CAMEROUN :: HUBERT KAMGANG : «Le Franc CFA prolonge la colonisation»

Sur fond de prolongement de la pensée du professeur Joseph Tchundjang Pouémi, l’intervention de l’homme politique à la conférence organisée par le parti  politique Mouvement Citoyen (MOCI) le 27 avril 2016 à Yaoundé sur le thème: «Monnaie, servitude et citoyenneté», résonne comme un appel à la prise de conscience.

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«Monnaie, Servitude et Liberté – La répression monétaire de l’Afrique», tel est le titre du désormais classique publié par feu le professeur Joseph Tchundjang Pouémi en 1980 aux Éditions Jeune Afrique à Paris. Ce livre a marqué un tel moment décisif dans la compréhension de la question monétaire que nous avons pris l’initiative de créer, en 1998, une association à but non lucratif dénommée «Mouvement Tchundjang-Pouémi pour l’éducation populaire en matière monétaire et économique (MTP)» ayant pour: «Monnaie-Panafricanisme-Liberté».

Nous allons nous laisser guider par la logique séquentielle qui découle de cette devise. De cette manière, après avoir résumé la pensée contenue dans Monnaie, Servitude et Liberté. Nous allons montrer comment la mise en oeuvre du panafricanisme permettra de libérer l’Africain de toute servitude imposée de l’étranger.

Monnaie

Citant le professeur Jacques Rueff, Tchundjang Pouémi ouvre son livre en épigraphe sur «Le destin de l’homme se joue sur la monnaie». Pour coller au plus près du thème la conférence, paraphrasons le Pr. Jacques Rueff ainsi qu’il suit: «Le destin du citoyen se joue sur la monnaie». La quintessence de la pensée de Tchundjang Pouémi est que: quand la monnaie est libre et bien gérée, elle concourt au progrès social et donc au bonheur. Malheureusement, en Afrique, la monnaie est réprimée à deux niveaux. Au premier niveau, ce sont les gouvernants des États africains qui l’auto-répriment. À ce niveau encore, deux situations sont observables.

D’une part, les pays de la zone franc, en renonçant à la souveraineté monétaire au profit de la France, prolongent la période coloniale et l’exploitation pure et simple des populations, exactement comme avant l’indépendance. D’autre part, les pays qui ont recouvré leur souveraineté en la matière au lendemain de l’indépendance sont coupables de techniques autorépressives (l’exclusion des Africains du système bancaire, le taux d’intérêt négatif, l’autofinancement des entreprises appartenant aux étrangers et le contrôle des prix). Adepte de John Maynard Keynes, Tchundjang Pouémi préconise les mesures de plein emploi, seules susceptibles de sortir un pays de la situation de sous-emploi de masse.

La première partie du livre se termine par l’étude de six cas d’auto-répression. Deux vont retenir notre attention, la Côte d’Ivoire et le Zaïre. La Côte d’Ivoire est présentée comme un modèle de bonne gouvernance sous Félix Houphouët-Boigny qui, écrit Tchundjang Pouémi, «voit loin, voit large». On a parlé du «miracle ivoirien»! Comme la plupart des pays africains au début des années 1960, la Côte d’Ivoire a un niveau de développement comparable à celui de la Corée du Sud, et ce jusqu’au milieu des années 1970. Les régles de la zone franc vont empêcher la Côte d’Ivoire de suivre le pays du Matin Calme. D’une part, les taux d’intérêt crediteurs (ceux qui rémunèrent l’épargne) sont plus élevés en France qu’en Afrique de la Zone franc, ce  qui draine vers la France l’épargne qui aurait pu servir à financer les créations de PME/PMI. D’autre part, les taux d’intérêts débiteurs (ceux payés par les bénéficiaires de crédits bancaires) sont exorbitants, empêchant toute activité rentable financée par les banques.

