Stupéfiants : Voici les zones de trafic et de consommation des drogues dures en Afrique

Le représentant de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) pour l’Afrique de l’Ouest et du centre fait le point sur le trafic de stupéfiants dans la sous-région.

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Selon lui, le trafic continue dans la zone sahélienne. C'est toutefois loin d’être la seule route de la drogue en Afrique de l’Ouest, où la consommation de crack, de méthamphétamine et d’héroïne augmente. Incontestablement. L’Afrique de l’Ouest est une zone de rebond pour ces produits. Pour ce qui est de la cocaïne, les dernières estimations que nous avons datent de 2010-2011. Elles démontraient qu’il y avait environ 33 tonnes de cocaïne qui arrivaient dans la sous-région, en provenance bien sûr d’Amérique latine. Sur ces 33 tonnes, 18 à 20 tonnes repartaient vers l’Europe. Concernant la méthamphétamine, on estime qu’il y a environ 1,5 tonne qui est produite, parce que l’Afrique de l’Ouest n’est pas seulement une zone de rebond. Cette drogue est fabriquée principalement au Nigeria. Concernant l’héroïne, c’est difficile d’avoir des chiffres, mais on en voit de plus en plus arriver en provenance d’Afrique de l’Est vers l’Afrique de l’Ouest. Et la consommation de ce produit augmente dans la région.

L’héroïne, historiquement, c’est la première drogue dure qui a transité par le continent africain…C’est un retour ?

Oui. L’héroïne est principalement produite en Afghanistan, avant d’être exportée. Et donc très logiquement, c’est l’Afrique de l’Est qui recevait une très grosse partie de l’exportation transitant par l’Afrique. Or, on s’aperçoit que, depuis environ 2009, il y a une augmentation de la quantité d’héroïne arrivant dans la sous-région, ou bien tout simplement par vente, ou bien par échange héroïne contre cocaïne entre les groupes criminels qui sont basés en Afrique de l’Est et ceux basés en Afrique de l’Ouest.

Et tout cela repart par quelle voie ?

Les deux principaux vecteurs utilisés restent les conteneurs et les passeurs, c'est-à-dire ceux qui vont transporter la drogue en l’ingérant ou en la transportant dans leurs bagages au départ d’aéroports de la sous-région.

Finalement, on signale moins de saisies record de cocaïne dans la région. Est-ce parce qu’on a changé le mode de transport ou parce que la région est moins utilisée ?

Je pense que c’est plutôt parce le mode de transport a changé. Dans le passé, les criminels, pensant que l’Afrique de l’Ouest était le ventre mou de la région, n’hésitaient pas à envoyer de grosses quantités d’un seul coup, que ce soit par bateau ou par avion. Et donc, on avait des saisies importantes par tonnes. Là, ils se sont aperçus que les pays ouest-africains, seuls ou avec le soutien d’autres pays extérieurs à la sous-région, étaient devenus de plus en plus efficaces et amélioraient leurs moyens de détection. Donc, ils ont diversifié les modes de transport et ont décidé de réduire les quantités transportées, quitte à faire plus de voyages. Donc automatiquement, cela entraîne des saisies plus faibles.

Les conteneurs sont davantage utilisés ?

Oui. On voit de plus en plus de conteneurs avec des itinéraires alambiqués qui transportent de la drogue, essentiellement de l’héroïne, de la cocaïne et du cannabis. C’est pour cela que l’ONUDC a un programme de contrôle des conteneurs. Dans la sous-région, nous travaillons avec les douanes et nous leur apprenons à détecter les conteneurs suspicieux.

Est-ce que les groupes criminels continuent à utiliser des avions privés ?

