CAMEROUN, LES SYSTEMES POLITIQUES PRECOLONIAUX DE JOSEPH OWONA : UN TRAVAIL SUPERFICIEL ET FAIBLEMENT ARGUMENTE

La récente publication du ponte de l’université Joseph Owona consacrée aux systèmes politiques précoloniaux au Cameroun a fait couler beaucoup d’encre et salive, a suscité des controverses parfois passionnées autour d’une proposition politique présentée parfois comme la thèse centrale du livre, alors qu’elle ne constitue en réalité qu’un détail de l’édifice général.

 

 

Le titre de cet article peut paraître violent, injurieux et même prétentieux. La personne dont le travail est qualifié de superficiel n’est-elle pas un ténor du droit public reconnu brillantissime par des générations d’étudiants ? Ne mérite-t-elle pas à cet effet certains égards ? Nous avons pensé un instant à un titre relativement courtois. Mais nous aurions certainement menti sur nos propres impressions.
Nous avons lu ce livre  plusieurs fois depuis qu’il nous a été remis par notre libraire  bruxellois. Chaque fois que nous achevions la lecture, nous sortions du texte submergés par le sentiment que le jurisconsulte n’avait pas respecté la méthodologie scientifique, qu’il n’allait pas jusqu’au bout, qu’il escamotait la réalité, qu’il avait laissé sur la feuille blanche un travail bâclé.
Il faut rappeler que le Pr joseph Owona intervient sur une matière(les systèmes politiques des sociétés précoloniales) qui a été abondamment étudiée par les maîtres de l’université française. Ils ont laissé sur cette question des travaux d’une puissance phénoménale. Ils ont porté le débat à un niveau de complexité difficilement égalable par un agrégé qui déclarait lors d’une interview à la STV qu’il passait ses journées à dormir. Une phrase qui ferait sursauter Pierre Bourdieu et mettrait dans une colère extrême Maurice Duverger. Les maîtres de la pensée ne mènent-ils pas une vie de bénédictin ? Ce sont des travailleurs infatigables.

Lorsqu’un individu prend la parole ou la plume après Georges Balandier, il n’est pas évident qu’il pourra dire des choses extraordinaires. Il faut tout de même qu’il soit capable de se mettre à son niveau de débat. Or le Pr Owona ne se met pas à son niveau de débat.Il pratique le nivellement du débat , vide le sujet de sa complexité et l’appauvrit.
Avant d’entreprendre la critique du livre, nous allons proposer un résumé de celui-ci. Nous allons par la suite relever son intérêt même relatif dans l’histoire des idées.

En termes de volume , c’est un petit livre de 99 pages. Lorsqu’on ajoute la bibliographie et la table des matières on arrive à 107 pages.
Le livre est divisé en 2 parties qui permettent de classifier les systèmes politiques précoloniaux au Cameroun en différents groupes de sociétés politiques situés dans une hiérarchie qui commence par la structure la plus simple et termine par la plus complexe.
La première partie est consacrée à ce qu’on appelle les sociétés de lignages. 

La société de lignage était fondée sur un réseau de relations familiales. <>
<>

Ces sociétés sont appelées sociétés anétatiques parce qu’elles n’ont pas d’Etat au sens où le mot est défini par les juristes. Une définition reprise par le Pr Joseph Owona lorsqu’il écrit :
<>.
Cette définition est fautive, car elle réduit le fait étatique à ses aspects officiels et ne situe pas les problèmes à leur véritable niveau qui est d’abord politique. Certes On peut estimer dans une définition extensive de l’Etat que celui-ci est identifié à tous les moyens qui permettent de créer et de maintenir l’ordre dans les limites d’un espace socialement déterminé.  
Mais nous n’allons pas rester trop longtemps dans cette querelle parce qu’elle pourrait nous amener trop loin.

Nous allons donc garder la définition de l’Etat proposer par le Pr Joseph Owona pas parce qu’elle est pertinente, (elle ne saurait l’être dans un débat profond)  mais parce qu’elle facilite le travail en ce sens qu’elle permet de distinguer les différents systèmes politiques qu’il étudie. 
Les sociétés dites anétatiques sont réputées être des démo-anarchies. Parmi ces sociétés se trouvent les bétis ;les bassa de la fôret, les sawa ,les mofu des montagnes de l’extrême nord.
Les bétis et les bassa étaient constitués en unités politico-lignagères souples fondées sur les rite so’o chez les béti et Mbok chez les bassa.
Les Sawa et les Mofu du diamaré sont parvenus à un niveau de développement social et politique plus poussé incarnant ainsi <>-transitoire car située entre les sociétés de lignages classiques et la chefferie qui correspond plus ou moins au phénomène étatique tel qu’il est perçu par les juristes.
L’anarchie transitoire a produit des sociétés de petits chefs.

