Point de vue/ Eto’o vs Koah : « Cette affaire me donne envie de devenir féministe ! » Par Diane-Audrey Ngako du journal Le Monde

« Nous apprenons aux filles à se diminuer, à se sous-estimer. Nous leur disons : tu peux être ambitieuse, mais pas trop. Tu dois viser la réussite sans qu’elle soit trop spectaculaire, sinon tu seras une menace pour les hommes. » C’est cet extrait de l’essai Nous sommes tous des féministes de l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, qui m’est venu à l’esprit lorsque j’ai lu les insultes, majoritairement proférées par des femmes, après la diffusion sur Internet des épreuves du livre de Nathalie Koah, Revenge Porn. Un livre dont la publication a été interdite, mardi 16 février, par le tribunal de grande instance de Paris à la demande de Samuel Eto’o.

Photographie illustrant la couverture du livre "Revenge Porn" de Nathalie Koah.

Je ne suis pas féministe, je ne l’ai jamais été et, à vrai dire, je ne suis même pas sûre de savoir ce que cela veut dire. Mais, en voyant ces mots à la « une » de la presse camerounaise et sur les réseaux sociaux : « pute », « erreur de la nature », « pourriture de la société, « laide », « idiote »… j’ai eu l’impression que c’était la femme que je suis que l’on agressait, j’ai bondi telle une « lionne indomptable ».

Que reproche-t-on à Nathalie Koah ? Avoir rédigé son livre dans le seul but de ternir la réputation de la légende du football, Samuel Eto’o fils. La jeune femme a été durant sept ans l’amante du joueur. Une relation tumultueuse qui s’est achevée devant les tribunaux : lui l’accuse de l’avoir escroqué de plusieurs milliers d’euros, elle d’avoir publié ses photos intimes sur Internet. Dans son livre Revenge Porn l’ancienne maîtresse raconte la face cachée de l’international camerounais.

Symptômes

Les attaques des uns et des autres sont symptomatiques de la société dans laquelle j’ai grandi, un Cameroun patriarcal, misogyne et sexiste. Dans cette histoire, trois personnages se disputent la scène : Samuel Eto’o, l’icône du Cameroun, Nathalie Koah, l’amante, et surtout Georgette, l’éternelle figure de la femme humiliée. Après plus de dix ans de vie commune, cette dernière a épousé le footballeur le 24 novembre 2014. Un mariage célébré quelques mois seulement après la diffusion en ligne des photos nues de Nathalie Koah.

Depuis le début de ce qui pourrait être le scénario d’un film nollywoodien, le débat tourne autour des deux personnages féminins. Tout oppose Nathalie Koah, la fille légère, briseuse de ménages, à Georgette, la parfaite épouse. Selon les bien-pensants de la société camerounaise et, pourrait-on dire, de toute l’Afrique, une « bonne » femme s’occupe de la maison, de la cuisine, des taches ménagères, du bien-être de la famille et, surtout, supporte contre vents et marées les tromperies de son « mari ». Chez nous, plus la femme endure, plus elle est considérée comme forte.

La star nationale du bikutsi, musique camerounaise, Lady Ponce chantait : « Le ventre et le bas-ventre, et le tour est joué ! » Cette expression signifie que pour garder son homme, une femme doit savoir cuisiner et faire l’amour. Le 8 février, la chanteuse postait sur sa page Facebook un message de soutien à Georgette, devenue Madame Eto’o : « Tu vis effacée, concentrée et même absorbée par ces œuvres caritatives. (…) Pour moi, tu es l’exemple même de la femme parfaite, ou sinon la meilleure femme au monde. Ange gardien tu l’es, car si Samuel Eto’o ton mari a pu aller si haut, c’est parce que tu as toujours su le couvrir telle une mère poule. Comme qui dirait : Derrière un grand homme se cache une grande femme. »

« Diviser pour mieux régner »

Oui, le Cameroun est une société où l’on prône d’un côté les valeurs et la vertu et où l’on encourage le vice de l’autre. Il est très courant de voir des femmes attaquer d’autres femmes. Depuis des décennies, le patriarcat nous conditionne à être en compétition avec d’autres femmes. C’est la politique du « diviser pour mieux régner ». C’est ainsi que l’on impose aux femmes d’apprendre à se taire, à s’effacer, à subir, à être discrètes afin de mettre en avant les hommes et, surtout, à savoir pardonner leurs erreurs, quitte à s’oublier soi-même. « Derrière un grand homme se cache une grande femme. » Et si c’était l’inverse ?

Nathalie Koah est-elle cette « grande femme » ? Je ne pense pas. Mais elle a eu le courage de s’exposer, d’assumer son histoire d’amour « adultère » et de se défendre, au risque de recevoir plus de coups encore. Et elle en a reçus. Lorsqu’une femme choisit de s’affirmer, cela chamboule toutes nos croyances sociales et notre société crie au scandale. Il faut du courage pour redresser la tête après un tel lynchage médiatique. Aujourd’hui, Nathalie Koah veut croire qu’elle se reconstruit en se consacrant à son commerce de lingerie féminine, une activité qui la rend « fière ».

Chimamanda Ngozi Adichie dit dans Nous sommes tous des féministes : « Voici le point de départ : nous devons élever nos filles autrement. Nous devons élever nos fils autrement. » Il est temps de faire comprendre aux deux sexes que la femme ne se réduit pas à ce vieux diptyque : la maman ou la putain. D’autres voies sont ouvertes.

Diane-Audrey Ngako


  Source: http://www.lemonde.fr

 
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