Albert-Roland Djomeni, migrant camerounais, raconte son odyssée

 

« On en parle peu... »  Des dizaines de milliers de migrants subsahariens qui veulent aller en Europe restent bloqués de nombreuses années en Algérie. Le Camerounais Albert-Roland Djomeni est l'un d'eux. Pendant huit ans, de 2007 à 2015, il a circulé à la recherche de petits boulots entre Tamanrasset, Alger et Oran. Aujourd'hui, grâce à l'association catholique Caritas, il vit à Rome, en Italie. Son calvaire, et surtout celui des femmes obligées de se prostituer... En ligne de Rome, ce migrant camerounais témoigne au micro de Christophe Boisbouvier.

 

ENREGISTREMENT AUDIO (RFI) 

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Est-ce qu’il y a beaucoup de migrants subsahariens aujourd’hui en Algérie ?

Albert Roland Djomeni : Oui, il y en a énormément. Il y en a partout.

Dans les grandes villes ?

Dans le grand sud, il y a une bonne dizaine de milliers et après vous avez des grandes villes telles qu’Oran, Alger, où vous trouvez beaucoup de migrants qui y vivent depuis cinq ans, six ans. La moyenne c’est trois ans, quatre ans.

Ce sont des migrants qui ont pris les routes du désert. Pourquoi vont-ils en Algérie, pourquoi n’essaient-ils pas de passer en Europe ?

Je prends mon exemple, parce que j’ai vécu en Algérie une dizaine d’années. L’idée de départ c’est d’aller en Europe, mais les barrières au Maroc, toutes les barrières font que les migrants se retrouvent obligés de vivre, soit au Maroc dans des conditions déplorables ou alors de rester en Algérie. On vit facilement en Algérie comme si on était en Europe parce qu’ils travaillent et en dépit de toutes les questions de discrimination et de racisme qui peuvent surgir. Il y en a beaucoup qui vivent depuis des dizaines d’années.

Vous étiez étudiant à Yaoundé. Vous avez un diplôme de Sciences économie et de gestion et pourtant en 2007 vous avez décidé de quitter le Cameroun.

Je suis parti pour les mêmes raisons que beaucoup de jeunes Camerounais. Il n’y a pas d’alternative, il n’y a pas de débouché pour moi, il n’y a pas la possibilité de travailler. Du coup, je suis parti dans l’idée de rejoindre l’Europe et j’ai pris les routes du désert en septembre 2007 et jusqu’aux côtes marocaines où j’ai même payé mon ticket de voyage. Mais je n’ai pas eu le courage de prendre la barque, de faire le voyage avec la barque en bois. Donc, je suis descendu et je suis revenu jusqu’à Oran.

Et pourquoi avez-vous décidé de descendre de cette barque ?

Voir une barque, un bateau en bois qui transportait une soixantaine de personnes, tous assises les uns sur les autres avec des boîtes en main pour vider l’eau au cas où il y aurait un trou qui ferait entrer de l’eau, pour moi c’était suicidaire et je n’étais pas à l’époque assez suicidaire pour faire ce choix-là. Après quand vous regardez l’état du bateau qui a été rebouché avec des petits bouts de goudron, je n’ai pas senti le coup et j’ai changé d’avis, je suis descendu.

Et les passagers qui étaient dans ce bateau, vous savez ce qui leur est arrivé ensuite ?

Quelques jours après, il y a eu des corps qui sont revenus. Je ne pense pas qu’il y a eu des personnes qui ont survécu à ce voyage-là, je n’étais pas assez suicidaire pour le faire.

Donc après cet échec au Maroc, vous revenez en Algérie et là vous commencez à travailler. C’est ça ?

Je reviens en Algérie, je travaille dans les travaux de carrelage et de peinture et c’est fin 2011 que je m’engage avec Médecins du Monde et la Caritas locale.

A partir de 2011 vous travaillez avec deux ONG sur place en Algérie : Médecins du Monde et Caritas Algérie. Et en 2015, vous passez en Italie. C’est ça ?

C’est ça, oui.

Alors ce qu’on ne sait peut-être pas aussi, c’est que parmi ces quelques dizaines de milliers de migrants subsahariens en Algérie il y a beaucoup de femmes.

Oui. Aujourd’hui, en Algérie sur dix migrants, vous avez facilement quatre sur dix qui sont des femmes. Et sur les quatre vous avez trois qui sont soit enceinte, soit ont un enfant en bas âge. Il y a beaucoup de prostitution. Beaucoup ce sont des femmes qui se font embrigader ou entraîner par une amie ou une connaissance qui va profiter d’elle, la faire travailler comme une femme dans un maquis. Et elle va se prostituer, elle va faire un enfant, elle va se marier... Bref, on a vu ce truc prendre une telle ampleur aujourd’hui en Algérie qu’il y en a partout, que ce soit dans le sud ou que ce soit dans le nord de l’Algérie. Il y a des femmes partout.

Qui sont recrutées en fait par des proxénètes alors ?

Oui, qui sont entraînées par des proxénètes. Pendant mon travail à Caritas d’Oran on a eu avec un super travail qu’on a fait auprès de certaines femmes qu’on a accompagnées en retour, parce qu’elles avaient été surprises de ce qu’elles vivaient, qui était l’opposé de tout ce qu’on leur avait dit ou promis et le fait de se vendre pour que quelqu’un d’autre profite du travail de prostitution qu’elles faisaient. Il y en a quelques-unes qui ont accepté de faire des témoignages. Il y en a une en particulier qui avait un témoignage tellement violent, tellement fort. Elle disait des choses qui ne sont associables qu’à la traite d’être humain. Et ce qui était plus difficile encore pour nous, c’était de savoir que c’était des migrants qui étaient moteurs de ça, et bien sûr, avec la complicité d’Algériens.

C’est-à-dire que les proxénètes étaient eux-mêmes des migrants subsahariens qui travaillaient avec la complicité d’Algériens ?

Oui, c’est ça. Exactement ça.

Est-ce que vous avez souffert du racisme pendant les huit ans où vous avez vécu en Algérie ?

Personnellement j’ai connu beaucoup de racisme en Algérie. Et parfois même des agressions. Des mots, c’est tous les jours. Des actes, par mes propriétaires chez qui je louais, par des gens avec qui je travaillais.

Et pendant ces huit ans en Algérie, vous n’avez jamais pensé revenir au Cameroun ?

Si. Quand on est abaissé, quand on est piétiné, quand on voit le regard méprisant, on ne peut avoir envie que de rentrer où on peut vivre dans la chaleur, dans l’amour. Mais après, rentrer comme j’étais parti, c’est une autre prison.

Si vous étiez rentré au Cameroun vous auriez eu honte ?

Evidemment, c’est une défaite. Nous, migrants, je pense que c’est la chose qui nous hante : rentrer au pays sans avoir aidé la famille, c’est impensable ! Tu ne vas pas revenir, demander à ton frère cadet de se lever de ton lit que tu avais laissé il y a dix ans pour que tu récupères ton lit parce que tu n’as pas de maison et tu n’as rien fait. C’est inenvisageable.

© RFI : Christophe Boisbouvier

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