La deuxième partie du livre, la plus dense, est consacrée aux chefferies Bamilékés, au sultanat Bamoun, aux Lamidats du grands nord. Parlant de ces chefferies le professeur de droit écrit en substance :
<< Le pouvoir, fonction de législation et de gouvernement s’exerce par des organes individualisés fonctionnels et spécialisés. Dans ces modèles précoloniaux, il y a des gouvernés et gouvernants bien identifiables. Ce sont des sociétés à fonctions administratives différenciées et à classes sociales dualistes articulées entre nobles, hommes libres et en homme soumis à un statut social contraignants.>>
Une proposition politique sortie du livre, s’est retrouvée au centre du commentaire journalistique. Elle a été présentée à tort comme la thèse centrale du livre. Or cette thèse reste un élément très marginal de l’édifice général. De quoi s’agit-il ?
 Il a été dit et écrit que Joseph Owona aurait proposé la rotation des pouvoirs comme alternative à l’axe Nord-Sud. Ce n’est pas totalement vrai parce qu’il faut relire attentivement le Pr de droit constitutionnel.

Voici ce qu’il écrit à la conclusion du livre :
<> et le jurisconsulte poursuit :<> Il y a dans cette citation le groupe de mots (peut-être) qui laisse penser que le professeur n’est pas très affirmatif et reste très mesuré. La presse a véhiculé de surcroît  une information inexacte en laissant penser qu’il a parlé d’une rotation du pouvoir entre les ethnies or le professeur n’a pas parlé d’ethnies, il a parlé de régions.
Existe-t-il un rapport entre cette proposition et les systèmes politiques exposés dans le livre. Oui mais dans un seul et unique cas de figure ,celui des Bali Kumbat. Cette société située dans la zone des grassfields avait eu une chefferie à dynasties alternatives. L’accession au trône y était héréditaire de père en fils et se faisait suivant un passage alternatif de commandement entre trois clans royaux que sont les Galabe, les Gahgwanyin, et les Gahnyamnyin.

Il est important de rappeler que sorti du Cameroun on a  rencontré des chefferies à dynasties alternatives à d’autres endroits sur le continent.
Au final quel est l’intérêt ce livre ?Les sociétés précoloniales ont fait l’objet d’innombrables travaux à l’échelle continentale. Il y a eu au niveau du Cameroun des travaux d’anthropologues sur des groupes ethniques spécifiques. Le livre du Pr Owona a le mérite de proposer une étude globale à l’échelle du pays. Ajoutons que l’intérêt accordé par un chercheur africain aux sociétés à lignage mérite d’être salué parce qu’il va à rebours de l’afrocentricité qui a souvent réduit le mérite de l’Afrique ce qui s’est produit en Egypte et dans les grands empires occultant ainsi le potentiel des sociétés sans écritures. Pour ce qui est du contenu du livre, le lecteur cultivé n’apprend rien d’extraordinaire. Ce n’est un travail révolutionnaire.

Le mérite d’un travail pareil ne devrait pas se réduire à prouver que les sociétés de l’Afrique précoloniale furent démocratiques. Cela a déjà été dit. Mais de prouver qu’il y avait derrière leurs institutions un génie politique. Or ce travail n’a pas été fait. Le lecteur qui cherche ce génie politique au fil des pages reste un peu sur sa faim. Et pourtant ce génie existe. Nous devons le chercher et nous devons porter ce projet comme un challenge. Le professeur a été incapable de faire ce travail, peut-être par paresse.