Or, il aurait fallu que des PME/PMI, nombreuses et variées, viennent se greffer sur les équipements (ports, routes, autoroutes, électricité, etc.) dont la Côte d’Ivoire de l’époque était déjà mieux dotée que le Cameroun de 2016, afin de créer des emplois pour les citoyens et des richesses et faire décoller le pays. Une certaine opinion veut que Tchundjang Pouémi ait été le conseiller économique d’Houphouët-Boigny. Si c’est vrai, le moins qu’on puisse dire est que celui-ci n’a pas écouté celui-là ! Quant au Zaïre, Mobutu Sese Seko crée le zaïre en 1967. Un zaïre vaut alors deux dollars américains. Les banques commerciales, censées emprunter auprès de la Banque (centrale) du Zaïre pour ensuite prêter aux créateurs de richesses, sont toutes Belges. Elles décident d’ignorer la Banque du Zaïre : il n’y aura pas de crédits aux producteurs de richesses, donc pas de richesses, et donc pas de recettes fiscales. Devinez la suite: Mobutu est obligé de recourir à la planche à billets pour financer son administration et le zaïre s’effondre, entrant dans un cercle vicieux de dévaluations cumulatives.

Quand nous parlons de sortir de la Beac pour créer le Um, on nous agite le chiffon rouge des sacs de zaïres qu’il fallait transporter pour acheter une baguette sous Mobutu. La deuxième partie de l’ouvrage traite du deuxième niveau de la répression monétaire de l’Afrique. Celle-ci découle de la manière dont le système monétaire international est architecturé et fonctionne. Même si la monnaie avait été bien gérée en Afrique, les désordres monétaires créés exprès et toujours plus aggravés par les États-Unis d’Amérique depuis la signature des accords de Bretton Woods en 1944 pour asseoir leur hégémonie sur la planète Terre – les désordres monétaires disions-nous, auraient compliqué la tâche aux Africains.

Tchundjang Pouémi indexe tout particulièrement le FMI qu’il appelle Fonds de Misère Instantanée. Décédé violemment le 27 décembre 1984 dans des circonstances jamais élucidées, il n’a pas pu assister à l’imposition des programmes d’ajustement structurel au Cameroun. Il avait pourtant mis en garde contre le recours aux «services» du FMI. Citonsle: «Car, des difficultés en matière de coopération monétaire, il y en a, il y en aura toujours tant qu’en Afrique ne circulera pas une seule monnaie émise par une seule autorité politique authentiquement africaine» (page 229). Voici la dernière phrase de son livre: «L’Afrique se fera par la monnaie ou ne se fera pas»!

Panafricanisme

Figure emblématique du panafricanisme, Kwame Nkrumah avait proposé en mai 1963 à Addis-Abeba, «une Union politique basée sur la défense, les Affaires étrangères et la diplomatie; sur une citoyenneté commune, une monnaie africaine, une zone monétaire et une Banque centrale africaine.» Bien que les chefs d’État participants à la conférence aient préféré créer l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), le projet d’unité politique de l’Afrique n’était que remis à plus tard, comme en témoigne l’extrait ci-après du discours de clôture prononcé par Haïlé Sélassié, empereur d’Éthiopie, pays hôte de la rencontre: «Tout en reconnaissant que l’avenir de ce continent réside en dernier lieu dans une union politique, nous devons reconnaître aussi que les obstacles à surmonter pour y parvenir sont nombreux et difficiles.

Par conséquent, une période de transition est inévitable… Des organisations régionales peuvent remplir des fonctions et des besoins qui ne pourraient l’être autrement. Mais ce qu’il y a de différent ici, c’est que nous reconnaissons ces situations pour ce qu’elles valent, c’est-à-dire comme des succédanés et des expédients temporaires dont nous nous servons jusqu’au jour où nous aurons réalisé les conditions qui rendront possible l’unité  africaine totale, à notre portée.»

Liberté

«Nous devons nous unir afin de réaliser la libération totale de notre continent; nous avons besoin d’un système de défense commun avec un haut commandement africain pour assurer la stabilité et la sécurité de nos pays.» (Kwame Nkrumah). En octobre 2015, répondant au chef de l’État tchadien, Idriss Déby Itno, qui avait auparavant critiqué les règles de la zone franc, Michel Sapin, ministre français des Finances, avait déclaré que «la zone franc n’est pas figée. C’est une zone qui est dynamique. Et s’il y a de la part des uns ou des autres, au niveau académique ou au niveau politique, des propositions d’évolution, eh bien nous en discuterons tous ensemble, avec cet esprit de respect et d’égalité.»