Oui. C’est un moyen relativement facile d’importation de la cocaïne, parce qu’il y a très peu de contrôles, une mauvaise couverture radar. Et donc, il est possible d’ouvrir à coup de bulldozer un aéroport de fortune au milieu de nulle part et donc de faire atterrir des avions chargés de produits illicites, que ce soit de la drogue ou d’autres produits. On parle beaucoup de cocaïne, d’héroïne et de méthamphétamine. Mais il y a aussi toujours, et cela depuis de longues années, la résine de cannabis… Absolument. Il y a deux types de résine de cannabis en Afrique de l’Ouest et au Maghreb. Il y a, bien sûr, la résine de cannabis qui est produite au Maroc et qui, elle, généralement, est exportée vers l’Europe. Elle est de meilleure qualité que le cannabis produit en Afrique de l’Ouest. Celui-ci est généralement consommé ou nationalement ou régionalement. Il est relativement peu exporté hors du continent.

Pour revenir à la méthamphétamine… Est-elle fabriquée uniquement au Nigeria ?

En ce qui concerne l’Afrique de l’Ouest, incontestablement c’est le Nigeria, puisque, depuis la fin de l’année 2011, cinq laboratoires de méthamphétamine ont été découverts dans la région, principalement autour de Lagos. Trois durant le premier trimestre de cette année, un en 2012, et un fin 2011. Nous pensons qu’il y a d’autres laboratoires dans les pays avoisinant le Nigeria. Mais, pour l’instant, aucun n’a été démantelé par les forces de police ou de douane de ce pays. La production part essentiellement en direction de l’Asie, de l’Asie du Sud-Est et du Japon, et une autre partie vers l’Afrique du Sud qui est aussi un pays consommateur de méthamphétamine.

Est-ce que la méthamphétamine est consommée sur place ?

On voit arriver de jeunes consommateurs de méthamphétamine, généralement près de la source, c'est-à-dire dans la région du golfe de Guinée. Et, malheureusement, nous pensons que cela va se diffuser dans toute la région.

Parlons maintenant du sujet qui a fait couler beaucoup d’encre ces derniers mois, à savoir l’utilisation de la bande sahélienne pour le trafic de drogue (cocaïne et résine de cannabis). Avec l’intervention française au Mali, beaucoup ont affirmé que cette route sahélienne avait été perturbée. Vous confirmez ?

Je pense qu’elle a certainement été un peu perturbée par l’opération française Serval. Maintenant, les groupes criminels sont très proactifs et très intelligents dans la manière d’acheminer la drogue vers les différents marchés. Je pense que de nouvelles routes ont été ouvertes et utilisées. On voit, en l’occurrence, un déplacement du trafic vers le Burkina Faso ou le Niger qui sont de plus en plus utilisés par les groupes criminels.

Est-ce qu’on a une idée des portes de sortie ?

L’essentiel du marché de la résine de cannabis et de la cocaïne qui traverse la zone sahélienne, c’est l’Europe de l’Ouest, puisque que c’est là que vous trouvez des consommateurs susceptibles de pouvoir acheter ces produits. Donc une partie va remonter sur les côtes du Maghreb, du Machrek, grosso modo de la Libye jusqu’à l’Algérie et le Maroc. Ensuite, la marchandise traverse par des go-fast, c'est-à-dire des bateaux très rapides. Il y a aussi l’utilisation de mules ou de bateaux de pêche. Et on voit de façon croissante l’apparition d’une route de contournement qui passe par l’Egypte, Israël, la Turquie pour remonter vers l’Europe de l’Ouest. Donc, des routes parallèles et concomitantes sont utilisées par les groupes criminels. Et dès qu’ils s’aperçoivent que la police ou les douanes d’un pays de la sous-région renforcent la surveillance, ils font transiter la drogue par un autre pays.

On sait qu’un certain nombre de trafiquants qui ont joué un rôle important au Mali, et plus largement au Sahel, circulent très librement dans la région. Est-ce que les Etats de la région en font assez pour les rechercher ?