Nous estimons que le grand Prof n’a pas suffisamment mouillé le maillot. Nous avons un souci avec son travail dès le premier chapitre lorsqu’il aborde des sociétés de lignage. Le grand Prof les présente comme des démocraties familiales. Or c’est mettre la charrue avant les bœufs car avant de prouver qu’elles étaient des démocraties, il faut déjà prouver qu’elles étaient des sociétés politiques. Ce qui n’est pas évident. La question de savoir si les sociétés de lignage ont véritablement été des sociétés politiques est un sujet de controverse en anthropologie politique. Plusieurs anthropologues modernes et anciens n’ont-ils pas contesté l’universalité des phénomènes politiques ?Certains théoriciens ont cherché par exemple à repérer un seuil à partir duquel le politique se manifeste nettement. Ils sont arrivés à l’idée que la sphère du politique commence là où s’arrête celle de la parenté. Si on s’en tient à cette ligne de démarcation, les sociétés de lignage ne seraient pas des sociétés politiques.
On peut très bien s’opposer à cette présentation des choses en se déclarant aristotelicien. Dans son livre intitulé la politique Aristote envisageait  l’homme comme un être naturellement politique et identifiait l’Etat au groupe social. Ce mode d’interprétation conduit à son aboutissement extrême  à assimiler l’unité politique à la société globale. Ainsi S.F Nadel écrit :<> . Le problème c’est que cette position extrémiste brouille un peu la définition du champ politique. Pour démontrer que les sociétés lignagères étaient des sociétés politiques ou politifiées comme disent les anthropologues , il faut partir d’une définition restrictive du champ politique et se demander par la suite si cette définition contient des éléments qu’on peut retrouver dans les sociétés dont parler Joseph Owona.

Cela signifierait qu’il faut répondre à la question qu’est-ce que la politique ? Quels sont les éléments qui permettent circonscrire le champ du politique ? 
L’ambigüité se trouve d’abord dans le vocabulaire technique des spécialistes. Le terme <> comporte plusieurs acceptions dont certaines sont suggérées par la langue anglaise qui différencie polity, policy et politics. On ne saurait confondre sans risques scientifiques réels ce qui concerne : a) les modes d’organisation du gouvernement des sociétés humaines ;b)les types d’action qui concourent à la direction des affaires ; c) les stratégies résultant de la compétition des individus.

L’évaluation de ces trois définitions nous conduit elle-même devant de grosses ambigüités. Prenons par exemple la définition qui ramène le politique aux  types d’action qui concourent à la direction des affaires…Cette définition pose problème car toutes les actions qui concourent à la direction des affaires, ne sont pas nécessairement politiques. L’action administrative est fondamentalement différente de l’action politique même si les deux se confondent parfois. L’action politique se situe au niveau de la décision et des programmes ;or l’action administrative se situe au niveau de l’organisation et de l’exécution.

La politique se définit par le pouvoir, l’administration se définit par l’autorité. L’action politique est par nature <> parce qu’elle s’exprime par le truchement<> A l’inverse l’action administrative est par nature hiérarchique car elle organise aux divers degrés et selon des règles strictes ,la direction des affaires.
A partir de cette distinction nous voyons un peu plus clair et  progressons dans l’effort pour circonscrire le champ du politique. Il y a politique là où les êtres humains sont en lutte pour le pouvoir.
Pour revenir au livre du professeur Joseph Owona. La politique définie comme étant la lutte pour le pouvoir a-t-elle existé dans les sociétés de lignage c'est-à-dire les sociétés sans Etats qu’on a rencontré en pays béti et bassa ? Le professeur Joseph Owona n’a pas répondu à cette question pour cause il n’a pas pris soin de définir la politique et de circonscrire son espace de déploiement. Le rite du    So ‘o que le professeur présente comme<< la matrice d’accès des jeunes à la citoyenneté>> en pays béti n’est pas suffisant pour définir le champ du politique. Certes la société béti a des leaders comme le Nzomlo’o qui peut officier certaines cérémonies comme prêtre. Dans un autre cas de figure nous aurons le plus âgé de la famille qui tient lieu de Chairman ex officio à l’anglosaxonne souvent convié pour présider les cérémonies publiques :deuil ,palabre, mariage…Le leadership que leur reconnaît le professeur est un  élément du politique sans être suffisant pour cerner ce qui spécifie <>
 
La société bassa étudiée tout juste après celle des béti( les deux appartenant dans le livre à la même catégorie) paraît plus stratifiée et politifiée. Le professeur Owona reconnaît au Mbombok une véritable fonction politique lorsqu’il écrit en substance :
<>