Bien des gens attendaient donc que la réunion des ministres des finances et des gouverneurs de Banque centrale qui s’est tenue les 08 et 09 avril 2016 à Yaoundé enregistre «au niveau politique des propositions d’évolution». Manifestement, il n’en a rien été. Finalement, c’est vous de la presse qui avez, au cours de la conférence de presse de clôture, posé des questions sur ce sujet. Personnellement, je n’ai rien retenu, sinon que le statu quo a été maintenu, et que les populations africaines de la zone franc vont continuer de subir la répression monétaire dénoncée au niveau académique par Joseph Tchundjang Pouémi comme nous venons de le voir ci-dessus.

Insécurité

Dans un document officiel intitulé «Cameroun Vision 2035», publié en 2009  par le ministère camerounais de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire, est écrit ce qui suit à la page 56: «Si l’arrimage du FCFA à l’euro permet dʹimposer une parité fixe qui évite les dérives et assure sa crédibilité internationale, elle porte néanmoins deux lourdes hypothèques :

  • Tout d’abord, elle prive le Cameroun d’un instrument majeur de gestion économique, la politique monétaire, ce qui est un handicap considérable pour l’appropriation d’une stratégie volontariste du développement ;
  • d’autre part, l’arrimage à l’Euro qui s’est révélé une monnaie très peu flexible entraîne une survalorisation permanente du FCFA, un ralentissement des exportations et un surenchérissement des importations qui obèrent considérablement la compétitivité de l’économie nationale.» Le franc CFA empêche les économies qui l’utilisent d’être compétitives !

Elections

Nous vivons la crise de l’État-Nation en Afrique. Bloqués faute de masse critique pour pouvoir se développer, les territoires légués par la colonisation qu’on a voulu ériger en nations sont devenus des objets de convoitises de la part de groupes rivaux: ceux qui ont le pouvoir veulent à tout prix le conserver, surtout en Afrique centrale, causant des situations de tensions et d’insécurité pour leurs concitoyens…

Même ailleurs où les acteurs, contraints par les événements, consentent à l’alternance, les choses ne sont pas meilleures. On l’a vu au Mali, naguère présenté comme un modèle d’alternance «démocratique», jusqu’à ce que quelques jihadistes viennent nous rappeler que le problème des États africains ne se pose pas en termes d’alternance, mais d’abolition du néocolonialisme là où il sévit, et d’unité politique de l’Afrique partout.

Solutions

Nous savons que la solution se trouve dans la mise en oeuvre du panafricanisme. Il n’y a pas d’alternative ! Et nous avons créé l’Union des Populations Africaines (UPA-Parti de l’avantgarde panafricaniste) pour conquérir le pouvoir afin d’utiliser les moyens de l’État à cet effet. Le titre de notre ouvrage (Hubert Kamgang, Le Cameroun au XXIe siècle – Quitter la Cemac, puis, oeuvrer pour une monnaie unique dans le cadre des États-Unis d’Afrique, Éditions Renaissance Africaine, Yaoundé, 2000) résume la vision de l’UPA. Nous lançons un vibrant appel à la jeunesse, afin qu’elle s’empare de l’UPA qui a la seule vision valable du Cameroun et de l’Afrique.

Les jeunes doivent s’engager dans l’action en faveur de leur avenir en adhérant sans plus tarder à ce parti qui a pour objectifs: -La libération immédiate du Cameroun du néocolonialisme, c’est-à-dire le parachèvement de l’indépendance se traduisant par la création d’une monnaie camerounaise propre, préalable à notre indépendance économique ; -La création des États-Unis d’Afrique plus tard, afin que les Africains ne soient plus humiliés, exploités, massacrés comme ils le sont depuis cinq siècles.

L’heure des bâtisseurs d’une grande Nation africaine a sonné, et la jeunesse est interpellée. Le néo-panafricanisme doit servir de bannière à la jeunesse camerounaise et africaine, qui ne doit pas se laisser paralyser par la gestion du quotidien, par les difficultés du moment.

Camer.be

 

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