Les pays de la région ont un vrai défi, car on voit de plus en plus arriver la criminalité transnationale qui s’implante dans la zone, souvent pour des problèmes de gouvernance insuffisante, de faible mise en œuvre de la règle de droit, parfois des problèmes de corruption, très certainement des problèmes de développement. Il y a également le fait que la police et la justice sont généralement faibles et ont peu de moyens. Tout cela constitue de vrais défis auxquels les pays d’Afrique de l’Ouest doivent faire face. Et donc notre rôle à nous, ONUDC, est bien sûr de les assister et de les appuyer. Rome ne s’est pas faite en un jour. Nous devons absolument continuer à nous engager totalement avec tous ces pays.

Quels sont les pays les plus touchés par le trafic de drogues dures ?

En matière de cocaïne, ce sont généralement la Guinée-Conakry et la Guinée-Bissau qui sont les pays qui doivent faire face à ce défi, mais la cocaïne arrive aussi dans d’autres Etats, comme le Nigeria, le Bénin, le Togo et le Ghana, notamment par le biais des ports, par les conteneurs, ou via les aéroports. Le Cap-Vert est un pays, du fait de sa géographie, qui fait aussi face à la problématique de la cocaïne, la Mauritanie également bien sûr. Tous ces pays sont les plus proches quand vous devez traverser l’Atlantique à partir de l’Amérique latine. En ce qui concerne la méthamphétamine, ce sont les pays du golfe de Guinée qui sont les plus concernés, mais aussi le Mali qui voit apparaître cette drogue de manière significative. Enfin, pour l’héroïne ce sont aussi les pays du golfe de Guinée.

Qu’en est-il de la consommation de ces drogues ?

Historiquement, la sous-région a toujours produit et consommé du cannabis, mais c’était la seule drogue produite et consommée dans la sous-région. Dans les années 80-90, on a vu la cocaïne arriver pour transiter en direction d’autres destinations. A l’époque, les groupes criminels, généralement latino-américains, payaient les passeurs et leurs hommes de main en Afrique de l’Ouest en argent. Maintenant, ils sont payés de plus en plus souvent en produit. Donc, les groupes criminels vont laisser quelques kilogrammes de cocaïne derrière eux. Ce qui fait qu’il est impératif pour leurs complices de vendre ce produit localement pour pouvoir acquérir de l’argent. Cela crée de vraies problématiques d’addiction en Afrique de l’Ouest. Comme la cocaïne est très chère et que très peu de gens peuvent l’acheter, on voit apparaitre du crack-cocaïne, dérivé bon marché de la cocaïne, vendu à des prix raisonnables. Ce qui veut dire que vous allez avoir de plus en plus de drogués consommant ce produit. Le plus atroce, c’est que c’est un des produits les plus addictifs et un des plus destructeurs.

Vous pouvez nous citer des exemples de pays où le crack se répand ?

La consommation augmente du Sénégal jusqu’au Bénin et au Togo. Nous estimons qu’il y a-ce sont de grossières estimations- entre 1 million et 2,5 millions de consommateurs de drogues dures dans la sous-région. Le crack-cocaïne étant l’un des produits qui est en train de fleurir. Enfin, il faut préciser que, auparavant, la méthamphétamine était un produit qui n’existait pas dans la région, au même titre que l’héroïne. Et là, on voit ces deux produits apparaître relativement en force. Ce qui fait que maintenant, l’ancienne problématique de l’Afrique de l’Ouest qui n’était qu’une zone de production de cannabis et une zone de rebond de la cocaïne a complètement volé en morceau. Maintenant, c’est à la fois une zone de production, de transit et de consommation de drogues dures. Et cela a un impact direct sur la jeunesse ouest-africaine. Car les futures élites ont un accès quasiment ouvert à ce type de drogues. Et comme il y a très peu de cellules de soutien psychologique, médical ou social pour les jeunes drogués, on entre dans un cercle vicieux qui va poser à terme d’énormes problèmes en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale.

@SOURCE : Le Démocrate

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