Tous ces éléments sont fort intéressants,et d’autant plus importants que le<<  pouvoir de la réprimande>> dont parle le pr Owona est l’une des caractéristiques majeure du politique. On pourrait le nommer en termes weberiens  <>  max weber. Mais une fois de plus toutes les considérations évoquées plus haut y compris<< le monopole de violence légitime >>ne sont pas suffisants pour cerner ce que Julien Freund appelle <>. En clair nous voulons dire que ces éléments ne sont suffisants pour savoir par exemple s’il y a eu chez les bassa une vie politique. 
Max weber précise :<> Il faut rappeler qu’un tel effort se fait généralement dans une rivalité avec d’autres individus et d’autres groupes. En l’absence d’une telle compétition la vie publique se réduit à une simple administration des affaires qui dans les sociétés modernes peut être le travail d’un haut fonctionnaire qui n’est pas nécessairement un politique. Max weber précise :
<<   Lorsqu’on dit d’une question qu’elle est <>,d’un ministre ou d’un haut fonctionnaire qu’ils sont<>,ou d’une décision qu’elle est déterminée par <>,il faut entendre par là, dans le premier cas, que les intérêts de la répartition, de la conservation ou du transfert du pouvoir sont déterminants pour répondre à cette question, dans le second cas que ces mêmes facteurs conditionnent la sphère d’activité du fonction-naire en question, et dans le dernier cas qu’ils déterminent cette décision. Tout homme qui fait de la politique aspire au pouvoir-soit parce qu’il le considère comme un moyen au service d’autres fins, idéales ou même égoïstes soit qu’il le désire pour lui-même en vue de jouir du prestige qu’il confère.>>Le savant et le politique
 C’est à ce niveau qu’on peut reprocher à l’agrégé d’université une certaine superficialité. Il a été incapable d’aller plus loin en cernant un espace de conflictualité et de luttes où se déploie la politique dans le sens restrictif du terme. Or la politique a bel et bien existé dans les sociétés de lignages, c'est-à-dire les sociétés sans Etat fondées sur des réseaux de relations familiales. La vérité c’est que dans les sociétés de lignages le gouvernement n’est pas stable et facilement identifiable à un organe précis. Le pouvoir est diffus, et la vie politique diffuse sous-jacente au rapport de lignage et de classe d’âge.
Dans ces sociétés dites acéphales <> Georges Balandier

Les sociétés de lignage sont le lieu de compétitions qui affectent fréquemment les positions de  pouvoir, les hiérarchies de prestige  et rendant souvent instables les alliances entre groupes. L’instabilité née de cette compétition  peut déboucher à la violence et à la guerre. Une guerre qui ne vise jamais la conquête , mais recherche la détention des droits acquis sur des clans qui se trouvent en situation d’infériorité.
Georges Balandier écrit si bien :
<>
Dans un autre passage de son texte majeur anthropologie politique le grand maître de l’université française écrit ces lignes qui marquent une opposition radicale à ce que Joseph Owona écrit lorsqu’il explique que les sociétés de lignages étaient des démocraties consensuelles. Balandier relève avec force et netteté :
 << Parfois qualifiées d’unanimistes, vues comme fondant toute décision importante sur le consentement général, les sociétés non-étatiques ont surtout été envisagées dans une optique mécaniste qui privilégie l’alliance des segments de divers ordres, constitutifs des unités politiques. La réalité s’accorde mal à ces interprétations simplistes. La mise en évidence des antagonismes, des compétitions et des conflits suggère l’importance de la stratégie politique dans les sociétés à gouvernement minimal ou diffus et incite à montrer la diversité de ses moyens. La charte généalogique, la parenté et les alliances établies lors des échanges matrimoniaux peuvent se transformer en instrument de lutte pour le pouvoir car elles ne restent jamais à l’état de mécanismes assurant automatiquement l’attribution du statut politique et la dévolution des charges. La manipulation des généalogies est plus fréquente que ne le laissent entendre les ethnographes souvent victimes de leurs dévotions à l’égard des informateurs>>

Le pr Joseph Owona écrit à la page 19 parlant de la société béti :
<>
Déjà il y a une contradiction dans cette phrase : soit la société béti est égalitaire, ce qui signifierait qu’elle n’est pas hiérarchisée. Soit elle est hiérarchisée. Ce qui signifierait qu’elle n’est pas égalitaire.
De quelle égalité parle le professeur de droit public ? L’égalité politique ou économique ? Les sociétés de lignage  c'est-à-dire les sociétés sans Etat (encore appelés les démo-anarchies)  ont été habitées par une aspiration à l’égalité mais n’ont jamais pu réaliser l’égalité dans les faits. On y trouvait déjà hors du système des esclaves qui ne s’inséraient dans aucune classe d’âge, étaient exclus du domaine des affaires publiques et demeuraient en situation de dépendance. Au sein du système se différenciaient les hommes prééminents (dont les noms servaient à identifier les groupes lignagers et les classes d’âge) , les hommes à prestige (en raison de leur réussite matérielle et de leur générosité) , et enfin les guides politiques.

