. Il y a des compétences aussi bien dans la société civile que dans l’opposition pour trouver les solutions à ce problème. Le système n’a pas changé car ce sont les mêmes qui dirigent et nous causent des problèmes. C’est malheureux de maltraiter ses concitoyens de la sorte. Je demande au président de la République de prendre des mesures pour qu’on ne connaisse plus ces pénuries, que d’autres responsables soient nommés à la place des incompétents qui nous empestent la vie», suggère-un citadin de Douala.

2-la ruée vers les forages

Pour pallier ces coupures qui donnent du tournis, les populations au bord de l’essoufflement se sont rabattues sur les forages. « L’eau est un liquide très important dans la vie de chaque personne. Sans elle, on ne peut se laver, faire le ménage …et cuisiner. Les forages nous sauvent. Même si parfois il est impossible d’avoir de l’eau à cause de la coupure d’électricité. A tous les niveaux se présentent des obstacles », affirme un habitant de Bilonguè. Dans ce quartier comme dans bien d’autres, l’eau qui coule des forages se vend. Pour un bidon de 10 litres par exemple, le consommateur doit débourser 25 Fcfa. Les prix sont fonction du volume du récipient. Et varient d’un quartier à un autre. Au jour d’aujourd’hui, la ruée vers les forages est sans cesse croissante, la cité portuaire accueillant, tous les ans, de nouveaux résidents. Du coup se pose avec acuité le besoin de plus d’eau potable. Selon un critique, nul doute que, si rien n’est fait en 2013, les Camerounais se bousculeront autant dans les grandes surfaces. Pour y acheter de l’eau minérale, encore qu'on en trouve un peu partout. Consciente de cette situation de plus en plus aggravante et qui met à nu l’échec de la politique de distribution de l’eau dans notre pays, certaines entreprises citoyennes, soucieuses du bien-être des populations leur offrent gracieusement de l’eau.

3-Déficiences ou insuffisances techniques

Contacté pour savoir les raisons de cette nouvelle situation que traverse Douala, un responsable de la station de production, et d’approvisionnement de la capitale, explique que « la station est à la saturation. L’extension programmée n’a pas été faite. Aujourd’hui, la station ne peut plus satisfaire les besoins de toute l’agglomération de Douala qui s’agrandit. Il faut aussi noter que de nouveaux branchements d’adduction en eau potable sont faits. Ce qui diminue la pression de l’eau qui coulait dans les rares quartiers encore approvisionnés ». Aux côtés des supposées ou réelles insuffisances techniques, il faut ajouter les aléas climatiques. Le soleil en journée et la forte chaleur en soirée rythment le quotidien de la ville. « C’est vrai qu’à cause des saisons, le niveau de l’eau a chuté pendant un moment mais il est remonté. Cependant, cela n’influera pas sur la situation à Douala puisque la capacité de la station n’a pas changé », poursuit-on. Du côté de la Camwater, une source proche du service technique affirme que «les travaux sont en cours afin de satisfaire la demande sans cesse croissante».En attendant, les populations meurent de soif…et crèvent de faim. Pour combien de temps encore ?

© Blaise-Pascal Dassié | Le Messager

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Date de dernière mise à jour : 11/01/2013