Afrique du Sud: à Soweto, on critique vertement la "pourriture" de l'ANC

Bien qu'ils restent loyaux au Congrès national africain (ANC) qui les a délivrés de l'apartheid, les Sud-Africains noirs les plus pauvres se montrent de plus en plus critiques envers le parti au pouvoir depuis dix-huit ans, accusé d'incompétence et de corruption.

Dans la célèbre township de Soweto, où habitèrent des héros de la lutte contre la ségrégation raciale comme Nelson Mandela et Desmond Tutu, les habitants confrontés au chômage, à la criminalité et à une corruption généralisée n'ont pas peur de parler franchement de ce qu'ils appellent la "pourriture" de l'ANC, qui doit renouveler sa direction à partir de dimanche à Bloemfontein (centre). "L'ANC n'est pas un mauvais mouvement, ce sont ces gens (les dirigeants) qui ont apporté la pourriture au parti", estime Slavate Marema, 22 ans, qui n'a jamais travaillé depuis qu'il est sorti de l'école il y a cinq ans. "Les dirigeants ne semblent plus se soucier beaucoup de nous une fois qu'ils ont eu nos voix.

Tout ce dont ils semblent se soucier, c'est de s'enrichir et de rouler dans des voitures de luxe, et ils nous disent que le gouvernement n'a pas d'argent", soupire le jeune homme. Après des décennies de lutte contre le régime de l'apartheid, l'ANC a réussi depuis 1994 à mener une transition pacifique, faisant de la "nation arc-en-ciel" une démocratie multiraciale. Mais le parti est maintenant accusé d'avoir abandonné ses racines et oublié ses idéaux. "Selon moi, nous n'avons pas de gouvernement. Ils se servent eux-mêmes. (...)

La pourriture que vous voyez aujourd'hui, elle n'a pas commencé avec (le président actuel Jacob) Zuma, elle s'est installée lentement depuis l'époque de Nelson Mandela", le premier président de l'ANC entre 1994 et 1999, renchérit France Diholo, un ouvrier à la retraite.

Aux portes de Johannesburg, Soweto est une township de plus d'un million d'habitants qui a beaucoup bénéficié des faveurs du régime (infrastructures, équipements culturels, etc.). Mais ici comme ailleurs, ses habitants semblent indifférents aux luttes intestines du parti au pouvoir. Ils se plaignent souvent qu'avoir sa carte de l'ANC est devenu synonyme d'enrichissement instantané, et que ceux qui emportent des contrats publics ont des accointances politiques. "Les conditions d'une révolution réunies"

Le gouvernement est régulièrement critiqué pour ses dépenses excessives dans des hôtels de luxe, ou pour sa propension à protéger ses responsables avec de petites armées de gardes du corps, tandis que les citoyens ordinaires subissent un taux de criminalité extrêmement élevé. "Ces jours-ci, la sécurité semble réservée aux cadres supérieurs de l'ANC, qui voyagent avec des groupes de policiers armés dans des voitures rapides.

Lorsque les habitants en ont besoin (de policiers), ils ne sont pas disponibles", fulmine Tankiso Mmusi, qui vend des vêtements d'occasion sur un trottoir. Bien que le gouvernement de l'ANC ait construit 2,8 millions de maisons depuis son arrivée au pouvoir, quelque 20% des Sud-Africains n'ont toujours pas d'électricité et 10% pas d'eau courante. Les manifestations pour obtenir des services publics dignes de ce nom sont fréquentes.

Dans ce contexte, l'agrandissement pour 20 millions d'euros, avec de l'argent public, de la résidence privée de Jacob Zuma, en a choqué plus d'un. D'autant que la plus puissante économie d'Afrique reste l'une des sociétés les plus inégalitaires du monde, et que les inégalités se sont encore creusées depuis 1994.

Cependant, comme beaucoup de gens que l'ANC irrite, France Diholo dit qu'il continuera de voter pour le parti. L'ANC avait remporté près de 66% des suffrages dans le pays lors des élections générales de 2009, et 62% aux municipales de 2011.

Le principal parti de l'opposition, l'Alliance démocratique (DA), étant généralement considéré comme "trop blanc" par les électeurs noirs, le plus grand risque pour l'ANC est qu'une partie de sa base se réfugie dans l'abstention, prévoient les analystes.

Pour Andile Mngxitama, chroniqueur au quotidien The Sowetan, "les conditions d'une révolution sont réunies en Afrique du Sud". "La révolution sud-africaine passera-t-elle par le bulletin de vote ou par l'insurrection, comme le printemps arabe?", a-t-il récemment interrogé dans les colonnes du journal.

La position est sans doute assez extrême, mais elle montre bien que le glorieux parti de la lutte anti-apartheid a perdu de son lustre.

© 2012 AFP

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