Les pièges de la sémantique bassa:
Dans l’étude de la société acéphale des bassa le professeur de droit s’est intéressé à l’institution du mbok comme siège du pouvoir.la réalité correspond partiellement à la présentation qui en est faite dans le livre. Certes c’est le pouvoir politique traditionnel en pays bassa et les fonctions publiques qui lui sont dévolues dans le livre sont exactes. Mais le professeur omet quelque chose : le mbok est aussi un savoir.l’objet de ce savoir concerne les hommes, leur vie dans le temps, les choses des hommes du passé…le mbombok doit savoir narrer le mbok et établir l’arbre généalogique de son clan à partir de lui-même jusqu’à la trentième génération.
Le jurisconsulte nous fait sursauter lorsqu’il écrit :
<>.
 Cette affirmation est discutable parce qu’il faut rentrer dans la sémantique du mot mbombok. Dans ce mot ,il y a mbok, entendu comme pouvoir du chef ,donc pouvoir politique, et le mbok subsumé comme univers. Au fond loin de s’opposer les deux sens du même terme se soutiennent mutuellement. Le terme politique ne désigne autre chose que la cité(polis),la ville, le village, le pays, l’univers. Dans ce cas la partie est prise pour désigner le tout. Cela est d’autant plus vrai que chez les bassa le macrocosme et le microcosme se correspondent en même temps à plusieurs niveaux. Le pays est assimilé au monde, à son tour la région figure et le pays ,et l’univers. Et enfin l‘homme est considéré comme le prototype du macrocosme.
Il est donc difficile de concevoir que celui dont le nom renvoie à <> n’est aucune autorité sur le territoire.
Il est aussi à noter que le mbok possède en langue bassa  une autre signification : C’est celle qui présente le mbok comme l’étude et l’examen de la dispersion des malon. Or dans le terme malon (lon au singulier)se rapporte à la fois à peuple , tribu, mais aussi à terre, pays.
Nous ne voyons donc pas une fois de plus comment un terme qui possède autant d’acceptions qui renvoie tous à la terre pourrait faire du Mbok un personnage qui ne possède aucun pouvoir territorial.
Le professeur Joseph Owona s’est planté en sémantique bassa

L’absence d’une réflexion sur les liens entre le pouvoir politique et le spirituel

Lorsqu’on fait la revue de tous les systèmes politiques étudiés dans le livre, on relève un élément quasi omniprésent toujours associé ou situé trop près du pouvoir politique : Cet élément s’est la magie dans certains cas, et de manière plus général le spirituel.
Dans plusieurs cas de figure le roi cumule à la fois les fonctions de guide politique et de chef spirituel.
-En pays grassfields chez les Makon,le fon est l’autorité suprême de tous les habitants de Makon,mais exerce aussi un pouvoir sacré, il est le grand pontife de tous les cultes traditionnels
-Le lamido du Rey Bouba est à la fois chef politique,monarque et chef religieux

-Dans le sultanat des Bamoun ,une chefferie de type Tikar le roi appelé (Nfon) préside le Ngouon qui comporte toujours une cérémonie de <> c'est-à-dire de collecte des talismans et remèdes traditionnels aux pouvoirs mystiques qui sont versés dans le sac du Nfon pour l’aider à gouverner le royaume.
-Dans la chefferie de Bafoussam le chef qu’on appelle le FO n’est pas seulement suzerain, juge coutumier, chef de guerre, il est aussi initié aux secrets les plus mystiques du village.
               
