A propos de la coopération militaire et sécuritaire française avec le Cameroun

Lettre ouverte à M. le président de la République française, François Hollande, M. le Premier ministre, Manuel Valls, M. le ministre des Affaires étrangères et du Développement international, Jean-Marc-Ayrault

Lettre ouverte à M. le président de la République française, François Hollande, M. le Premier ministre, Manuel Valls, M. le ministre des Affaires étrangères et du Développement international, Jean-Marc-Ayrault

Survie dénonçait déjà en octobre 2015 [1] le silence diplomatique français au sujet des arrestations politiques au Cameroun. Mais la perpétuation de la coopération militaire et sécuritaire ainsi que le silence complice de la France au sujet des abus liés à la lutte contre le terrorisme au Cameroun alourdissent le poids du soutien français à un régime répressif et liberticide.

Sur le site de la diplomatie française [2], on peut lire que le Cameroun tient, en tant que premier partenaire de la France en matière de coopération de sécurité et de défense, une place particulière au sein du dispositif d'architecture de paix et de sécurité en Afrique centrale et dans le golfe de Guinée. « C'est notamment via l'École d'état-major de Libreville [dans laquelle officient cinq coopérants militaires techniques] que les FFG, Forces Françaises du Gabon, forment de nombreux officiers » camerounais. En 2011, le député Michel Terrot (Les Républicains) écrivait dans un rapport [3] fait au nom de la commission des affaires étrangères sur le projet de loi autorisant l'approbation du partenariat de défense avec le Cameroun que la France « entretient avec le Cameroun une coopération de défense importante, d'un montant de 3,95 millions d'euros en 2011 […]. L'aide se traduit notamment par la mise à disposition de 17 coopérants permanents, pour l'essentiel basés à Yaoundé et par l'attribution d'une aide logistique directe de près de 300 000 euros. […] Le budget total des actions de formation de défense menées au Cameroun est de 754 000 euros. [Sans compter] la présence d'un conseiller auprès du ministre de la défense et des hautes autorités militaires ».

Cette « aide » n'empêche pas les multiples détentions abusives dans la cadre de la lutte contre Boko Haram dans la région de l'Extrême-Nord. Selon Amnesty International, « les forces de sécurité camerounaises ont arrêté au moins 1 000 personnes qui étaient accusées de soutenir Boko Haram » (Amnesty International, septembre 2015, p. 6), « plus de 160 personnes ont été arrêtées […] principalement des jeunes hommes âgés de 20 à 40 ans, qui s'expriment généralement en kanuri, en mandara, en hausa, en glavda ou en arabe » (Amnesty International, juillet 2016, pp. 6 et 24 [4]).

Le 31 juillet 2015, soit quelques semaines après l'escale de François Hollande au Cameroun, Ahmed Abba, correspondant-pigiste en langue hausa au nord du Cameroun pour Radio France International (RFI), est arrêté pendant un contrôle de routine à Maroua. Il est depuis abusivement emprisonné, aux côtés de trois journalistes et de deux opposants politiques originaires du Nord, le notaire Abdoulaye Harissou et le chef d'entreprise Aboubakar Sidiki.

Selon son avocat, Maître Charles Tchoungang, c'est suite à la découverte de son profil professionnel qu'il est « accusé de donner des informations aux ennemis du pays » (Reporters sans frontières, 28 juillet 2016). Il est alors transféré dans les locaux de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE), à savoir les services de renseignements à Yaoundé, où il est interrogé sans avocat et torturé. Les autorités refusent pendant trois mois de dire où il se trouve avant de finir par avouer le détenir secrètement. C'est seulement le 13 novembre 2015 que sa garde à vue entre dans un cadre légal. Transféré à la prison de Yaoundé, il est enchaîné pendant un mois et, sans qu'une instruction ait été menée, le parquet le renvoie devant un tribunal militaire (RFI, 30 juillet 2016) [5].

Ahmed Abba est accusé par l'État camerounais de « complicité de terrorisme et non dénonciation des actes de terrorisme ». C'est également le cas de trois journalistes camerounais inculpés en octobre 2014, soit deux mois avant la promulgation de la loi antiterroriste le 23 décembre 2014, et qui comparaissent libres devant le tribunal militaire. Baba Wamé, Rodrigue Ndeutchoua Tongue et Félix Cyriaque Ebolé Bola, qui travaillent pour des médias camerounais, risquent un à cinq ans d'emprisonnement et une amende comprise entre 50 000 et 5 millions de Francs CFA (entre 76 et 7620 euros) s'ils sont déclarés coupables. Ahmed Abba, tombé sous le coup de la loi antiterroriste, encourt lui la peine de mort (RSF, 23 janvier 2016 [6] et Amnesty International, 8 mars 2016 [7]). Tous les quatre plaident non-coupables.

Aucun élément de fond allant dans le sens des accusations contre Ahmed Abba n'a été apporté par le rapport d'enquête préliminaire de la gendarmerie ou par l'accusation malgré la tenue de six audiences depuis l'ouverture du procès le 29 février 2016. En outre, les avocats d'Ahmed Abba ont souligné plusieurs entorses à la loi rendant l'accusation caduque : tortures physiques, détention au secret, non-respect de la présomption d'innocence et non production par le commissaire du gouvernement d'une liste de témoins à charge. Mais le président du tribunal militaire a rejeté ces exceptions de nullité, rejetant par là même les demandes de libération sous surveillance et d'abandon des charges présentées par Me Tchoungang. Ahmed Abba est convoqué à une nouvelle audience ce 7 septembre.

Pour démontrer votre « attachement aux principes démocratiques, aux libertés publiques et au respect des droits de l'Homme » dont vous vous targuez à l'envi et pour cesser d'être complices de violations de droits élémentaires, nous vous demandons de prendre position publiquement au sujet de la libération d'Ahmed Abba, en particulier, et de tous les détenus abusivement emprisonnés au Cameroun, en général. La Direction de la coopération de sécurité et de défense étant rattachée au Ministère des Affaires étrangères, nous vous demandons, tout comme pour le Gabon [8], de suspendre immédiatement toute coopération militaire et sécuritaire et de rendre publics les postes et fonctions des différents coopérants français au Cameroun.

[1http://survie.org/billets-d-afrique...

[2http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/do...

[3http://www.assemblee-nationale.fr/1...

[4https://www.amnesty.org/fr/document...

[5http://www.rfi.fr/afrique/20160729-...

[6https://rsf.org/fr/actualites/les-a...

[7https://www.amnesty.org/fr/document...

[8http://survie.org/francafrique/gabo...

Survie

 

 

 
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