L’omniprésence et le poids des sociétés secrètes 

On remarque aisément que quelque soit les sociétés politiques étudiées, qu’on soit dans les sociétés acéphales, c'est-à-dire les sociétés sans Etats ,qu’on soit dans de grands Etats dotés d’un gouvernement structuré, les ordres ésotériques et sociétés secrètes étaient omniprésents dans l’Afrique précoloniale et toujours situés à proximité du pouvoir politique.
-En pays bassa tout près du Mbok se trouvaient deux grandes sociétés secrètes le <> et <>

Le <> avait pour fonction  d’éloigner le mal ; et le <> avait un pouvoir de bénédiction

-Dans la notabilité de Bafoussam on rencontre de puissantes sociétés secrètes comme le kabem adepte du totemisme et du mysticisme ;le koualam qui regroupe les adeptes de lignage princier ;le koussi la sociétés secrètes la plus puissante chargée de l’authenticité des traditions du village

-Dans la chefferie des bagangté on rencontre le <> la plus prestigieuse des sociétés secrètes. Elle veillait au respect des traditions et des institutions coutumière ;
On rencontre aussi environ 18 <> sociétés ésotériques réservées  aux initiés. Certaines sont spécialisées dans la protection du roi, l’inhumation du roi
Le livre du professeur Owona fourmille d’informations sur les connections entre l’ésotérisme et le pouvoir politique dans le Cameroun précolonial. Mais au final le lecteur reste un peu à sa faim au moins pour deux raisons, premièrement l’auteur ne va jamais trop dans l’étude des sociétés secrètes or le monde du secret est fascinant. Il est fascinant  parce que c’est le monde des symboles , des mystères ,des crimes non élucidés, des secrets cachés depuis les fondements de la sociétés. Il est fascinant parce que l’histoire officielle n’est jamais la vraie histoire. Il faut toujours aller plus loin en cherchant les véritables enjeux là où les acteurs de l’ombre tirent les ficelles.

On reste aussi à sa faim car le livre ne débouche pas à une véritable réflexion sur l’utilisation et les enjeux politiques de la magie et des ordres ésotériques.

S’il faut déblayer ce terrain on dira que les ordres ésotériques  furent tout à la fois des outils d’encadrement et d’entretien de l’ordre établi. Ils furent aussi des outils d’intimidation sociale car de tout temps les sociétés secrètes ont suscité l’admiration de certaines personnes et ont fait peur à beaucoup d’autres.les sociétés secrètes furent aussi de véritable lobbies et bien plus  dans certains cas des contre-pouvoirs. L’omniprésence de ces institutions signifiait aussi que le pouvoir n’était pas à un seul endroit, mais était quelque part éclaté et dispersé, que le vrai pouvoir n’était pas sur la place publique, qu’il était plutôt caché. On peut aussi voir en ces institutions le besoin du pouvoir et des gens qui rôdent autour de s’accaparer la vraie virilité. Car il faut rappeler qu’on est véritablement adulte dans l’Afrique traditionnelle parce qu’on connaît <>.

Personne ne saurait douter par ailleurs que de telles organisations ont pu servir à ceux qui les fréquentaient de réseaux pour obtenir protection et opportunités.
Fermons la page du spirituel et du secret. On peut regretter que le professeur n’ait évoqué la palabre africaine que très brièvement. Comment peut-on parler de la politique dans une société traditionnelle sans s’attarder sur la palabre ? N’est-elle pas le lieu par excellence du déploiement du politique ?

L’oubli ou le peut d’intérêt accordé à la palabre constitue avec beaucoup d’éléments avancés plus haut le dossier qui valide l’accusation de superficialité.

Terminons par une proposition politique qui a fait polémique. Le jurisconsulte camerounais invite à réfléchir sur l’hypothèse d’une rotation des pouvoirs entre les régions. Elle s’inspire de la pratique politique dans la chefferie de Bali-kumbat où existaient des dynasties alternatives.

L’idée peut paraître inappropriée si on remplace région par ethnique. Le Cameroun a plus de 200 ethnies. S’il faut organiser une rotation des pouvoirs entre les ethnies, il faudra attendre pas moins de 700 ans pour que l’ethnie qui a gouverné le pays revienne au pouvoir. Un tel projet serait tout simplement impossible. Par contre on peut imaginer une rotation entre les régions. C’est ce que propose le jurisconsulte. On peut aussi penser qu’il est possible de ramener nos 200  ethnies à quelques 8 groupes ethniques dominants. C’est ce font certains ethnologues. Ce qui serait plus commode et pourrait permettre une rotation après 5ans par exemple. Ce qui signifierait qu’un groupe ethnique qui a gouverné le pays devra attendre que les 7 autres aillent aux affaires à leur tour. Ce qui fera 35 ans d’attente. Ce n’est pas énorme si on fait des comparaisons avec le modèle actuel où un groupe ethnique est capable de confisquer le pouvoir pendant 50 ans. Et deux groupes ethnies sont capables de le confisquer pendant un siècle. Nous savons que la confiscation du pouvoir par un groupe ethnique peut aller de paire avec la marginalisation de certains ethniques qui seront exclus du développement et de la gestion des affaires pour des contentieux inavoués. Dans l’hypothèse où deux groupes ethniques sont capables à eux seuls de monopoliser la gestion du pays pendant un siècle, peut-on imaginer le prix qu’une région marginalisée par ce qui tiennent le pouvoir depuis toujours , aurait à payer en termes de retard économique.

Une objection a été avancée contre la rotation du pouvoir :Chaque ethnie qui prendra le pouvoir se dira ou pourrait se dire ,mon heure est arrivée d’en profiter au maximum.C’est déjà le cas dans le système actuel.L’ethnie qui possède le pouvoir aujourd’hui ne se dit elle pas qu’elle doit en profiter au maximum parce qu’elle ne le gardera pas toute la vie ? Nous n’avons qu’à étudier la composition de nos gouvernements successifs. On verra apparaître à la première lecture la prédominance des noms qui renvoient à la même région. La rotation des pouvoirs aura un mérite par rapport au système actuel- le système actuel est hypocrite et mesquin. Il se revendique dans le discours officiel, du socle de l’Etat-nation mais reste tribaliste dans la pratique. La rotation des pouvoirs va intégrer le fait ethnique comme un fondement du système. Cela signifie qu’il pourra s’accompagner d’un mécanisme semblable au spoil system aux Etats –unis. Le spoil system est le système qui permet à chaque nouveau gouvernement de réserver les postes importants de l’administration à ces partisans. Cela signifierait que dans le cas de la rotation des pouvoirs on pourrait bien concéder au nouveau le gouvernement le droit d’accorder 50 es postes ministériels , des postes de directeur général des entreprises d’Etat au gens de son groupe ethnie. Pour qu’un tel système fonctionne sans dérapages il faut que les choses soit bien encadrés. Qu’il y ait des institutions de contrôle et de surveillance qui sont tenues par des personnes qui n’appartiennent pas à l’ethnie au pouvoir. Il faudrait que de telles institutions aient de véritables pouvoirs qui permettent de contrecarrer des actions inappropriées dans le périmètre de leur compétence. 

Le système actuel est mauvais ; nous devons sortir de là. Le fonctionnement actuel de la démocratie représentative a fait faillite partout dans le monde. Il a d’abord fait faillite là où il a été inventé c'est-à-dire en occident où sa perpétuation ne fait que consolider les oligarchies de fait. Et il a prouvé qu’il est tout simplement inadapté à une société qui possède encore une culture démocratique trop faible. Son fonctionnement est ce qui correspond le mieux aux dictateurs parce qu’il permet d’organiser des présidences à vie.

Comment sortir de là ? On peut s’en remettre à l’imagination des politologues. On peut aussi se retourner et regarder vers le passé. L’Afrique précoloniale a brillé par une très grande inventivité politique. Nous avons beaucoup à apprendre des proto-institutions d’autrefois. Elles ont fait la démonstration d’une intelligence politique qu’on ne rencontre plus aujourd’hui. On aurait surtout tort de les regarder de haut avec l’arrogance connue des modernistes qui n’ont pourtant rien inventé. Cette arrogance d’abruti qui fait croire aux gens d’aujourd’hui, qu’ils sont forcement plus intelligents parce qu’ils sont venus tard au monde.

L’hypothèse d’une rotation des pouvoirs au sommet de l’Etat est une piste à explorer. Aucune idée n’est mauvaise en elle-même. Tout dépend de ce qu’on y met. L’alternativité suggérée par le professeur Owona  est une théorie connue. Elle a déjà fait ses preuves dans le passé du Cameroun et dans d’autres régions au monde.
Ce qu’on peut reprocher au professeur Owona c’est d’avoir mis sur papier une proposition pourtant intéressante sans chercher à l’étoffer par une argumentation solide. Elle intervient à la conclusion du livre et reste énoncée très sommaire laissant ainsi le lecteur sur sa faim.

© NDJAMA BENJAMIN, Ndjama@yahoo.com

 

 

 

 
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